
« Première ligne » de Merzak Allouache : Une poêlée au poil
Il faut se lever tôt pour goûter au luxe que prisent les petites gens d’Alger : avoir la plage rien qu’à soi et il y faut mettre le prix. La famille Bouderbala connaît la musique, douce au lever du jour avant de saturer une fois la matinée bien avancée. Mais il y en a des tonnes d’autres, des familles Bouderbala, ainsi les Kadouri qui surenchérissent dans la privatisation afin de goûter au même trésor. Merzak Allouache connaît la musique par cœur, lui aussi, en tirant une chakchouka bien épicée de la comédie des biens rares et des promiscuités qui les dilapident. Les couleurs en sont connues, vert des jeunesses aux aspirations contrariées et rouge des rivalités rancies, que relève le piment d’une persévérante sagacité. On n’apprend ni à un vieux singe à faire la grimace, ni à un cinéaste de 80 printemps qui a fait entrer dans nos vies Omar Gatlato à tendre le cuir servant à battre le tambour des vagues les plus profondes. La poêlée des promiscuités aura si bien mijoté, la cuisson au poil, qu’elle sait faire justice à la saveur d’un peuple qui a payé cher le droit de se haïr pour son plus grand plaisir.
Ça cuit (promiscuité I)
La promiscuité est l’une des plus belles affaires de la comédie, ne serait-ce déjà en ce qu’elle avère le rapport profond qu’elle entretient avec les classes populaires. La grande comédie italienne en est pleine, de ces récits de gens de peu sinon de rien, et qui vivent les uns sur les autres parce que l’espace est un luxe dont ils manquent par leur condition matérielle d’existence. Federico Fellini en a tiré de grands vagues, les flux et reflux qui ont fait les marées et la circulation de Cinecittà.
Merzak Allouache, lui, est un poète de Bab el Oued, son Molière ou Alloula depuis Omar Gatlato (1976), Bab el Oued City (1994) et Bab el Web (2004). Il lui aura seulement suffi d’observer à plusieurs reprises ce microcosme algérois – 100.000 habitants sur 1.2 km², c’est en dire la densité – pour en rissoler les leçons de l’exiguïté populaire, soupe à la grimace, friture dans la communication des désirs et farce du petit théâtre des mœurs et des caractères. En se déplaçant du côté des plages bondées mais payantes d’Alger, la promiscuité se voit plongée dans l’huile des inégalités d’accès. Quand les Bouderbala se lèvent tôt pour être en première ligne, les Kadouri n’ont plus qu’à payer plus cher le plagiste pour les devancer. Pour mémoire, la privatisation des biens publics sous la présidence Chadli au début des années 80, le néolibéralisme autoritaire succédant alors au socialisme d’État de Boumédiène, aura participé aussi à la guerre civile des années 90.
Il n’y avait personne et puis, cut, la plage est pleine. De loin, c’est une chakchouka comme la prépare la fille Bouderbala. De près, c’est une mosaïque de petites scènes, parasols et serviettes en tréteaux et rideaux, débordant les uns sur les autres, et mieux que les étages de plein air des Terrasses (2014) qui représentaient comme les plateaux de scènes indépendantes – à chaque terrasse, son ambiance. La cuisson fait le reste, on aime ce que l’on a déjà goûté, nul besoin de réinventer des recettes éprouvées. La promiscuité populaire, cuite ainsi, est une poêlée de caractères que relèvent quelques épices qu’il faut apprécier. Et déjà celui-là : ce peuple si abondant sur l’écran est celui qui, immanquablement, sera absent des salles algériennes de cinéma, si nombreuses dans les années 60, si réduites par l’abandon de l’État (les années 80, encore) et l’arrivée des paraboles afin que chacun reste chez soi. Ce n’est pas que le peuple manque, mais que manquent les espaces de sa propre reconnaissance, de part et d’autre de l’écran. Première ligne raconte cela également.
Son cuir (promiscuité II)
De l’autre côté de la promiscuité populaire que frit la rareté des biens publics en provoquant l’injustice dans l’inégalité de leur accès, c’est un désert. La saturation (sur l’écran) fait voir un vide (dans la salle quand on en trouve, celui des salles quand elles manquent). La plage accueille le peuple des films, tous ceux que Première ligne appelle, les uns de l’auteur (on les a cités), les autres des réalisateurs plus jeunes qui sont aussi allés faire un tour à la plage ; ainsi le segment Prends ta place ! d’Amina Zoubir pour le film collectif Un été à Alger (2012) et Kindil el Bahr (2016) de Damien Ounouri. La plage a ses inégalités d’accès, que redouble l’inégalité des performances genrées, les garçons torse poil et les fille se baignant habillées. Et puis les films qui n’ont pas été faits ou bien ont été noyés dans les eaux de l’égoïsme des plagistes qui ont privatisé pour eux l’État.

Merzak Allouache est en première ligne pour faire monter entre les lignes l’envers salé, la vague des saturations comiques. Il a le cuir pour accomplir ce tour de force, aidé par des acteurs qui sont avec d’autres les visages du cinéma algérien contemporain (Nabil Asli, Kader Affak, Idir Benaibouche, Hichem Benmesbah). Et contourner ailleurs la censure – et avec quelle insolence ! – en « montrant » un baiser entre deux jeunes amants issues des familles ennemies, mais seulement à partir du regard émoustillé des enfants chargés d’en décrire le hors-champ en en s’amusant.
Et puis il y a l’épice des secrets. Certains sont trop visibles (la mère de la fanfare Bouderbala a un amant et c’est une bouffonnerie qui s’assume) pour ne pas goûter au piment d’autres seulement devinés (la relation sibylline et sans aveu entre un père de famille interprété par le directeur de casting Fouad Trifi et le plagiste que joue Brahim Derris, l’Arabe du nouveau film de Malek Bensmaïl, encore une œuvre malmenée par la censure). La promiscuité laisse entrapercevoir alors le vide des relations qui ne se disent pas ou qui devront se réinventer ailleurs, sur d’autres plages.
Petit prix et grandes indépendances
Quand la police met à l’arrêt les petites rivalités entre familles de même quartier, une dernière chose apparaît, déjà esquissée avec le père Bouderbala, ce veilleur de nuit embêté par les autorités après un vol dans l’usine où il travaille. L’État est le tiers qu’il faut éviter à tout prix, moins le juge de paix que l’ennemi principal. Le meilleur moyen de faire descendre la température des inimitiés populaires est d’éviter la police. La comédie savoureuse des rivalités est une parodie de guerre civile que conjure la crainte partagée de l’État. Éviter la guerre civile aurait pour paradoxe la distance avec l’État dont la proximité rappelle à la promiscuité qu’elle n’est pas si insupportable.
Première ligne émeut alors pour la vague la plus lointaine, qui est aussi son courant maritime le plus profond, celle qui borde sa poêlée. Ces petites gens qui rivalisent en ressentiment et inimitié ont gagné de haute lutte le droit de se détester. C’est le petit prix de très grandes indépendances.
