« Living With Yourself » : La danse du remariage

« Living With Yourself », une série Netflix de Timothy Greenberg (2019 – ) avec Paul Rudd et Aisling Bea

On ne sait pas encore si Living With Yourself, la série de Timothy Greenberg, sera destinée à la grande benne à ordures qu’est en train de devenir le catalogue Netflix, avec ses séries arrêtées au grand dépit des fans (The OA, Sense8,…) ou non renouvelées au-delà de leur première saison. Au premier coup d’œil, Living With Yourself manque cruellement d’imagination et d’ambitions esthétiques, elle pèche par paresse à l’instar de la plupart des productions actuelles de Netflix qui se reconnaîtraient presque par leur platitude et leur difficulté à prendre forme. Quelque chose fonctionne pourtant dans la série de Timothy Greenberg. Elle refuse cette course à la grandeur et à l’envergure qu’on attend habituellement d’une grande série pour se concentrer sur un micro-récit qui fait d’elle une comédie de remariage telle que l’a définie Stanley Cavell(1)Stanley Cavell, A la recherche du bonheur : Hollywood et la comédie de remariage, Paris, Cahiers du cinéma, 1993 . Ce n’est pas parce que Living With Yourself raconte la crise conjugale du couple formé par Miles Elliot et sa femme Kate, et que ceux-ci découvrent qu’ils sont réellement faits l’un pour l’autre, que la série prend des accents cavelliens. Elle peut être vue comme une nouvelle adaptation des caractéristiques propres à la comédie de remariage des années 30 et 40, aussi bien dans ses origines que dans sa fin. Greenberg oppose la philosophie du remariage, avec son ontologie, sa quête morale et sa recherche de l’affranchissement de soi, à tout ce qui lui ressemble mais qui est, en réalité, son exact contraire : le business du développement personnel et, dans le cadre de Living With Yourself, la recherche d’une meilleure version de soi, plus performante et mieux adaptée aux techniques de management de notre époque. C’est avec un discret humour pince-sans-rire que Living With Yourself passe à la moulinette la charlatanerie new age tout en réaffirmant en contrepoint les principes fondamentaux de la philosophie du remariage que Stanley Cavell construit au départ d’Emerson et Nietzsche.

Miles Elliot (Paul Rudd) traverse une crise de la cinquantaine. Rien ne lui réussit, tant dans sa vie privée avec sa femme Kate (Aisling Bea) qu’à son travail où il peine à s’adapter aux méthodes de management. Il pense être un loser sur tous les tableaux, à un point tel que sa femme ne le reconnaît plus. Quand un collègue lui parle d’un étrange centre thérapeutique qui promet à ses clients une meilleure vie (qui consiste à être au top, bien entendu), Miles n’hésite pas une seconde et débourse 50.000 dollars. Sauf que le processus, qui est en fait un clonage détruisant le modèle original, foire et l’ancien Miles se réveille au milieu d’un bois tandis que le nouveau investit déjà sa nouvelle vie. Avec une certaine habilité narrative, Living With Yourself n’éparpille pas son récit et se concentre sur ce qui importe le plus : la nouvelle relation entre Kate et Miles, celle-ci découvrant rapidement le pot aux roses qui éveille en elle le désir de sauver son mariage. C’est bien sûr l’arrivée du nouveau Miles, en tant que version améliorée et originelle de l’ancien — car cette version porte aussi les souvenir du Miles que Kate aime et a épousé par le passé —, qui constitue le point de départ de la seconde chance indispensable à la comédie de remariage(2)Stanley Cavell, Le cinéma nous rend-il meilleurs ?, Paris, Éditions Bayard, 2010, p. 43. Celle-ci fait abstraction de ce qui ne la concerne pas en premier lieu : le regard des parents, des amis, de la société et la confrontation avec des thèses religieuses ou issues de la bioéthique (seuls des grotesques agents du FDA, en vue d’une saison 2 (?), enquêtant sur le clonage kidnappent Miles sans répercutions significatives). Living With Yourself se soustrait au monde pour n’exister qu’au stade intime où le processus du remariage tend à être rendu incompréhensible pour les autres et pour la société(3)Ibid., p. 226 & pp. 245-246. Ce plan à 3 improbable se noue et se dénoue à l’ombre des problèmes moraux médiatiques avec pour seul but de penser une transition morale, autant qu’un affranchissement, qui passe par le récit du remariage qui porte en lui une transformation de l’existence, « une aspiration morale vers un moi non réalisé mais réalisable(4)Ibid., pp. 268-269 ».

Miles (Paul Rudd) et Kate (Aisling Bea)dans la scène de danse de Living with Yourself
La scène de danse de l’épisode 8 qui annonce l’accomplissent du remariage (©Eric Liebowitz/Netflix)

La pensée de Cavell est subtile et il ne faudrait pas comprendre cette transformation de l’existence comme le passage d’une entité A vers une entité B, ou d’une essence de l’homme vers une autre : « l’idée d’état final ou parfait que chacun doit atteindre ou chercher n’a aucun sens. L’idée est de se libérer d’un état présent vers un état au-delà ou prochain(5)Ibid., p. 267 ». Il ne s’agit pas non plus d’une augmentation de la culture de chacun, mais de vivre les moments les plus hauts qu’offre la vie(6)Ibid., p. 269. Cavell cite Emerson et parle de moments perfectionnistes, des moments vécus dans le monde où nous parvenons à dépasser ce que nous sommes et à vivre en accord avec nos désirs. C’est un grand affranchissement qu’il faut répéter systématiquement puisqu’il se heurte, dans chaque vie, à de la résistance(7)Ibid., pp. 286-287 : pour ce développement et ce qui suit. Cavell effectue un parallèle avec le surhomme nietzschéen, qui comme le perfectionnisme emersonien, anime les fondements de sa comédie de remariage. Dans Living With Yourself, le clone n’incarne pas le surhomme bien qu’il soit présenté comme une version parfaite de Miles. Le temps du surhomme, ce moment où il advient quand il parvient à s’affranchir et accorder le monde à ses désirs, se produit lorsque l’ancien Miles reprend les rennes du récit pour transformer son existence. C’est là qu’opèrent les effets du processus de remariage. Avec la complicité de Kate, qui attend au fond beaucoup de lui, Miles va mettre en place cette capacité nécessaire et première d’examen d’une âme par une autre pour sauver le bonheur de leur couple(8)Ibid., p. 106. La parole joue un rôle essentiel, peut-être moins dans Living With Yourself que dans les comédies de remariage des années 30 et 40, en mettant au cœur du processus les conversations éducatives qui mèneront, selon Cavell, à cette transformation de l’existence. Kate et les deux Miles ne cesseront pas en effet d’interroger la morale de leurs actes (notamment en ce qui concerne le sexe) et de leurs désirs.

Plus encore que la parole, c’est la bouffonnerie cavellienne du couple et le comique de la situation incompréhensible aux yeux des autres et de la société qui font progresser l’aventure du remariage. Le fait que Miles et Kate n’aient pas d’enfants et essayent avec toutes les peines du monde à en avoir un renforce cet accès de loufoquerie et de surréalisme ; leurs actes pouvant être vus comme « des accès d’enfance ou un retour vers celle-ci(9)Ibid., p. 114 ». En plus du clone, on trouve un cochon mort dans leur garage. Les deux Miles vont bien entendu entrer en concurrence pour (re)conquérir le cœur de Kate. Dans l’épisode 8 (le dernier de cette première saison), l’ancien Miles, après avoir été libéré de sa détention rocambolesque chez les drôles d’agents du FDA où il a du boire du lait maternel (ces agents qui semblent être les seuls à partager lointainement la bouffonnerie du couple), revient chez lui avec l’intention de s’excuser enfin auprès de Kate. Il avoue avoir foutu la pagaille et veut désormais se tourner vers le futur ; un futur pour la famille qu’ils cherchent à fonder, mais aussi pour leur mariage. Il ne parvient pas à s’exprimer correctement, un peu comme si la bouffonnerie de leur situation avait toujours le dessus sur toute forme de rationalité. Il prend alors le téléphone de Kate et lance une musique qu’ils connaissent bien tous les deux : ce qu’on suppose être la danse de leur mariage. Miles se met à danser et invite sa femme à le rejoindre. Il fait mine de prendre une corde invisible pour attirer Kate, qui finalement se lève et danse avec lui. Miles récupère ainsi Kate, au sens propre comme au sens figuré, et sonne la fin des hostilités non plus par les mots mais par un acte incompréhensible — cette danse de leur (re)mariage. Dans l’épisode 7, le clone tenta également cette danse dans le bar d’un hôtel mais ce fût un échec cuisant. Seul l’ancien Miles pouvait y arriver car cela concerne la marche en avant de son remariage. Cette séquence correspond ainsi à un de ces moments perfectionnistes dont parle Cavell. Le processus du remariage s’accomplit en un point où Miles et Kate s’affranchissent de leur situation pour accomplir une transformation de leurs âmes. Cette danse légère fait évidemment penser à Nietzsche, chez qui la danse occupe une place importante sur le chemin de l’affranchissement de soi vers le surhomme, et qu’on pourrait rapprocher de ce que Cavell nomme le bonheur, un bonheur qu’il faut toujours conquérir et apprivoiser. Cette danse sera en effet éphémère. Kate avoue une liaison de quelques jours avec le nouveau Miles, rappelant bien par là que les moments des plus hauts bonheurs doivent toujours se gagner. Dans la séquence finale, Kate finit par dire à l’ancien Miles qu’il est son mari : la comédie de remariage est terminée. On apprend ultimement qu’elle est enceinte mais elle ne sait pas de quel Miles… Peu importe, si une deuxième saison il y a, elle racontera toute autre chose car les cartes ont été abattues et le chemin vers le bonheur dessiné, laissant derrière lui le monde triste de l’ancien Miles.

Ce n’est donc pas un hasard si une danse nietzschéenne parachève le processus de remariage cavellien de Living With Yourself. On pourrait voir dans cette danse, qui sonne la fin des passions tristes de l’ancien Miles, quelque chose qui ressemble à l’apparition du temps du surhomme — qui est lui aussi toujours à conquérir — dont elle porte l’affranchissement et la légèreté. C’est comme si l’éternel retour nietzschéen trouvait une faille dans le récit pour faire revenir le temps du surhomme en supplantant la temporalité réactive et négative du monde de l’ancien Miles. À nouveau, ce n’est pas le clone « perfectionné » qui incarne le surhomme (d’ailleurs, il se montre petit à petit moins léger et « parfait »), il en représente plutôt une caricature formatée aux valeurs et aux besoins artificiels de la société, mais l’actualisation toujours à refaire, à appeler, de l’ancien Miles qui file vers la meilleure version de lui-même et du couple qu’il forme avec Kate. Il est significatif que le récit tortueux de Living With Yourself, composé de boucles temporelles et de lignes narratives qui ne cessent de se croiser, accorde autant d’importance au temps puisque c’est là que tout se joue, de l’affranchissement de soi au remariage. On voit bien encore comment Living With Yourself envoie valser tout un pan de théories fumeuses sur la culture de soi, le développement personnel et les coachings bidons « qui proposent de libérer votre potentiel pour faire un malheur dans l’immobilier ou de vous donner les moyens d’être tout ce que vous voulez être(10)Ibid., p. 108 ». Le titre presque cavellien de la série annonçait bien autre chose et il faudra assurément garder un œil sur la série de Timothy Greenberg. Si Netflix le veut bien.

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Fiche Technique

Réalisation
Jonathan Dayton, Valerie Faris

Scénario
Timothy Greenberg

Acteurs
Paul Rudd, Aisling Bea

Durée
8x25'

Genre
Drame, Comédie

Date de sortie
2019

Notes   [ + ]

1.Stanley Cavell, A la recherche du bonheur : Hollywood et la comédie de remariage, Paris, Cahiers du cinéma, 1993
2.Stanley Cavell, Le cinéma nous rend-il meilleurs ?, Paris, Éditions Bayard, 2010, p. 43
3.Ibid., p. 226 & pp. 245-246
4.Ibid., pp. 268-269
5.Ibid., p. 267
6.Ibid., p. 269
7.Ibid., pp. 286-287 : pour ce développement et ce qui suit
8.Ibid., p. 106
9.Ibid., p. 114
10.Ibid., p. 108
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Guillaume Richard
Co-fondateur et rédacteur du Rayon Vert.