Le prix de la fiction 2 : Film libéralisme

Les Amitiés invisibles (Hochhäusler, 2014) / Toni Erdmann (Maren Ade, 2016)

Le dernier Festival de Cannes fut riche en surprises, bonnes comme mauvaises, et celle qu’a réservé le dernier film de Maren Ade, Toni Erdmann, n’aura certainement pas été la moindre. Si la mise en scène de cette comédie douce-amère se situe aux antipodes de celle, plus classique, du quatrième film de Christoph Hochhäusler, Les Amitiés invisibles, les deux films interpellent par l’ambition commune qu’ils nourrissent. À savoir, une critique du libéralisme contemporain plus ou moins voilée dans l’apparente inoffensivité de la forme : screwball comedy potache pour Maren Ade, thriller politique pour Christoph Hochhäusler.

Une plongée dans « les eaux glacées du calcul égoïste »

Dans son second tiers, Toni Erdmann s’installe progressivement dans le quotidien glaçant et cerné par la vacuité d’Ines (Sandra Hüller), conseillère auprès de grands groupes pétroliers. Si le regard de Maren Ade est globalement bienveillant, elle ne ménage pas pour autant son personnage : engoncée dans ses tailleurs/pantalons interchangeables, hautainement juchée sur ses hauts talons, Ines semble tout entière fondue dans les décors impersonnels qu’elle traverse à longueur de journée, de son appartement aux salles de réunion. Dans les saillies les plus inspirées de cette partie du film autrement assez plate, Maren Ade s’autorise des pointes de cruauté qui en disent d’autant plus long sur la personnalité et sur le degré de conscience politique d’Ines, qu’elles sont extrêmement furtives. Ainsi, alors qu’elle vient de sortir triomphante d’une présentation à destination d’un PDG infaillible, la caméra adopte soudain le point de vue d’Ines sur la réalité sociale d’une Roumanie encore archaïque – bien qu’elle ait cédé aux sirènes du capitalisme : c’est celui tant d’une petite fille songeuse et gâtée que d’une extra-terrestre impassible, qui n’a pas une seconde pour s’apitoyer sur le sort des familles roumaines condamnées à vivre dans les bidonvilles situés au pied de buildings flambant neufs.

Dans Les Amitiés invisibles, Christoph Hochhäusler s’aventure aussi dans les arcanes de la rationalité libérale, mais il le fait avec un souffle autrement plus vigoureux, puisant dans ses trouvailles visuelles les icônes inédites d’un nouvel esprit du capitalisme : c’est ainsi particulièrement dans le travail sur les espaces circonscrits par le système de croyances et de dogmes qui le sous-tend, que Hochhäusler parvient à établir une topographie minutieuse du libéralisme d’aujourd’hui, faite de bureaux vitrés, de QG secrets voire souterrains, où partout suintent l’appât du gain, la passion du jeu, mais aussi la hantise du risque. Topographie au sein de laquelle les lieux sont mis en réseau par une singulière « main invisible » (dont la caméra semble, avec son mouvement de balancier, restituer les mystérieux trajets), incarnation moderne et prosaïque d’un fatum tragique qui peut à tout moment s’abattre sur les personnages.

Rêver sa vie…

Heureusement, Maren Ade et Christoph Hochhäusler ont chacun eu l’intelligence de ne pas réduire leur radiographie du libéralisme contemporain à une charge manichéenne. De fait, s’ils ne sont pas sans insister sur la monstruosité de notre système économique actuel, ils savent aussi mettre en perspective avec subtilité le lot de fictions, de fantasmes, de rêves et plus généralement de chimères qu’il charrie. En abattant insidieusement les cloisons entre la vie personnelle d’Ines et la sphère professionnelle dans laquelle elle évolue, Maren Ade transforme petit à petit le monde de l’entreprise en un fatras carnavalesque presque onirique, à la lisière du conte, peuplé d’ogres (Tim, Winfried, un PDG,…), de bonnes fées (Anca), et de créatures fantastiques (un « géant » poilu !). Il est à ce titre dommage que dans son dernier mouvement le film reste rivé à l’enchaînement finalement très mécanique des péripéties vécues par le couple Hüller/Simonischeck, tant il y a avait là matière à diffuser un désenchantement mélancolique. À titre d’exemple, si elle n’avait pas été réduite par Maren Ade à une métaphore platement tautologique, la scène de mise à nu mutuelle entre Ines et son père aurait pu gagner l’ampleur d’une phrase proustienne, en devenant le théâtre d’une ontophanie fragile : celle, naïve, d’un paradis perdu, d’un monde antédiluvien, d’avant l’advenue du capitalisme.

Hochhäusler, quant à lui, opte pour un classicisme – parcouru il est vrai de fulgurances et de saillies exubérantes – a priori plus froid, mais peut-être plus efficace dans sa mise en scène des chimères suscitées et produites par le libéralisme. Dans la première moitié de son film, c’est en tissant un écrin presque irréel pour le personnage de Fabian, que Hochhäusler esquisse les contours simultanément oniriques et cauchemardesques d’un territoire entièrement régi par une rationalité impitoyable : chaque événement de la vie du personnage semble le maillon d’un algorithme implacable, défilant de façon parfaitement fluide, mais qui s’emballerait toutefois par intermittences (ainsi, la séquence où il rend visite à Nadja dans son appartement). Dans la seconde partie, en revanche, bien plus sombre et pessimiste, les cadres saturés de lignes de forces, de raies, de recoins obscurs, sont autant de jalons constitutifs d’un piège peu à peu tendu au personnage qui font basculer le film dans une noirceur toute spleenétique et franchement baudelairienne (voir cette succession de plans d’un Berlin gris et mélancolique, qui rappelle la fin de L’Eclipse d’Antonioni).

… À défaut la réussir

Si les deux films partagent une obsession commune, c’est bien celle de l’échec : la comédie de Maren Ade est (parfois joliment) minée de l’intérieur par une double hantise – celle de la déchéance sociale et professionnelle, mais aussi, et plus profondément, l’angoisse de rater sa vie, de passer à côté des moments de bonheur qu’elle peut offrir – là où le thriller de Christoph Hochhäusler travaille ce motif d’une façon en apparence beaucoup plus sourde, mais pas moins – sinon plus – émouvante. Comme le parcours de Jack dans Blow-Out (Brian de Palma, 1981), celui de Fabian dans Les Amitiés invisibles évoque les vaines quêtes des héros mallarméens (on pense beaucoup au symbolisme épuré du « Nénuphar blanc »), qui tout en traquant partout les signes d’une intrigue, d’un complot, sombrent finalement dans l’insignifiance (à la fin du film, Fabian redevient l’ombre informe qu’il était au début, comme si le personnage était pris dans un cycle infernal et tautologique). Fabian finit littéralement vampirisé (Fabian est diabétique, et la sonde lui permettant de mesurer le taux de glucose contenu dans son sang sera déconnectée vers la fin du film) par les démons de la haute finance et du capitalisme dématérialisé, d’une façon peut-être symétrique à Ines dans le film de Maren Ade : en choisissant finalement de poursuivre sa carrière, c’est peut-être un pacte avec le diable qu’elle s’apprête à signer. Le dernier plan suggère ainsi qu’elle renonce définitivement à emprunter l’autre voie qui lui était ouverte : en ôtant le dentier acéré de Toni Erdmann, Ines prend acte de la vampirisation inévitable de la fantaisie et du badinage protéens de son père par l’esprit de sérieux du capitalisme.

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Interview avec Heike Parplies, monteuse de Maren Ade : Maël Mubalegh, « Heike Parplies, Un montage taillé pour les personnages », dans Le Rayon Vert, 21 mars 2018.

Maël Mubalegh
Maël Mubalegh
« Entre moi-même et la vie se tient une fine surface vitrée. Bien que je puisse reconnaître et comprendre la vie avec netteté, je ne peux pas la toucher. » Ces quelques mots du narrateur évanescent du Livre de l'intranquillité saisissent en négatif, sans doute mieux que je ne pourrais le faire, ce qui constitue pour moi l'expérience de spectateur : substituer à la vitre qui, dans la vie vécue, m'offre et m'obstrue la vue tout à la fois, celle, plus honnête – et en un sens plus réelle – que délimite l'écran de cinéma.