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Lucie Zhang et Makita Samba discutent dans Les Olympiades
Critique

« Les Olympiades » de Jacques Audiard : Fluide glacial

Des Nouvelles du Front cinématographique
L'heure serait venue, celle de la réforme et son autocritique certaine. Jacques Audiard admet de faire débander les archétypes d'un virilisme dont souffrent les hommes qui ont la masculinité en excès pour prendre le pouls de l'époque qui est à la redéfinition souple et relâchée des relations entre les genres. Si l'Olympe a pour horizon de séduction la fluidité, c'est dans Les Olympiades une patinoire de béton sur laquelle glissent des figures allègres coiffant les promesses d'un libéralisme de la jouissance au poteau des normes d'un conservatisme de glace. Les figures libres se révèlent imposées quand la fluidité ne liquide en rien la ligne dure du consensus, avec l'amour féminin sauvant de la jouissance masculine et le deuil rappelant au sujet les devoirs symboliques de la filiation.

Une forme olympienne

L'heure est venue, celle de la réforme et avec elle d'une autocritique certaine. Jacques Audiard convient désormais de faire débander les archétypes d'un virilisme dont souffrent les hommes qui ont la masculinité en excès pour prendre le pouls de l'époque qui est à la redéfinition souple et relâchée des relations entre les genres. Les pulsations ont pour surface d'inscription localisée le quartier des Olympiades dans le 13ème arrondissement de Paris et elles se donnent pour corps conducteurs les figures quelconques qui, étudiante et téléconseillère, professeur et agent immobilier, composent le gros du public de ses films. La séduction est garantie quand l'homo tantum que nous sommes se voit haussé dans la magie de l'écran plus grand que la vie, doté des qualités exigées par un réalisateur qui ne conçoit pas autrement le cinéma que comme une opération de séduction doublée d’une performance sportive – une olympiade.

Le cinéma de Jacques Audiard a toujours relevé du coup de force permanent, de la performance et de l'éblouissement mais le réalisateur multi-primé ne peut s'empêcher de pervertir sa nouvelle stratégie de séduction ayant supposément tiré des conséquences des exigences nouvelles de l'actuel. Il y a en effet une perversité à ce que l'intégration du quelconque dans la fiction se donne ainsi pour modèle d'incarnation avoué le passage d'une cam-girl d'un régime visuel à très basse définition à l'image du grand cinéma d'auteur, satinée quand elle tire sur le blanc, veloutée en virant au noir. L'effet-miroir est cependant à double tranchant quand la réalité ayant pour fond la bouillasse numérique d'un échangisme généralisé a pour sublimation les effets de manche et les tours de passe-passe d'un performeur nous assurant de sa forme olympienne. Finalement, le quelconque est bandant quand il est un demi-dieu glissant sans accrocs sur la patinoire du réel.

Fluidité et liquidation

D'un côté, Les Olympiades multiplie les gages d'une révision des standards audardiens indexée sur les réquisits sociétaux du moment. La présence au scénario de Céline Sciamma et de son actrice Noémie Merlant vue dans Portrait de la jeune fille en feu (2019) en attesterait. L'histoire aussi qui, inspirée d'une série de trois bandes dessinées d'Adrian Tomine, se déduit de l'entrelacement d'errances sentimentales autorisant un homme (Camille) à consentir à l'amour d'une femme (Émilie) qui lui démontre par mimétisme l'illusion de liberté du consumérisme sexuel, tandis qu'une autre femme que Camille a rencontrée (Nora) se trompe sur son rapport à l'autre sexe avant d'admettre que l'hétérosexualité représente l'impasse de son désir. Les difficultés d'une classe moyenne ayant appris à faire de nécessité vertu n’auraient plus qu’à faire le reste quand la précarité a pour envers d'argent et récompense olympique les facilités de la mobilité sociale et les plaisirs de la fluidité sexuelle permettant à la mixité de passer à la trappe et liquider les vieux tropes identitaires.

De l'autre côté, Jacques Audiard manque suffisamment de conviction documentaire pour ne pas brosser la fiction dans le sens reluisant d'un ancrage sociologique de façade. Les faux-semblants du sociologisme concourent ainsi à l'abstraction du monde représenté, qui ne l'est pas moins que dans Un prophète (2009) et sa prison de série télé ou Dheepan (2015) et son vigilante kärchérisant une introuvable cité de banlieue. La fluidité est une abstraction séduisante mais outrancière en survalorisant la vision stéréotypée d'une modernité liquide qui est homogène à l'idéologie du capitalisme financier. Ici on change de statut comme on passe en revue les coups d'un soir proposés par une application de rencontres, rien de moins compliqué. La fluidité permet surtout de surenchérir sur une dichotomie à laquelle Jacques Audiard croit dur comme le fer, celle de la jouissance que les hommes ont en excès et que les femmes soignent parce qu'elles l'ont en défaut. Les réflexes traditionnels ont la peau dure et perdurent en ne souffrant, eux, d'aucune liquidation quand l'amour (féminin) et le deuil (la filiation dans son versant maternel) suspendent la présence pleine et l'ivresse vide de la jouissance.

Lucie Zhang, Noémie Merlant et Makita Samba réunis dans Les Olympiades
© Cinéart

Camille le comprend deux fois ; d’abord en épuisant son fantasme d'être le phallus pour Nora qui le trouve ailleurs chez une travailleuse du sexe ; puis en dépassant le consumérisme que lui renvoie Émilie en miroir qui le prend à son propre jeu afin qu'il admette que l'amour est la seule rédemption. Nora le saisit autrement quand elle découvre la joie si virile de balancer une bonne grosse patate à l'étudiante qui l'a humiliée. Avant qu’elle ne tombe en pâmoison devant la travailleuse du sexe qui incarne l'émancipation hors de la pensée straight mais depuis l'auto-exploitation sexuelle. On peut légitimement se demander en quoi un virilisme au féminin et l'auto-entrepreneuriat du sexe participent à accomplir la liquidation du vieux monde. Une réponse est peut-être donnée – le hasard fait parfois si bien les choses – avec la cam-girl jouée par la chanteuse Jehnny Beth, sosie parfait d'Agathe Rousselle qui est l'interprète d'Alexia dans Titane (2021) de Julia Ducournau.

Patinoire et liquéfaction

Le quelconque est donc digne de séduction en étant reflété dans le miroir à deux pans de la jouissance infernale (phallique et masculine) et de l'amour rédempteur (féminin et maternel). Le gros gros symbole d'une chaise roulante pour Camille et le décès d'une grand-mère gaga pour Émilie suffiront à border le lit des archétypes qui bandent encore, huilés par une fluidité censée rédimer les formes nouvelles de la précarité. Voilà les olympiens que donc nous serions aux yeux du séducteur jupitérien, fluides et connectés en surfant sur les boucles électro du branché Rone, mobiles comme des flux de capitaux sur les marchés financiers, qui baisent comme s'ils dansaient et sont applaudis avec la grâce d'un Steadicam au ralenti par les clients d'un restaurant chinois ou d'un supermarché.

Si l'Olympe a pour horizon de séduction la fluidité, c'est dans Les Olympiades une patinoire de béton sur laquelle glissent avec allégresse des figures coiffant les promesses d'un libéralisme de la jouissance au poteau des normes d'un conservatisme de glace. Les figures libres se révèlent imposées quand la fluidité ne liquide en rien la ligne de partage dure du consensus, avec d'un côté l'amour féminin sauvant de la jouissance masculine, et de l'autre le deuil rappelant au sujet les devoirs symboliques de la filiation. La douceur d'une masculinité ouverte à l'utopie des camaraderies communautaires plutôt qu'aux rivalités de la virilité mimétique faisait la qualité inédite des Frères Sisters (2018). Aussi vite apparue, aussi vite évanouie, cette douceur s'est liquéfiée dans une ode à une fluidité olympienne dont le sol tient du permafrost consensuel.

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