
« Last Days » de Gus Vans Sant : Pavane pour un fantôme défunt
Dans Last Days, on suit de loin en loin ce qui reste de Gerry comme de l’Amérique, une fois sortis de leur désert : une génération d’individus qui, après avoir crié trop fort, n’a plus la force de parler.
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Last Days, de Gus Van Sant, achève sa « trilogie noire », amorcée avec Gerry et poursuivie avec Elephant. Trois films liés moins par leurs sujets que par un geste : prendre un fait – disparition, errance, massacre – et le soustraire à toute tentation de reportage. Ainsi, là où l’on attendrait une reconstitution, Gus Van Sant installe une distance souveraine. Il débraye la tragédie, la suspend, la dilue dans une durée flottante, faite de détours, de boucles, de déambulations. Ce n’est plus l’événement qui importe. Seule la manière dont il se défait dans le temps mérite les derniers honneurs.
Last Days ne fait pas exception. Inspiré de la figure de Kurt Cobain sans jamais s’y réduire, le film refuse frontalement le biopic. Il n’explique pas, ne psychologise pas, n’éclaire pas. Il effleure. À peine une évocation, un haïku. Et pourtant, dans cette extrême simplicité apparente, il prolonge profondément les gestes de Gerry et Elephant. Il y a entre ces films une fraternité secrète : filmer une communauté d’êtres au bord de leur disparition, partageant un même territoire étrange, celui d’une Amérique désenchantée, qui semble lentement consumer ses propres enfants.
Dans Last Days, cette disparition prend la forme d’un corps. Celui de Blake, double fictionnel de Kurt Cobain, incarné par Michael Pitt. Un corps qui se délite, se replie, se retire du monde. Gus Van Sant filme cette décrépitude avec une pudeur extrême, presque une compassion muette. Loin du fracas du show-business, loin de l’iconographie saturée de Nirvana, il ne reste qu’une épave fragile, une silhouette errante, déjà à moitié absente. Le film devient alors une méditation sur la décrépitude – non pas simplement physique, mais ontologique.
Car la décrépitude, dans Last Days, n’est pas un accident : elle est un processus. Une lente désaffiliation du monde. Blake ne meurt pas brusquement ; il s’efface. Il glisse hors du réel. Chaque geste est en retard, chaque parole comme empêchée, chaque mouvement alourdi. Le temps ne progresse plus : il s’enlise. Gus Van Sant filme une décomposition de l’être, telle qu’on la trouve chez Martin Heidegger, lorsque l’existence se révèle comme un être-pour-la-mort – non pas un instant terminal, mais une condition diffuse, qui imprègne chaque instant.
Mais dans Last Days, cette disparition prend une coloration particulière : celle du punk et du grunge, non pas comme genres musicaux, mais comme philosophies incarnées. Le punk, dans son geste originel, portait une violence négative – refus des structures, sabotage des normes, énergie brute du « no future ». Le grunge en est la retombée : une fatigue du cri, une lassitude après l’explosion, une mélancolie saturée. Là où le punk brûlait, le grunge se consume. Et c’est précisément cet après – cette cendre – que filme Last Days.
Blake n’est plus dans la révolte. Il est dans l’après de la révolte. Son corps voûté, ses gestes ralentis, son mutisme par endroits, tout indique que quelque chose a déjà eu lieu – et que cette chose est terminée. Last Days ne montre pas l’explosion punk, mais son retentissement vidé. Le cri s’est désormais épuisé en lui-même. Le « no future » est devenu une condition vécue, non plus un slogan.
Dès lors, la décrépitude que filme Gus Van Sant prend une dimension nouvelle. Elle n’est pas seulement ontologique ou métaphysique ; elle est aussi culturelle. Blake est une figure de l’usure – usure du corps, bien sûr, mais aussi usure d’un imaginaire. Celui d’une jeunesse qui croyait pouvoir s’arracher au monde par la violence, et qui découvre que cette violence se retourne contre elle. Se met en scène une forme de nihilisme passif, au sens de Friedrich Nietzsche : non plus la destruction active des valeurs, mais leur effondrement silencieux, leur épuisement.

Ce glissement du punk vers le grunge trouve un écho dans la manière même dont Blake habite le monde. Il ne le combat plus ; il s’en retire. Chaque geste semble en trop, chaque interaction inutile. Les figures qui gravitent autour de lui – amis, parasites, silhouettes interchangeables – apparaissent comme des survivances d’un monde qui ne le concerne déjà plus. Il y a là une forme d’indifférence radicale, qui rejoint les intuitions de Emil Cioran pour qui vivre consiste déjà à se défaire, à persister dans une forme d’usure, un désajustement fondamental.
Ce que Last Days met alors en scène, au fond, c’est l’après de toutes les intensités. Après le cri, après la révolte, après la gloire. Il ne reste qu’un corps qui se défait, qu’une conscience qui se retire. Une existence qui devient pure durée, pure usure.
Formellement, film entre les mondes, Last Days se situe alors à mi-chemin entre la radicalité de Gerry et la structure plus lisible de Elephant. Mais il radicalise à sa manière leur refus commun : ne pas juger, ne pas expliquer. Le film ne cherche jamais à produire du sens là où il n’y a peut-être qu’un épuisement du sens. Et c’est précisément cette retenue qui le rend si douloureux. Le spectateur n’est pas guidé : il est laissé, seul, face à une lente extinction.
Pour qui a vu Kurt Cobain, dans l’énergie brute de Nirvana, le contraste est saisissant. Il y a dans l’apparition de Blake quelque chose d’une séance spirite. Une présence disparue revient hanter l’image. Toutefois, cette « résurrection » est trompeuse : ce que l’on voit n’est pas un retour, mais une disparition en cours. Un être en train de se liquider de son vivant. Le film tout entier devient alors une cérémonie inversée : non pas pour faire revenir les morts, mais accompagner les vivants vers leur absence ; non pas faire revenir le mort dans sa puissance, mais assister à la disparition progressive de ce qui faisait présence. Blake apparaît alors comme un spectre déjà là, un corps qui n’adhère plus à lui-même.
C’est là que Last Days touche à une forme de beauté paradoxale. Car Gus Van Sant ne domine jamais son sujet. Son film titube, vacille, à l’image de son personnage. La caméra elle-même semble hésiter, flotter, chercher un point d’ancrage qui toujours lui échappe. De cette instabilité naît une grâce. Les mouvements, lents, presque musicaux, composent une pavane, où chaque plan prolonge l’isolement de Blake. Le cinéma ne représente plus un état : il le fait éprouver.
Last Days en devient une sorte de voyage étrange. Une épopée immobile. Une traversée de la déglingue, en compagnie d’un spectre blond et de quelques zombies. La décrépitude n’est pourtant pas spectaculaire. Elle est sourde, continue, presque imperceptible. Elle travaille le film de l’intérieur, en une lente corrosion. Et lorsque la mort survient, elle ne rompt rien. Elle ne fait que prolonger ce qui était déjà là. Elle advient sans heurt, sans cri : une évidence. Depuis le début, Blake habitait déjà un entre-deux, pour dire qu’il n’y a pas si loin entre les vivants et les morts.
Le film devient alors plus qu’un portrait : une élégie. Une méditation sur ce moment fragile où la révolte se retourne en fatigue, où l’intensité devient vide, où l’existence elle-même se fait désert. Et dans ce désert, ne reste qu’un corps, une silhouette, un souffle – quelque chose qui s’éloigne, doucement, jusqu’à disparaître.
Ainsi, Last Days boucle la trilogie par un effacement. Après l’errance (Gerry), après la violence (Elephant), il ne reste plus que cette extinction douce, presque silencieuse. Une Amérique qui ne s’effondre même plus. Une Amérique qui s’épuise. Et dans cet épuisement, Gus Van Sant capte quelque chose de profondément juste : la vérité d’une génération qui, après avoir crié trop fort, n’a plus la force de parler.
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