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Aïda (Jasna Djuricic) parle au microphone devant la foule dans La voix d'Aïda
Critique

« La Voix d'Aïda » de Jasmila Žbanić : Tu parles dans le vide, Aïda !

Guillaume Richard
La Voix d'Aïda retrace très classiquement le chemin de croix de son personnage principal pour en faire un énième porte-drapeau d'un cinéma humanitaire qui repose essentiellement sur la prise en otage d'un spectateur paralysé par les enjeux dramatiques du film et la fidélité de sa reconstitution historique. Celui-ci s'inscrit pleinement dans la tradition des films réalistes et dénonciateurs qui s'intéressent aux tragédies de l'Histoire à travers le destin de martyrs cinématographiques.
Guillaume Richard

« La Voix d'Aïda », un film de Jasmila Žbanić (2020)

Le choix de traduire le titre original du film, Quo Vadis, Aïda ?, par La Voix d'Aïda laisse d'entrée songeur. La voix d'Aïda (Jasna Đuričić) ne porte en effet jamais réellement ni n'influence le cours des événements dramatiques que le film relate, à savoir le massacre de 8 000 hommes et adolescents bosniaques dans la région de Srebrenica durant la guerre de Bosnie-Herzégovine en 1995. Bien évidemment, elle ne peut rien faire face à la froide machinerie serbe qui a organisé ce terrible génocide et il n'était pas question pour Jasmila Žbanić de fictionnaliser à outrance contre la réalité historique : un avertissement prévient le spectateur que seuls quelques légers aménagements fictionnels ont été opérés. Or, Aïda, plutôt que d'être réellement la voix du peuple ou celle des négociations entre les différentes parties (les bosniaques, les serbes et les soldats de l'ONU), se bat d'abord pour sauver sa propre famille. Difficile de lui en vouloir car nous aurions sans doute tous agi de la même manière, mais quand même, ce choix narratif met mal à l'aise quand il a pour toile de fond un génocide. L'expression Quo Vadis ? aurait mieux convenu au récit d'Aïda. Elle provient des Actes de Pierre qui relate le martyre de son auteur qui, après avoir parlé à Jésus, retourne à Rome pour se faire crucifier. Le film retrace ainsi très classiquement le chemin de croix de son personnage principal pour en faire un énième porte-drapeau d'un cinéma humanitaire qui repose essentiellement sur la prise en otage d'un spectateur paralysé par les enjeux dramatiques du film et la fidélité de sa reconstitution historique.

Aïda parle, et beaucoup, elle brasse même de l'air tant elle parle dans le vide et dans l'oreille de sourds. Elle travaille en tant qu'interprète dans un camp de l'ONU. Lorsque celui-ci est investi par 5000 réfugiés bosniaques, elle traduit à l'aide d'un mégaphone les consignes émises en anglais par les soldats. Lorsqu'ils doivent choisir trois représentants pour aller négocier avec le général Ratko Mladić, étonnement, bien que plus éduquée que la moyenne (c'est l'argument de sélection), elle ne se propose pas en indiquant que les serbes auront leur propre interprète. Quand il est question de politique, Aïda ne fait que traduire, mais lorsqu'il est question de sa famille, qui est coincée en dehors du camp, elle mobilise "sa voix" pour les faire rentrer malgré le refus catégorique des gardes. Tout le film reposera sur cette ambivalence. Le combat personnel d'Aïda sera filmé de manière frontale et téléologique, presque en immersion, comme le veut la tradition des films réalistes et dénonciateurs qui s'intéressent aux tragédies de l'Histoire. Il n'est donc pas étonnant de voir Aïda se mettre à genoux devant un soldat, obligeant le spectateur à partager avec elle ce qui relève tristement de la pitié.

Le problème de ce type de film demeure toujours le même : il faut trouver la bonne distance pour poser sa caméra et raconter une histoire sans dénaturer le cadre tragique dans lequel elle se déroule. Or, souvent, une confusion s'installe lorsque la frontalité est trop forte. Dans la scène où les hommes se font massacrer, Jasmila Žbanić ne filme pas les corps déchiquetés par les mitrailleuses (l'outrage aurait été trop grand) mais opte pour un plan donnant sur la place du village et opère un léger travelling arrière. Ce choix de se mettre à distance de la violence la plus crue est paradoxal, voire peut-être hypocrite, car il ne fait oublier en rien la frontalité parfois grossière d'un film entièrement dicté par les agissements du personnage principal et de la visibilité qui en découle. C'est un pur gimmick de mise en scène qui semble donner bonne conscience à la réalisatrice, puisqu'il faut bien montrer que des hommes sont morts. Elle n'hésitera par contre pas à filmer Aïda pleurant devant le squelette de l'un de ses fils.

Un méchant soldat de l'armée serbe dans La voix d'Aïda
Le militaire serbe Joka - © Condor Films

La séquence assez ridicule et excessive où les serbes pénètrent dans la base de l'ONU permet de mieux comprendre encore ce problème de distance propre à ce type de film. L'opération est menée par Joka (Emir Hadzihafizbegovic), qui semble avoir été choisi pour son physique atypique qui lui donne vraiment l'air d'un méchant vraiment très méchant. La séquence devient alors caricaturale et La Voix d'Aïda passe à côté d'une forme authenticité qu'il parvient rarement à atteindre, à moins que le grotesque ne soit un des modes d'expression de ce génocide ? À la fin du film, située longtemps après les événements de Srebrenica, Aïda, qui est redevenue institutrice, assiste au spectacle donné par ses jeunes élèves. On retrouve dans l'assemblée Joka et d'autres personnages croisés auparavant. La scène est forte parce qu'elle montre une terrible cohabitation entre les différents rescapés du massacre. Mais une chorégraphie des enfants raconte autre chose : ceux-ci posent leurs mains sur leurs yeux puis les retirent, et ainsi de suite. Regarder ou ne pas regarder ? N'est-ce pas le geste qui définit le mieux la défaite du film ? Tantôt il parvient à reconstituer en toile de fond la réalité du conflit de manière documentée, tantôt il s'en détourne en suivant le combat égoïste d'Aïda et les boursouflures d'un récit qui frôle parfois la caricature.

La Voix d'Aïda est un film humanitaire tel que nous avons essayé de le définir au départ de la pensée d'Alain Badiou dans un texte consacré à Nuestras madres de César Díaz. C'est un cinéma fondé sur une éthique reposant sur les droits de l'homme qui conçoit dans un élan nihiliste contradictoire l'homme comme une victime, un animal souffrant et un être-pour-la-mort qui inspire la pitié(1). La mise en scène de la victimisation est-elle nécessaire, à la fois pour une question de justesse et de fidélité historique ? Tout est une affaire d'esthétique et Jasmila Žbanić ne s'est clairement pas embarrassée de ces questions. Cependant, il ne s'agit pas ici de nier le statut indiscutable de victime d'Aïda et des milliers de bosniaques massacrés aux yeux de l'Histoire, mais de douter de la pertinence d'une forme de martyre cinématographique.

La Voix d'Aïda se rapproche aussi malheureusement du film de coup de poing — ce genre mainstream du cinéma d'auteur contemporain. Encore et toujours. Une preuve supplémentaire (une des plus agaçantes qui soit) réside dans le choix de ne pas mettre de musique sur le générique de fin. Il faut en effet étourdir le spectateur et lui faire bien comprendre le sérieux absolu du film au cas où ce ne serait pas le cas. Ce qui concorde bien avec le projet d'ensemble qui n'est qu'un tour de force dramaturgique qu'une réalisation appliquée sauve du téléfilm à sujet. Et jamais la voix d'Aïda n'apporte un peu d’hétérogénéité et de distance puisqu'elle ne fait que parler dans le vide. Son destin de martyr cinématographique était au contraire tout tracé.

Notes[+]