« La Mule » de Clint Eastwood : La Fleur de son secret

« La Mule », un film de Clint Eastwood (2018)

Après Gran Torino (2008), l’évidence s’imposait alors qu’il s’agissait du dernier long-métrage de Clint Eastwood où le réalisateur y serait aussi l’interprète principal. Et l’exception de Trouble with The Curve (Robert Lorenz, Une nouvelle chance, 2012) dans lequel l’acteur joue le premier rôle ne change rien en cette affaire puisque ce film, le premier long-métrage de son ancien assistant réalisateur et producteur, souffrait d’une absence à peu près totale d’enjeux. Avec Gran Torino, c’en était bel et bien fini, l’acteur âgé alors de 78 ans tirait sa révérence, et de quelle manière. Le tirer de rideau était effectivement sublime en invitant l’immortelle figure du justicier, vengeur et solitaire à accéder à l’ultime stade de ses aventures figuratives. Autrement dit à s’extraire enfin du cercle archaïque de la violence réciproque par l’indication d’un doigt pointé substituant à la riposte du coup de feu attendu sa reprise gestuelle, mimée et ludique. La fiction y était alors assumée en désœuvrement symbolique du passage à l’acte pulsionnel, la violence mimétique génialement court-circuitée par l’index de son signe mimique. L’assassinat du héros consommait ainsi la double vérité culturelle de son être – comme victime sacrificielle d’une scène tragique vérifiant qu’il n’avait pas de plus grand ennemi que lui-même, et comme victime émissaire du récit néotestamentaire ou évangélique avérant qu’il n’y a pas plus innocent que celui que l’on sacrifie.

Clint Eastwood et sa fille Alison Eastwood dans La Mule

Durant dix ans, Clint Eastwood aura continué d’exercer sa manière néoclassique, mais dans un registre marqué par un éclectisme plus affirmé encore, que sanctionnent d’inégales réussites. La grande veine mélodramatique y a notamment trouvé de nouvelles sources d’inspiration et d’expérimentation, tantôt en sauvant l’incursion hésitante dans le genre fantastique (HereafterAu-delà en 2010), tantôt en colorant d’une belle mélancolie le biopic musical et consensuel (Jersey Boys en 2014), tantôt encore en emportant le portrait de l’ancêtre historique de l’inspecteur Harry dans le registre inattendu de l’amour fou (J. Edgar en 2011). Pour le reste, le genre du biopic continue de se tailler la part du lion en se frottant à l’Histoire réfractant la question raciale (Invictus en 2009) puis en se prolongeant avec la célébration consensuelle des héros américains de notre temps (American Sniper en 2015, Sully en 2016 et Le 15h17 pour Paris en 2017). Seul Sully, de loin le meilleur film de Clint Eastwood de la dernière décennie, réussit grâce à la modestie de son dispositif à échapper largement aux fourches caudines de l’idéologie patriotique dont le monde entier aurait besoin. En renouant particulièrement avec le noyau d’exception obscure du héros qui, avant d’être requalifié après coup comme tel, est toujours un sujet emblématique parce que problématique, l’auteur solitaire, parce qu’incompris, d’actes dont la folie excède les conventions ou normes balisant ordinairement la situation. Après la chute libre du pathétique 15h17 pour Paris (les trois acteurs vrais d’un fait divers héroïque et médiatique y rejouaient leur vie sur le mode caricatural de la prophétie autoréalisatrice), il y avait une nécessité à ce que Clint Eastwood revienne au cœur de son cinéma. Autrement dit, à ce corps privilégié incarnant emblématiquement les ambiguïtés de l’héroïsme, un héroïsme qui est en vérité un régime de la solitude et de l’exception accordé au respect de ces lois qui, contrairement à celles du droit, ne sont pas écrites. C’est donc fait avec La Mule – à partir d’un scénario de Nick Schenk qui était déjà l’auteur de celui de Gran Torino – qui trouve avec l’adaptation d’une nouvelle histoire vraie la belle occasion de vérifier que la vieillesse est l’âge d’une nouvelle temporalité, dont les rythmes engagent des puissances de détente et de relâchement. La vieillesse vécue comme un âge esthétique et éthique du désœuvrement qui fait souffler un air de liberté dans les interstices de la partition obligée.

L’histoire vraie est ici celle de Leo Sharp, un vétéran de la Guerre de Corée et horticulteur, souffrant de difficultés financières au point d’avoir accepté de convoyer de la drogue pour un cartel entre le Mexique et les États-Unis. La fiction mise en scène par Clint Eastwood raconte cela, mais pas seulement. La mule, le cinéaste en retient le sens classiquement métaphorique (l’animal qualifie le convoyeur dans le vocabulaire des cartels) pour un scénario bien troussé, qui fait autant écho aux récents développements du genre à la télévision (on songe forcément à la série Breaking Bad de Vince Villigan entre 2008 et 2013) qu’il est susceptible d’une double lecture équivoque (sur un plan, l’Américain moyen sous la coupe des Mexicains est une figure appropriée au discours sécuritaire et xénophobe de Donald Trump ; sur un autre versant, la précarité économique et sociale du senior stigmatise l’appauvrissement néolibéral des classes moyennes, entrepris depuis quarante années d’alternance entre les Démocrates et les Républicains). Mais il en prolonge aussi son caractère proverbialement têtu, la mule étant un animal buté, parfois obstiné jusqu’à la ruade et la fronde. La mule n’en fait qu’à sa tête en effet, c’est l’animal qui certes trouve toujours matière à faire le job, mais selon une rythmique particulière qui lui est propre, d’aucuns diraient pépère, mais aux limites où la force tranquille du vétéran ouvre la voie à une certaine forme de désertion. On n’est alors pas tant étonné que Clint Eastwood consacre autant de plans de son 37ème long-métrage de fiction à filmer sa démarche légèrement cahotante de vieux monsieur, en insistant même sur ses pas alourdis par le poids des années (il a désormais 88 ans). Par ailleurs, on trouvera dans la filmographie de l’acteur une autre mule qu’il a déjà incarnée, Two Mules for Sister SaraSierra torride (1970), ce western de Don Siegel avec Shirley MacLaine et produit par Malpaso Company, la société de production de Clint Eastwood.

La loi au-delà de la loi, dont la lettre ne s’écrit pas

La mule n’est donc pas loin d’apparaître comme l’animal fétiche, mais secret, d’un personnage dont la passion de l’horticulture l’aura poussé à manquer à ses obligations familiales (son ex-femme le moque, sa fille le déteste et sa petite-fille essaie difficilement de rattraper le tout). D’autant que ses manquements s’expliquent par des penchants libertaires qui continuent encore d’exercer leurs effets, par exemple en l’autorisant à prendre son temps au détriment du timing serré exigé par les narcotrafiquants. Et l’animal têtu convient aussi bien à son interprète qui prend de toute évidence un grand plaisir à ralentir le rythme du thriller convenu en le calant sur les pas d’une comédie inattendue (la vieillesse est en soi toute une comédie plus profonde que l’humour cynique de la jeunesse), tout en réussissant à intercaler les quelques moments personnels et autoréférentiels renvoyant aux propres absences de son existence (la fille de son personnage est jouée par la sienne, Alison Eastwood, et c’est l’histoire syncopée de leur relation compliquée qui continue à nouveau de s’écrire depuis Absolute PowerLes Pleins pouvoirs en 1997 et Midnight in the Garden of Good and EvilMinuit dans le jardin du bien et du mal en 1998).

La Mule est un film d’une grande simplicité – le trait est net, l’allure vive, la narration limpide – qui ne cesse pourtant pas de surprendre – c’est le film le plus drôle et sa drôlerie prend de court toute une réflexologie critique qui, systématiquement, reproduit à chaque film de Clint Eastwood le même discours testamentaire et crépusculaire depuis UnforgivenImpitoyable en 1992. On se réjouit aussi qu’il reprenne sur un mode mineur la structure narrative de A Perfect WorldUn monde parfait (1994), le thriller se voyant effectivement appareillé au genre du road-movie à partir d’un montage alterné distribuant les séquences selon deux axes principaux, celui de la la loi et des hors-la-loi. On admire enfin que La Mule écarte suffisamment les meubles quelquefois grossiers du genre pour filer les écarts d’une vieillesse vécue souverainement comme une tranquille insubordination (contre toutes les institutions légales et extralégales, contre la famille, la loi et celle du cartel), tout en traçant depuis l’intervalle des conventions narratives une magnifique ligne de fuite, fidèle à l’art poignant du mélodrame.

La scène avec le policier dans La Mule

Avec une forme de retenue par rapport aux grands épanchements de The Bridges of Madison CountySur la route de Madison (1995) et Million Dollar Baby (2004), Clint Eastwood touche une nouvelle fois au sublime de l’art du mélodrame qui, plus essentiellement que le western ou le thriller, caractériserait fondamentalement toute son œuvre. Le vieil Earl Stone a beau être sermonné par à peu près tout le monde, de sa fille à son ex-compagne en passant par les patrons du cartel, anciens et nouveaux, cette mule au fond n’en fait qu’à sa tête, au point de ne plus arriver à savoir (ou à faire croire) s’il le fait ou non exprès. La vieillesse est alors vécue comme une autorisation à l’inconscience et l’improvisation jazzy, comme un jeu (y compris « de rôle », et plus d’une personne rencontrée se demande s’il n’imite pas délibérément James Stewart), une liberté d’agir dont les rythmes nonchalants sont regagnés depuis les automatismes de la nécessité. Contre les timings alternés mais étonnamment mimétiques du cartel et de la lutte anti-drogue (qui utilise une taupe comme le cartel sa mule), le temps s’y cultive relâché comme les iris chéris par le vieil horticulteur, dont les fleurs sont associées depuis la mythologie grecque à l’arc-en-ciel. L’arc-en-ciel donnerait d’ailleurs le ton du subtil nuancier proposé, vérifiant que le tempo de la vieillesse est une affaire enthousiasmante d’air et de respiration. C’est souvent drôle, quand la reprise de standards comme les chansons de Dean Martin enchante ses surveillants mexicains au point de les reprendre par mimétisme. C’est parfois incisif, quand le racisme, naturalisé comme l’air que l’on respire, se contracte dans la figure d’un conducteur craignant la fébrilité policière parce qu’il ressemble à un Mexicain, ou avec ces Mexicains qui apparaissent forcément suspects aux yeux de ce shérif du Midwest, détrompé par le héros qui en réalité le trompe en les présentant comme ses ouvriers. C’est aussi d’une tristesse infinie, quand l’homme s’autorise un nouvel écart pour prendre le temps d’accompagner son ancienne compagne malade dans ses ultimes soupirs, dans un mélange de râles et de rires dont la mélodie étouffée et cassée est aussi bouleversante que l’air diversement remué par la hippie de Breezy (1975) ou le saxophoniste de Bird (1987).

Et c’est à la fin simple et sublime quand, à la suite de son arrestation, le procès du héros est vite expédié parce que l’accusé se déclare coupable de toutes les charges pesant contre lui, au grand désarroi de son avocate et de sa famille pour l’occasion rassemblée autour de lui. Sa fille, ignorant qu’elle parle alors comme les surveillants du cartel, croit trouver un quelconque réconfort en disant que l’on saura après tout où se trouve son père si volage (y compris sexuellement), lui qui a longtemps joui en effet de prendre la route pour y rencontrer des coups d’un soir. Mais c’est une erreur fatale d’appréciation. La prison est pareille à la voiture embarquée sur la route, elle témoigne de l’isolement volontaire pour qui joue la comédie de l’esprit individualiste et libertaire parce qu’il a la pudeur d’entretenir la fleur de ses culpabilités en solitaire.

On comprend alors l’essentiel qui caractérise la signature du héros eastwoodien : il a beau être souvent pitoyable, il est à la fois l’intouchable et l’impardonnable, celui que l’on ne peut véritablement atteindre parce qu’il est sans pardon, la mule têtue et coupable de tout et aux yeux de tout le monde, famille, cartel, police, parce qu’il est demeuré fidèle à l’exception d’une loi au-delà de la loi, dont la lettre ne s’écrit pas. L’homme âgé qui entretient le secret de ses blessures est bien comme l’horticulteur qui cultive ses fleurs. Il est le prisonnier volontaire longeant dans le dernier plan le bas du cadre avant de glisser dans le hors-champ, le jardinier solitaire qui voue sa vie aux fragiles éclats du temps qui passe comme le vent remue les pétales périssables d’un art floral éternel.

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Jérémy Quicke, « L’Épreuve de force de Clint Eastwood : La meilleure façon de conduire » dans Le Rayon Vert, 4 novembre 2017.

Fiche Technique

Réalisation
Clint Eastwood

Scénario
Nick Schenk

Acteurs
Clint Eastwood, Bradley Cooper, Alison Eastwood, Michael Peña, Laurence Fishburne, Dianne Wiest, Andy Garcia

Durée
1h56

Genre
Drame, Thriller, Comédie

Date de sortie
23 janvier 2019

Des Nouvelles du Front cinématographique
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