
« La Grotte des rêves perdus » de Werner Herzog : Échos des témoins disparus
Le cinéma de Werner Herzog traque, entre autres, les formes de spiritualité portées par les premiers et les derniers de leur genre. Avec La Grotte des rêves perdus, le cinéaste s'aventure ainsi dans la Grotte Chauvet pour en retrouver l'ampleur spectrale qui résonne encore aujourd'hui. L'ami et le témoin, à savoir le ou les artistes de Chauvet, sont cette fois-ci absents, mais leurs traces convoquent un monde invisible dont il faut actualiser les secrets alors que se profile notre disparition prochaine, rappelée ici par la présence d'une centrale nucléaire et la réserve de crocodiles qui s'est installée autour. Le film, conçu en 3D, rappelle aussi que le cinéma est né dans les grottes préhistoriques, dès l'émergence d'une vie spirituelle à l'aube de l'humanité.
« La Grotte des rêves perdus », un film de Werner Herzog (2010)
De tous les films documentaire réalisés par Werner Herzog, La Grotte des rêves perdus se présente au départ comme l'un des moins herzogiens, si on peut parler en ces termes. En effet, sur papier, l'expérience qui consiste à descendre dans la grotte de Chauvet et aller à la rencontre des scientifiques qui travaillent à sa compréhension s'avère être une des moins extrêmes de sa filmographie. Les individus rencontrés par le cinéaste se révèlent également bien moins farfelus, habités et transcendés par la quête qui a pris possession de leur existence. Nul volcan en éruption à l'horizon même si une centrale nucléaire fonctionne à plein régime à quelques kilomètres de la grotte. Nulle expédition jusqu'aux limites d'une idée ou d'un possible avec le témoin ou l'ami qui en fait advenir l'événement car celui-ci est absent. Le témoin parlera cette fois-ci à travers l'écho qui résonne dans les profondeurs du temps, comme si la rencontre avec les peintures de Chauvet suffisait à convoquer sa présence et à ramener à la vie un monde intact préservé de la catastrophe à venir. Si La Grotte des rêves perdus constitue une des aventures les moins périlleuses sur le terrain et que risquer sa vie au nom d'une idée n'est pas une nécessité, à l'image du dispositif de sécurité auquel doit s'attacher l'équipe de tournage pour explorer la grotte et qui empêche en même temps l'accès à des zones restées intactes, elle s'impose par contre comme une des plus spirituelles. Dans les profondeurs de la Grotte Chauvet se fait entendre l'écho de témoins disparus qui ont emporté avec eux les secrets des premières manifestations spirituelles, et toujours actuelles, de l'humanité. L'accès quasi-immédiat aux peintures rupestres vieilles de 36.000 ans permet de toucher, avec une grande amplitude, à l'invisible, aux rêves et aux fondements de la nature humaine que Werner Herzog explore dans toute sa filmographie, de Land of Silence and Darkness (1971) à Encounters at the End of the World (2007), en passant par The White Diamond (2004) ou le récent Fireball : Visitors From Darker Worlds (2016).
Comme beaucoup de films documentaire de Werner Herzog, La Grotte des rêves perdus s'ouvre par une forme de rite de passage vers un monde à la fois fragile, préservé et inconnu dont l'accès et l'exploration sont gardés par les derniers de leur espèce. Une nouvelle fois, le cinéaste recourt à de la musique classique pour signifier le caractère sacré de la grotte aux allures de cathédrale souterraine — Lascaux a d'ailleurs été baptisée « Chapelle Sixtine de la préhistoire ». La spiritualité qui fascine Werner Herzog n'est cependant pas religieuse mais païenne. Elle touche aux premiers mythes, à l'origine de la figuration quand les torches reflétaient les ombres sur les parois, et remonte aux origines de conceptions animistes et chamaniques de l'esprit humain — Jean Clottes, le principal défenseur de cette thèse, figure d'ailleurs dans le film. La grande question qui intéresse Werner Herzog, et qui donne son nom au film, est la suivante : de quoi rêvaient ces hommes et ces femmes quand ils peignaient et se réunissaient devant les peintures ? Par là, La Grotte des rêves perdus se révèle être une quête typiquement herzogienne car tous ses films, documentaires et fictions confondus, suivent des aventuriers qui sont à la fois les premiers et les derniers à poursuivre leurs rêves. Les artistes de Chauvet sont absents du film et pourtant, à plusieurs reprises, Werner Herzog éprouve cette étrange impression de déranger, certaines œuvres lui apparaissant presque fraîches. L'invisible se montre plus que jamais dans sa visibilité, c'est-à-dire à travers les traces et les échos qui résonnent à partir des parois de la grotte et des os préservés d'animaux aujourd'hui disparus, jusqu'à la présence d'un étrange autel sur lequel a été délibérément posé le crâne d'un ours des cavernes. La Grotte des rêves perdus figure ainsi une étrange rencontre spectrale qui invite aussi à retourner au plus profond de soi, à l'image de ce moment où Jean Clottes demande le silence afin que les personnes présentes puissent entendre le battement de leur cœur. Werner Herzog a toujours été un traqueur d'invisibilité pour en éprouver et repousser les frontières terrestres et spirituelles(1). La Grotte des rêves perdus peut alors être compris comme une aventure qui retourne aux silences de nos origines autant qu'à l'écoute de ce que la grotte Chauvet raconte des rêves qui s'y sont perdus. Ceux-ci sont encore les nôtres, comme le prouve ce scientifique qui explique avoir rêvé plusieurs fois de lions après être descendu dans la grotte.

La question du temps est fondamentale chez Werner Herzog et il n'est pas étonnant qu'il ait choisi de filmer les peintures de Chauvet. Les protagonistes de ses films sont toujours les premiers et les derniers de leur espèce en voie d'extinction dans un monde qui nivelle les modes d'expérience et dissout perpétuellement l'inconnu — bien que récemment la découverte de nouvelles espèces animales ait relancé un goût pour l'exploration et la réinvention de la perception du monde naturel. Le cinéaste va à leur rencontre dans cette temporalité fragile prête à entériner leur disparition. Les artistes de Chauvet, même morts, sont plus vivants que jamais à travers leurs peintures et la configuration de la grotte restée intacte, conférant au voyage de celui qui l'explore un caractère profondément humain, semblable à la visite faite à un ami qui nous montrerait son travail. Si leurs rêves sont à jamais inaccessibles, comme le regrettent Herzog et le jeune scientifique rêveur de lions, ils font encore signe. D'autre part, les scientifiques que croise le cinéaste continuent de jouer ce rôle de témoin, même si ces rencontres se révèlent moins intenses que dans d'autres films. C'est que ceux-ci semblent moins jouer les fondements de leur existence. Leur passion et leurs rêves sont moins dévorants, à l'exception peut-être du scientifique expérimental filmé en tenue d’Inuit et du maître parfumeur humant l'air entre les rochers pour découvrir une cavité inexplorée. Les témoins les plus importants du film, les amis imaginés les plus habités, sont définitivement les artistes de la préhistoire dont Werner Herzog capte l'écho spectral. L'artiste potentiellement auteur des plus beaux panneaux de la grotte est même identifié à l'aide de l'empreinte de sa phalange projetée contre une paroi. Il ne manque au fond que sa présence en chair et en os pour l'écouter témoigner de son monde disparu.
La patience avec laquelle La Grotte des rêves perdus s'attarde sur les peintures a aussi pour but de souligner leur dimension proto-cinématographique. Elles ont en effet été réalisées en tenant compte des formes de la paroi quand certaines d'entre elles intègrent directement une idée du mouvement. C'est pourquoi le film a été conçu en 3D. L'éclairage successif à la torche traduit aussi une narration possible des panneaux, à laquelle il faut ajouter des dimensions sonores, sensorielles et olfactives. Les premiers dispositifs pré-cinématographiques ne seraient donc pas apparus au XIXe siècle, mais il y a au moins 36.000 ans à Chauvet. « L'âme humaine s'est éveillée ici » entend-on encore dans le film. Certes, mais les peintures témoignent d'abord du fait que nous avons toujours maîtrisé l'art qui n'est qu'une actualisation perpétuelle d'une capacité de figuration et d'affection. Les projections d'ombres à Chauvet ou Lascaux sur les murs des grottes qui les abritent sont assez proches du fonctionnement d'une salle de cinéma ou d'une exposition dans un musée. L'aspect cérémoniel a évidemment évolué mais l'expérience de réception spectatorielle conserve aujourd'hui les germes de celle d'hier. La découverte récente d'un pochoir de main dans la grotte de Sulawesi en Indonésie, daté à 67.000 ans, prouve que notre capacité à créer de l'art et à nous y projeter est encore plus ancienne. Cette découverte bouleverse les théories qui situaient la naissance de l'art en Europe. Chauvet, dans ce décentrement, ne serait plus qu'une étape splendide sur une cartographie complexe de l'émergence de la culture humaine. Nous laisserons le dernier mot aux experts mais il est évident que la ressemblance entre les dispositifs de création, de projection et de réception du cinéma et de l'art pariétal indique que les premiers artistes de l'humanité étaient déjà des « cinéastes » autant que des conteurs, poètes, peintres, scénographes ou chamans. Le cinéma serait ainsi né en même temps que la spiritualité, il existerait dans une forme primitive et paléoanthropologique largement antérieure à son acte de naissance officiel, en 1895, qui est lui-même précédé d'une vaste préhistoire qui débute avec l'invention de la lanterne magique au XVIIe siècle.
La Grotte des rêves perdus ne se termine pas par un adieu et une ultime célébration de la mémoire des artistes que Werner Herzog est venu déranger le temps du tournage. Dans un post-scriptum se déroulant dans une réserve de crocodiles (La Ferme aux Crocodiles à Pierrelatte) née de la récupération des eaux chaudes nécessaires au fonctionnement de la centrale nucléaire du Tricastin, le cinéaste compare l'homme et le crocodile qui tous les deux se montrent bien incapables de comprendre les peintures de Chauvet, faute d'avoir accès aux rêves perdus. Werner Herzog s'est souvent montré pessimiste quant à la disparition prochaine de l'humanité, comme dans Encounters at the End of the World ou Le Nomade : sur les traces de Bruce Chatwin. Les crocodiles mutants rappellent que la grotte de Chauvet est voisine d'une importante centrale nucléaire qui produit forcément des déchets et des aberrations comme cette ferme tropicale où naissent désormais des mutants. Dans ce contexte où le monde et la nature anéantie par l'homme sont voués à une disparition prochaine, il ne reste plus qu'à croire à l'esprit. Le rêveur de lions explique que chez un peuple aborigène d'Australie, la tradition veut que les peintures pariétales soient entretenues au fil des siècles par de nouveaux artistes, ce qui apparaît aberrant pour les Occidentaux. À la question de savoir pourquoi l'artiste recouvre les anciennes peintures, il répond que c'est « la main de l'esprit » qui effectue ce geste, car l'homme appartient d'abord à un monde spirituel qui représente peut-être sa destinée. Les artistes de Chauvet partageaient, semble-t-il, ce type de croyance, la grotte a d'ailleurs été occupée et décorée à différentes époques. La Grotte des rêves perdus est ainsi un des films les plus ouvertement spirituels de Werner Herzog car il croit plus que jamais à une permanence d'une vie invisible contre les ravages en cours et notre disparition prochaine.
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Notes
