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« L’Abandon » de Vincent Garenq : L’ennemi intérieur

L’Abandon , Vincent Garenq, 2026

« L’Abandon » de Vincent Garenq L’ennemi intérieur

Fiche technique

Réalisation
Vincent Garenq

Scénario
Alexis Kebbas, Mickaëlle Paty, Vincent Garenq

Acteurs
Antoine Reinartz, Emma Boumali, Emmanuelle Bercot, Nedjim Bouizzoul

Durée
1h40

Genre
Drame

Sortie
13 mai 2026

Sous couvert d’hommage à Samuel Paty, L’Abandon se révèle moins un film de cinéma qu’un objet idéologique parfaitement aligné avec le climat politique français actuel. Derrière sa prétendue neutralité républicaine, le film participe à la fabrication émotionnelle d’un récit national anxieux où l’islam devient la figure centrale de l’ennemi intérieur. Vide cinématographiquement, réduit à une grammaire de téléfilm pathétique et illustrative, le long-métrage transforme une tragédie complexe en instrument de cohésion morale et identitaire. À travers lui se dessine une République française qui se proclame universaliste tout en assignant sans cesse certains corps – musulmans – à une altérité permanente.

L’Abandon est moins un film qu’un symptôme. Un symptôme idéologique de cette France républicaine tardive qui continue de se rêver universaliste tout en organisant obsessionnellement la désignation de ses minorités. Que Cannes ait choisi d’exhiber hors compétition un objet pareil n’est d’ailleurs pas anodin : cela dit quelque chose de l’état culturel d’un pays où le cinéma de prestige devient parfois le simple prolongement esthétique du commentaire éditorial continu des chaînes d’information.

Le problème du film de Thomas Lilti – pardon, de Vincent Garenq, tant L’Abandon semble interchangeable avec tout un cinéma français administratif et désincarné – n’est pas simplement son indigence formelle. Celle-ci saute pourtant aux yeux : mise en scène illustrative, grammaire de téléfilm, pathos automatisé, lumière grisâtre du « réel », musique chargée d’indiquer au spectateur quand ressentir l’émotion civique adéquate. Le film fonctionne comme une interface émotionnelle standardisée. Il ne pense jamais son sujet : il l’administre. Le réel n’est jamais interrogé, seulement validé.

Mais cette absence de regard est précisément son regard. Car L’Abandon appartient à une tradition idéologique très identifiable : celle d’un républicanisme français autoritaire qui se prétend abstrait, neutre et universaliste, tout en produisant continuellement des figures d’altérité irréductibles. Le film prétend parler de Samuel Paty ; en réalité, il participe à la reconstruction permanente d’un récit national traumatique où l’islam devient la question centrale autour de laquelle se redéfinit l’identité française contemporaine.

Le plus frappant est alors cette neutralité feinte du film. Vincent Garenq ne dit jamais explicitement ce qu’il pense. Il n’en a d’ailleurs pas besoin. Comme souvent dans les productions idéologiques contemporaines, tout passe par le cadre implicite du récit. Le film ne dit pas « les musulmans sont un problème » ; il construit un monde où cette conclusion devient émotionnellement disponible pour le spectateur. C’est exactement ce que le philosophe Jacques Rancière appelle un « partage du sensible » : une manière d’organiser le visible, le dicible et l’émotionnel afin de rendre certaines conclusions naturelles avant même qu’elles soient formulées1. Car le film ne cherche jamais à comprendre. Il cherche à aligner émotionnellement le spectateur.

Le film épouse ainsi parfaitement l’évolution récente du discours républicain français. Un discours qui ne cesse de proclamer l’universalisme tout en rappelant constamment chacun à son origine supposée. Comme l’ont montré Étienne Balibar et Immanuel Wallerstein, le républicanisme français produit souvent une forme de « racisme différentialiste » : la figure de l’« Autre » n’est plus exclue biologiquement, mais culturellement2. Le problème n’est plus officiellement « l’Arabe », mais « le musulman », figure devenue le nom contemporain de l’altérité impossible à assimiler. D’où cette contradiction fondamentale : la République française prétend ne reconnaître aucune communauté, mais passe son temps à construire discursivement certaines populations comme des communautés problématiques. Jean-François Bayart parlait déjà d’un « illusionnisme universaliste » français : une universalité proclamée qui masque en réalité l’imposition d’une norme culturelle majoritaire déguisée en neutralité3.

Antoine Reinartz dans la peau de Samuel Paty seul devant sa classe dans L'Abandon
© Guy Ferrandis | Photo fournie par UGC Distribution

Dans ce contexte, L’Abandon apparaît comme un objet parfaitement contemporain. Il ne propose aucune réflexion politique sérieuse sur les conditions qui ont rendu possible l’assassinat de Samuel Paty : ni sur la destruction progressive de l’institution scolaire, ni sur la spectacularisation médiatique des conflits identitaires, ni sur les usages électoraux de la laïcité, ni sur l’histoire coloniale française qui hante souterrainement ces débats. Le film ne produit aucune dialectique. Il réduit la tragédie à un affrontement moral simple entre République et barbarie. Or cette simplification est déjà un geste politique.

Depuis plusieurs années, une partie du champ politique français travaille précisément à transformer la laïcité en instrument de démarcation civilisationnelle. Lorsque Bruno Retailleau lance « Vive le sport et à bas le voile », il ne parle évidemment pas de sport. Il désigne symboliquement quels corps sont compatibles avec la communauté nationale et lesquels doivent être perçus comme des corps étrangers. Le voile devient alors moins un objet religieux qu’un opérateur fantasmatique de cohésion nationale. Comme l’a montré la sociologue Sara R. Farris, ce type de discours produit un « fémonationalisme » où les droits des femmes servent de justification morale à des politiques d’exclusion visant prioritairement les musulmans4.

L’Abandon participe exactement de ce climat idéologique. Sous couvert d’hommage consensuel à Samuel Paty, le film contribue à renforcer l’idée d’une République assiégée par un ennemi intérieur diffus. Le sociologue Didier Bigo a longuement travaillé sur cette logique sécuritaire de fabrication de l’ennemi intérieur5 : les démocraties libérales contemporaines maintiennent leur cohésion en produisant des figures permanentes de menace intérieure – immigrés, musulmans, banlieues, étrangers de l’intérieur – permettant de consolider symboliquement le corps national. Et c’est précisément parce que le film refuse toute complexité qu’il devient dangereux. Il ne montre jamais des individus ; il organise des fonctions symboliques. Samuel Paty devient la République martyrisée. L’islamisme devient une présence spectrale omniprésente. Entre les deux disparaît tout ce qui constitue la matière du politique : les contradictions sociales, historiques, institutionnelles.

Le plus ironique est que ce cinéma se croit courageux tandis qu’il est profondément conformiste. L’Abandon ne prend absolument aucun risque. Il épouse exactement le centre de gravité idéologique actuel du débat public français, celui où la défense de la République devient souvent le masque respectable d’une angoisse identitaire plus profonde. La production du film par Stéphane Simon, proche de la campagne présidentielle de Marine Le Pen en 2022, n’a alors rien d’un détail secondaire. Sortir un tel objet à quelques mois d’une présidentielle ne relève pas simplement du hasard du calendrier : c’est participer à la consolidation émotionnelle d’un imaginaire politique.

En cela, L’Abandon est peut-être le film républicain parfait de l’époque : un cinéma qui se prétend universaliste tout en organisant silencieusement la désignation de populations particulières ; un cinéma qui invoque la neutralité pour mieux naturaliser un discours politique ; un cinéma qui transforme la douleur collective en pédagogie nationale. Derrière son apparente modération, le film ne fait finalement qu’accompagner ce mouvement général où la République française, incapable de penser sa propre pluralité, continue de fabriquer sans cesse ses figures d’ennemis intérieurs.

Notes

  1. 1
    Esthétique et politique, La Fabrique éditions, Hors collection, Paris, 2000, pp. 15-20. Retour au texte
  2. 2
    Race, nation, classe. Les identités ambiguës, La Découverte, Poche, Paris, 1997 (1ère édition française 1988), chap. « Y a-t-il un néo-racisme ? », pp. 27-58. Retour au texte
  3. 3
    L’illusion identitaire, Fayard, L’espace du politique, Paris, 1996, chap. sur la construction de l’État moderne et des identités nationales, pp. 120-150. Retour au texte
  4. 4
    In the Name of Women’s Rights : The Rise of Femonationalism, coll. « Next Wave : New Directions in Women’s Studies » Duke University Press, Durham (États-Unis), 2017, 240 p. Retour au texte
  5. 5
    L’illusion du contrôle. Polices des étrangers et logique de suspicion, LGDJ/Montchrestien, Droit et société, Paris, 1996, 360 p. Retour au texte

À propos de l’auteur

Redresser les colères en ruines, se vider de nos lieux, au sommet de l’absurde, apercevoir des lueurs, écrire sur le cinéma, parce qu’il sait seul prendre soin de nos vieux oublis. Avoir, à son égard, une dette irrémissible, endiguer la débâcle lui adressant des lettres ouvertes à l’infini. Nous offrir cette chance entrebâillée par lui de dire Il était une fois le cinéma, en s’efforçant toujours d’être « pauvre en leçons, d’enseigner les lacunes » (P. Valet), voici le projet, avec les yeux perce-visages du jeune Noodles quand Deborah dansait, sortie de la boîte à musique de ses souvenirs, qui disait : le cinéma, racine de tout ce qui monte, sommet de tout ce qui meurt. David Fonseca est spécialiste de philosophie politique, théorie et philosophie du droit, Maître de conférences en droit public, Université Paris Saclay, Université d'Evry, Centre de Recherche Léon Duguit, EA 4107. Il est également romancier (Cellules, Faillir, Insolubles Charades, Au Sud de nulle part, éditions Az'Art Atelier, collection L'Orpailleur).