La Salle, l’horreur et les émotions : Interview avec Julia Ducournau

Entretien avec Julia Ducournau

En 2017, le succès de Grave, premier long-métrage de Julia Ducournau, a entre autres permis de mettre en évidence la question de la place du cinéma dit de « genre » dans le cinéma français. La cinéaste était cette année membre du jury international de la 36e édition du BIFFF, le festival international du film fantastique de Bruxelles. L’occasion d’évoquer avec elle la question de la dualité entre genre et auteur, le rapport entre genre et institution, ainsi que sa perception du spectateur et de la salle de cinéma, dans la lignée de notre précédent texte consacré à la réception spectatorielle et au public du BIFFF.

Jérémy Quicke : En tant que membre du jury, avez-vous cherché quelque chose de particulier dans tous les films visionnés ? Avez-vous plutôt cherché des films qui vous ressemblent ou, au contraire, à vous faire surprendre par des expériences nouvelles ?

Julia Ducournau : Le fait que ça me ressemble n’était pas du tout un critère, non. Je suis arrivée en disant « je veux être surprise ». J’avais envie d’être emportée ailleurs, d’être retournée, et j’avais envie de me faire très peur aussi. Malheureusement, cela n’est pas vraiment arrivé ; il est très difficile de me faire peur, même James Wan n’y arrive plus… Je crois que je regarde beaucoup trop de films d’horreur ! En plus de cela, je désirais aussi être émue : j’aime beaucoup le fait d’allier l’utile à l’agréable, de se faire peur et d’en même temps être émue, je trouve que toutes ces émotions vont bien ensemble. Voilà ce que je cherchais globalement.

Comment s’est déroulée votre collaboration avec les autres membres du jury, Laurent Lucas et Lloyd Kaufmann ? Dans les cas où les avis étaient différents, comment avez-vous fait pour trouver des compromis ?

Je ne dis pas cela pour faire de la langue de bois, mais nous avons toujours été d’accord. C’est très simple : nous avons délibéré en trois secondes trente. C’est-à-dire : nous avons écrit séparément notre trio de tête sur un papier, et il s’agissait des trois mêmes films dans le même ordre ! De façon plus générale, lorsque nous discutions des films après la projection, nous étions souvent d’accord. Surtout, nous nous sommes très bien entendus et avons énormément ri ensemble. Je connaissais bien sûr Laurent pour avoir tourné avec lui. Quant à Lloyd, c’était une première, mais il est plus qu’à la hauteur de sa réputation, et je pense qu’il est impossible de ne pas s’entendre avec lui. Je sens que je vais être un peu triste de les quitter.

Abordons maintenant un aspect essentiel du BIFFF : le rôle du public, qui interagit durant les séances. Comment ressentez-vous cette autre manière de vivre le cinéma, de vivre le rapport entre la salle, le groupe de spectateurs et le film, totalement différente d’une séance traditionnelle ?

En fait, c’est pour cette raison que je suis venue ! Je vous assure que c’est vrai ! J’étais déjà venue ici, au Market de coproduction pour Grave, où j’ai rencontré mon coproducteur Jean-Yves Roubin. J’en avais profité pour voir des films, et je garde surtout le souvenir d’une séance incroyable de The Raid 2 ! J’adore les deux films de cette saga, pour ces scènes de baston très bien chorégraphiées et éclairées. J’ai vu ce film avec mon producteur français à l’époque : on n’était pas du tout au courant de cette atmosphère particulière, c’était une surprise totale… Et ce fut l’une des meilleures projections de notre vie ! Nous avons halluciné face à tous ces rituels, et surtout face à cette interaction : comment le public parle au film, parle aux personnages. Je me souviens qu’en sortant, nous avions l’impression d’avoir un cintre dans la bouche, tellement on souriait ! Toutes les projections doivent être comme ça !

Vous seriez donc partante pour élargir ce concept « biffféen » dans d’autres lieux ?

Bien sûr, en tout cas, pour les films de genre. Je ne suis pas sûre que ça puisse fonctionner avec des drames, par exemple. Ce qui est intéressant, c’est que ce genre d’atmosphère peut se retrouver ailleurs de manière spontanée. J’ai quelques souvenirs de projection très forts à ce sujet, notamment autour de films de James Wan. Je me rappelle avoir vu The Conjuring dans une petite salle à Paris. Le film était en fin de parcours, et nous n’étions qu’une quarantaine dans la salle. Ce film me faisait très peur, et, en regardant autour de moi, j’ai senti que tout le monde était incroyablement tendu. Au bout d’un moment, ce fut comme si la bulle de tension avait fait « pop ! » dans toute la salle : on avait tellement peur d’avoir peur… qu’on s’est tous mis à rire ! On se regardait, on s’accrochait les uns aux autres, en mettant nos bras devant nos yeux pour éviter l’écran… Nous avions peur et nous étions morts de rire, tout cela était très « biffféen » ! Je ne suis pas devenue amie avec les autres spectateurs, mais j’ai véritablement eu l’impression que, dans cette petite salle, nous avons vraiment vu le film ensemble…

Est-ce le cinéma de genre qui permet cette atmosphère unique ?

Je pense que c’est surtout la peur qui permet cela. Quand on pleure devant un film, cela reste très intime. Cela peut fonctionner sur le rire, qui peut se partager, mais reste selon moi moins physique que la peur. Quand on a peur, on a envie d’attraper la personne à côté de nous, même sans la connaitre, pour lui serrer le bras ou se cacher derrière son épaule. Surtout, il y a une complicité qui se crée dans le fait de transgresser une sorte d’interdit. Le rire est très décomplexé, et partager un rire est totalement admis. Par contre, admettre ce « j’ai peur » à l’autre, c’est accepter de se rendre vulnérable, et c’est ce qui peut créer cette complicité. C’est pour cela que j’adore les films d’horreur.

Lorsque vos films sont projetés en salle en votre présence, comment réagissez-vous ? Y a-t-il des réactions de spectateurs que vous attendez ou redoutez particulièrement ? Que penseriez-vous de présenter un futur film au BIFFF dans ces conditions ?

Je vais être tout à fait honnête : je ne serais pas à l’aise à l’idée que les spectateurs parlent autant durant mon film, surtout s’il s’agit d’une première. Sur une première, je suis nerveuse, je me demande comment je vais être mangée, je ne suis pas capable de me dire que je vais rigoler devant mon propre film. C’est en tout cas ce que je ressens par rapport à Grave, qui comporte des moments de tragédie et d’émotion. Sur une comédie pure, je réagirais peut-être autrement. Ce film possède des aspects noirs et tristes, et j’ai vraiment envie que ces émotions soient comprises et assimilées. En fait, le pire, pour moi, c’est l’absence totale de réactions. J’ai fait ce film pour déclencher des réactions organiques, pour que les gens se tortillent sur leur siège. Il m’est arrivé une seule fois de ne pas avoir de réaction, lors de ma première en Angleterre, et je me sentais très mal, au point de sortir de la salle. Mon distributeur m’a ensuite expliqué que les codes de réception dans ce pays étaient différents : les spectateurs sont beaucoup plus réservés, plus stricts. Mais cela ne signifie pas qu’ils n’aiment pas. Moi, en tout cas, j’étais très mal.

Le rapport entre le cinéma de genre et le film d’auteur est au cœur de nombreuses discussions dans le monde du cinéma. Vous décrivez souvent vos films comme des mélanges, des cross-over entre les deux. Pourriez-vous nous expliquer plus en détail comment vous travaillez cette dualité lorsque vous faites un film ? Où placez-vous le curseur entre les deux ?

C’est peut-être pour cela que faire des films me prend autant de temps ! Je pense qu’il s’agit surtout d’une question de dosage. Qu’il s’agisse du scénario, du tournage ou du montage, j’ai comme un compas à l’intérieur de moi, et c’est à moi de savoir dans quelle direction naviguer pour amener le navire à bon port. Dans le cas de Grave, par exemple, l’une des premières versions du scénario contenait beaucoup plus de scènes de bizutage hardcore, bien plus violentes que celles du film actuel. C’étaient des scènes que je trouvais belles et très visuelles, et que je n’avais pas envie d’enlever. Cependant, à la lecture, le bizutage et la cruauté sociale étaient tellement horribles et amenaient tellement de dégout que l’arrivée du cannibalisme n’avait presque plus d’effet et tombait à plat. Ces scènes précédentes prenaient trop le pas. J’ai vraiment dû apprendre à doser et à accepter d’abandonner ces scènes qui me plaisaient beaucoup. Mais il fallait vraiment que la trajectoire du personnage prime sur le décorum. Ma priorité, c’était qu’au moment où elle mange ce doigt, j’ai le public qui crie « Non ! Qu’est-ce que tu fais ? », qu’il ressente en même temps du dégout et de l’attachement pour ce personnage. Il me faut donc avoir ce compas permanent qui me guide, de l’écriture au montage. En choisissant un thème comme le cannibalisme, et en décidant de le montrer frontalement, il aurait été tellement facile d’accumuler simplement les scènes sanglantes. J’ai plutôt cherché à faire advenir le genre doucement. La scène d’ouverture est plutôt inquiétante et mystérieuse. Ensuite, le film est plutôt réaliste, mais dissémine quelques avertissements, notamment via la lumière ou les angles de caméra : c’est le cas des scènes avec le professeur sadique ou avec le routier interprété par Bouli Lanners. Le but est que le basculement vers le cannibalisme ne vienne pas de nulle part, mais arrive progressivement.

Concernant vos futurs films, est-ce une question qui vous importe ? Avez-vous une volonté de continuer à explorer ce mélange entre genre et auteur ?

Oui, tout à fait, j’aime vraiment cette idée de mélange, je ne veux pas faire de genre sans l’aspect auteur, et vice-versa. En tant que spectatrice, j’apprécie la sensation d’être baladée entre différents genres et différents tons. Concernant mon prochain projet, je travaille encore sur le dosage. Je ne peux rien vous dire, mais il y aura des mélanges !

Vous reconnaissez-vous dans le film de genre français actuel ? Vos films sont-ils une sorte de réaction par rapport à quelque chose qui manquait, selon vous, dans le paysage cinématographique français ?

Oui, quand j’ai écrit Grave, il y avait très certainement une réaction vis-à-vis d’une certaine forme d’uniformisation dans le cinéma français. La situation du cinéma de genre est pour l’instant fort compliquée, malgré quelques bons signes, comme le CNC qui a créé une aide à la réalisation de ce genre de projet.

Il y a de nombreuses discussions concernant la place du genre dans les dernières cérémonies des Oscars et des Césars. Nous pouvons penser aussi au prochain festival de Cannes, dont la sélection ne contient quasiment que des films clairement typés « auteur ». Pensez-vous qu’il y a encore un blocage à ce niveau-là en France ?

Je voudrais préciser quelque chose : pour moi, il n’y a pas de dichotomie entre « auteur » et « genre ». Un auteur est quelqu’un qui a une vision du monde et qui en fait quelque chose d’artistique, en utilisant la grammaire du genre, qu’il s’agisse d’horreur, de comédie musicale, de drame social, etc. Par rapport à Cannes, ce qu’il faut dire, c’est qu’il s’agit surtout de drames. C’est un gros problème en France : si tu es un auteur, tu dois faire du drame, sinon, on ne sait pas très bien ce que tu es. De plus, Cannes a créé la catégorie « Séance de Minuit » réservée au genre, ce qui entretient cette idée de frontière entre les deux. Il faut continuer à pousser pour changer les choses et briser ces murs. Je ne comprends pas pourquoi cet engouement américain pour le genre, via La Forme de l’Eau (Guillermo Del Toro, 2017), Get Out (Jordan Peele, 2017) et beaucoup d’autres, ne se répercute pas en France. Ceci dit, je vois quelques signes positifs : cette aide du CNC, le fait que Grave ait pu aller dans la Semaine de la Critique, ou encore la Quinzaine des Réalisateurs qui propose un peu plus de genre.

Le rôle du genre n’est-il pas aussi d’être une forme de contre-culture, de mouvement underground comme pouvait l’être Cronenberg à ses débuts ?

Exactement, c’est très important et cela nous permet justement d’avoir cette réaction par rapport aux institutions. En tout cas, il ne faut jamais perdre espoir, et se dire qu’ « auteur » et « genre », ça peut être la même chose. Ça peut être du « genre » et être profond, humaniste, philosophique. C’est un peu facile de dire ça de David Cronenberg, Dario Argento voire même Wes Craven, alors que ce n’est que le recul de l’Histoire qui le permet, et que l’on n’ose pas le dire pour les jeunes réalisateurs qui font ce genre de film aujourd’hui.


Nous remercions Julia Ducournau pour la générosité de ses réponses. Entretien réalisé au BIFFF le 15 avril.

Jérémy Quicke
Jérémy Quicke
Jérémy Quicke est un amateur d’errances dans les labyrinthes d’images et de mots depuis la découverte, adolescent, d’Hitchcock, d’Eastwood ou encore des frères Coen. Il tente, par l’écriture, de sauver quelque chose des vertiges rencontrés, et se plait à refaire le monde en refaisant les films.