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L'affiche du festival En Ville 2026 qui se tient à Bruxelles.
Festival

Interview de Pauline David, directrice du Festival En Ville !

Guillaume Richard
Nous avons rencontré Pauline David, la directrice et programmatrice du Festival En Ville !, dont l'édition 2026 se tient du 26 janvier au 1er février. Elle nous explique quelques aspects de la sélection de cette année, mais revient aussi sur le lien qui l'unit au cinéma documentaire, les directions qu'il prend aujourd'hui, sa vitalité toujours renouvelée et ses moyens de diffusion.
Guillaume Richard

Entretien avec Pauline David, directrice et programmatrice du Festival En Ville !, autour de l'édition 2026

Nous avons rencontré Pauline David, la directrice et programmatrice du Festival En Ville !, qui se tient du 26 janvier au 1er février dans plusieurs lieux bruxellois. Riche d'une programmation composée entre autres de plusieurs films attendus comme Histoires de la bonne vallée de José Luis Guérin ou Imago de Déni Oumar Pitsaev, le festival s'impose comme un détour incontournable pour le cinéphile belge qui ne peut pas voir ces films qui sortent généralement dans les salles françaises. Pauline David nous explique quelques aspects de la sélection 2026, mais revient aussi sur le lien qui l'unit au cinéma documentaire et les directions qu'il prend aujourd'hui, ainsi que sur sa vitalité toujours renouvelée et ses moyens de diffusion.

 

Comment s'est déroulée votre sélection ? Et est-ce que vous avez pu avoir tous les films que vous vouliez au départ ?

La sélection, normalement, commence dès le début de l'année avec les festivals internationaux. Cette année, c'était très particulier parce qu'il y a eu pas mal de remous au niveau associatif et culturel. Cela a eu un impact sur la façon de faire la sélection. Les années précédentes il y avait un comité de présélection assez large qui s'est retrouvé réduit. Une des singularités du festival En Ville est qu'il est assez facile d’y voir des films étrangers, parce que les cinéastes, producteurs et/ou distributeurs sont très contents de montrer leurs films en Belgique. Pour les films belges, par contre, il faut attendre la première mondiale.

En effet, beaucoup de films internationaux sortis en 2025 n'ont pas eu de distributeurs chez nous. C'est étonnant que vous ayez des facilités pour les récupérer.

C'est eux qui viennent vers nous et ils s'intéressent beaucoup à En ville, contrairement aux films documentaires belges qu’il faut souvent aller les chercher. Ou, plus précisément : les porteurs de films belges vont d'abord aller vers des festivals de catégorie A, à l'international, et le réseau belge arrive assez tard dans leur stratégie de distribution. Il faut alors leur montrer notre intérêt.

Avez-vous pu sélectionner des films dont vous n'osiez même pas rêver ?

Oui, celui de José Luis Guerín par exemple, via sa productrice. Nous l'avions déjà invité par le passé. Il y a également beaucoup de films qui ont été distribués dans les grands festivals, notamment via le vendeur international Square Eyes. Je pense encore au film de Nicolas Wadimoff qui est venu vers nous juste après Venise.

Est-ce qu'on pourrait dire que le festival grandit d'année en année ?

Non, ce n'est pas vraiment ce qu'on recherche et, de plus, il ne grandit pas parce qu'on n'a pas les moyens qu'il grandisse. On privilégie la qualité, donc si je sens qu'avec 30 films, on propose un beau festival, ça me convient de ne pas grandir. Je sens néanmoins qu'En Ville commence à avoir une bonne réputation.

Est-ce qu'il y a des films que vous vouliez et qui ont été bloqués pour des raisons d'exclusivité par d'autres festivals ?

Pas de manière générale, mais pour certains films cela peut être le cas. Par exemple, L'autre côté du soleil de Tawfik Sabouni va d'abord être présenté à Berlin. C'est un film que je n'espérais même pas avoir puisque je savais qu'il allait d'abord commencer par le circuit des festivals internationaux. C'est moi qui « m'auto-censure » plutôt que le contraire.

Dans cette sélection d'En Ville 2026, est-ce que vous avez des coups de cœur personnels ? J'imagine qu'il y en a beaucoup parmi les 30 films.

Il y a des films que je suis fière de présenter, comme par exemple Élever au grain qui est un film d'une jeune réalisatrice, Alice Godart. On suit ce film depuis Regards sur les Docs, un programme d'écriture que notre association LPC (Le P'tit Ciné) organise. Quand Alice Godard a présenté en 2023 son projet à Regards sur les Docs, elle n'avait pas de producteurs, ni belges, ni internationaux. Non seulement elle a eu un prix à Regards sur les Docs, mais en plus elle y a trouvé un producteur. Élever au grain est un très bon film. Je suis très fière de le présenter à En Ville.

J'imagine qu'avoir aussi le nouveau film de José Luis Guérin doit vous tenir à cœur.

Pour Histoires de la bonne vallée, on a eu beaucoup de chance, comme pour Imago d’ailleurs. Ce sont des films approchés depuis septembre et je ne m'attendais pas du tout à ce qu'ils sortent récemment en France. Cela leur donne un bel éclairage car les critiques sont bonnes.

Nous trouvons que les festivals belges sont de moins en moins exigeants. À l'exception de Gand bien sûr, il est difficile de voir tous les films qui font l'actualité de la cinéphilie en France. C'est pourquoi nous nous réjouissons de l'exigence d'En Ville. Comment expliquez-vous l'invisibilité de ces films en festivals et dans les salles ? Est-ce lié à des contraintes économiques ?

Soulèvements de Thomas Lacoste, qu'on montre en clôture d'En Ville, est un film qui va sortir en France une semaine après le festival. Il est d'ailleurs en train de faire la tournée de promo des salles françaises. La productrice souhaitait être en contact avec des distributeurs belges. Or, il s'avère que c'est très difficile. Parce que la Belgique est un petit pays et qu'il y a très peu de distributeurs belges francophones aujourd'hui et peu de salles. ça limite l'arrivée de tous ces films formidables sur nos écrans. Comme le marché est réduit, il y a peu de prise de risque. Je le comprends aisément parce qu'économiquement, c'est difficile pour tous les acteurs de la filière cinéma en Belgique francophone.

Le film Élever au grain d'Alice Godart présenté au Festival En Ville
« Élever au grain » d'Alice Godart

En effet. En 2021, nous avions réalisé une grande étude sur la cinéphilie en Belgique, en comparant notamment les entrées en salles en France et en Belgique. Effectivement, on avait découvert que la moyenne pour un film d'auteur était de 5000 entrées et, pour un film plus petit, comme un documentaire (sauf exception), on était vraiment très en-dessous, entre 1000 et 2000 entrées. Est-ce un défi que vous vous êtes lancés en essayant d'offrir une programmation exigeante à un public plutôt réduit ?

Oui, en tout cas d'essayer d'atteindre ceux qui auraient plaisir à voir les films. On fait tout un travail de communication ciblée, en prenant quasiment par la main, un à un, les spectateurs pour les faire venir dans les salles. C'est un pari. On montre des films documentaires de qualité, avec un point de vue d'auteur, mais aussi sur des thématiques et des enjeux contemporains. C’est un des aspects importants du cinéma du réel. Il y a des spectateurs qu'on va aller chercher sur l'aspect cinéphile et d'autres sur le contenu. Notre pari c’est de surprendre positivement les spectateurs moins cinéphiles par les mises en scène proposées et/ou les déplacer.

Comment procédez-vous concrètement pour toucher ces deux types de publics différents ?

On appelle des associations et on leur parle de nos films pour trouver des points de convergence. Pour toucher les cinéphiles, on fait un gros travail avec les écoles de cinéma et les écoles d'art au sens large, pour atteindre et parler aux cinéphiles des nouvelles générations.

Justement, au sujet de l'avenir, la carte Cineville est en train de changer les choses. Pensez-vous qu'elle peut avoir un impact sur la circulation des films en Belgique ?

J'y crois très fort. C'est énorme, ce que Cineville a fait, je suis épatée de ce que ça permet dans la pratique de nos propres cinéphilies. On va être plus enclin à aller vers un film qu'on aurait peut-être pas été voir auparavant.

Quel est le pourcentage de spectateurs Cineville à En Ville ?

Je dirais que c'est autour de 20% mais je ne dispose pas encore des chiffres exacts.

Nous pensons aussi que c'est vraiment un outil qui peut si pas changer les choses, du moins ouvrir de nouvelles perspectives. Mais selon vous, c'est toujours le nombre de salles qui pose problème.

Oui, c'est ça le problème. Tout le monde est convaincu qu'il y a des bons films et qu'il faut les montrer. Je travaille avec toutes les salles de cinéma bruxelloises, et vraiment, ce sont d'excellents partenaires, mais ils doivent eux aussi subir les effets de la situation actuelle qui est complexe.

Concernant la sélection 2026 d'En Ville, il y a évidemment une large part consacrée au cinéma belge. Au Rayon Vert, nous avons beaucoup écrit sur le cinéma belge de fiction avec lequel nous rencontrons différents problèmes. Par contre, ce n'est pas le cas du documentaire belge où il y a beaucoup plus de vitalité et de diversité. Est-ce que vous seriez d'accord avec ce constat ?

Je ne suis pas une spécialiste de la fiction, donc je peux difficilement m'exprimer sur la question. Je me suis tournée vers le documentaire depuis longtemps parce que je trouve que c'est un genre qui porte une belle vitalité, qui permet l'essai, l'expérimentation, de faire un pas de côté, avec une économie suffisamment légère pour pouvoir essayer. C'est le genre de l'essai cinématographique par excellence.

En tant que programmatrice et spécialiste, qu'est-ce qui vous intéresse aujourd'hui dans le cinéma documentaire ? Quelles sont les tendances, les courants qui vous touchent le plus ?

J'aime le documentaire parce que c'est un cinéma de la rencontre qui est vraiment attentif à nos contemporains. IL y a aussi dans les nouvelles générations d'auteurs et d'autrices une vraie volonté de déconstruire le genre du documentaire et sa réflexion politique. ça donne un cinéma très hybride, où parfois l'animation vient se greffer au documentaire. Pour cette édition d'En ville 2026, il y a par exemple une séance de courts-métrages en lien avec les mondes dématérialisés ; ils nous projettent dans le futur. Il y a différents genres documentaires aujourd’hui : le documentaire performatif, le documentaire très intime, mêler la fiction et le documentaire comme José Luis Guerín, etc. Il y a ainsi des formes très hybrides dont les auteurs et autrices de la nouvelle génération s'emparent très facilement. C'est très excitant d'accompagner cet élan.

On voit beaucoup de films documentaires qui sont des récits intimes, comme vous dites, mais qui portent surtout sur un membre de la famille. Les cinéastes vont filmer leurs mère, père ou soeur qui ont X ou Y problème. Nous trouvons que quelque chose commence à se formater et que ces films semblent chaque fois être des one shots sans savoir si ces cinéastes peuvent faire autre chose. De plus, ils font à peu près tous le même film, avec des images d'archives, des images provenant de caméscopes, etc. Je ne sais pas si vous aimez cette tendance-là ?

Oui, car c'est vraiment une façon d'interroger la forme. À mon époque, on était fascinés par l'argentique ou le Super 8 qui était en voie de disparition. Maintenant, on interroge beaucoup les images du caméscope. Je viens du milieu des archives, je suis historienne de formation, et je suis beaucoup intéressée par ce travail de mémoire. Sur la question de la forme, il n'y a pas de limites. La seule limite, c'est celle que posent les cinéastes.

En effet, dans l'édition 2026 d'En Ville, on trouve une variété de formes. Donc c'est ça qui est aussi intéressant et qui donne envie de venir en salles.

Il y a un court-métrage d'étudiantes de l'INSAS qui est un pur cinéma de rencontre hyper simple, tourné en Pologne, qui s'appelle Deux Âmes de Avril Poirier & Cécili Matureli. On est dans du cinéma qui va à la rencontre de l'autre. A côté de ça, il y a des films qui vont plus interroger la matière, comme par exemple les films du focus sur l'école espagnole Elías Querejeta Zine Eskola. C'est une école de cinéma très spécifique, avec une filière dédiée à la restauration de films, une filière à la réalisation et une à la programmation. Les films qui sortent de la filière réalisation sont souvent travaillés avec la filière restauration. On constate ainsi beaucoup de travail sur la pellicule, etc.

C'est un aspect qui revient beaucoup aujourd'hui, entre autres sous une forme d'attachement ou de nostalgie. Mais il y a aussi cette fameuse question théorique sur le réel avec l'empreinte chimique de la pellicule d'une part et celle de la recréation informatique du réel à travers le numérique d'autre part. Ce genre de questionnement vous intéresse-t-il aussi ?

Mon seul critère, c'est la joie avec laquelle nous recevons les films à En ville. Ce qui compte est le voyage, le déplacement. D’avoir appris, compris une chose nouvelle, d’avoir été surpris, emporté.

Vous avez parlé du jeune cinéma belge qui allait être montré à En Ville, notamment à travers la sélection Jeune cinéma belge. Vous donnez vraiment un coup de pouce et un bel éclairage à ces jeunes cinéastes. Choisissez-vous les films de la même manière ?

Nous sommes attentif.ves à nos coups de cœur et à ce que les écoles représentées soient variées qu'elles soient à la fois francophones et néerlandophones. Notre envie est de faire se rencontrer des façons de penser le cinéma différentes, des auteurs et des autrices qui viennent de différents horizons et qui se rencontrent pour échanger sur leurs pratiques et leurs conceptions du cinéma. Chaque école a sa propre pédagogie et politique du cinéma. On a en plus la chance maintenant d'avoir des partenaires pour décerner des prix, tel Amplo qui offre 1000 € à un ou une cinéaste sélectionné.e dans cette section.

Vous travaillez pour la plateforme Tënk. On parlait tout à l'heure du manque d'écran en Belgique et du fait que peu de distributeurs vont prendre le risque de sortir un documentaire et encore moins un documentaire plus exigeant. Est-ce que Tënk peut venir remédier à ces problèmes ?

Les deux modes de diffusion sont complémentaires. Léquipe de Tënk défend d'ailleurs très fort la salle, mais permet à ceux et celles éloignés des cinémas d'avoir accès aux films du réel. Comme programmatrice, je suis attentive à montrer des films différents de ceux que je montrerais en salle, au festival En ville ou dans mes programmations avec notre association tout au long de l’année. Parfois même des films faits pour la télévision mais qui ont vraiment une grande qualité cinématographique. C'est complémentaire et ça permet de donner une vision riche et complexe du cinéma.

 


Entretien réalisé à Bruxelles le 13 janvier 2026.