
« Gourou » de Yann Gozlan : Symptôme du cinéma populiste
Avec son dernier film – Gourou –, Yann Gozlan réalise un film aussi populiste que le populisme qu’il prétend dénoncer : un cinéma qui s’agite beaucoup, pense peu, et confond le vertige du montage avec la profondeur du propos. Un vrai film de gourou.
« Gourou », un film de Yann Gozlan (2025)
Avec Gourou, Yann Gozlan se rêvait sans doute en moraliste de son temps, auscultant les dérives sectaires, la manipulation psychologique, la quête obscène de célébrité et l’avidité capitaliste dans un même geste ample et paranoïaque. Il ambitionnait de radiographier le populisme contemporain, la post-vérité, les gourous numériques qui colonisent nos smartphones et nos imaginaires – bref, de faire du « gros cinéma populaire » un laboratoire politique. L’intention est martelée, stabilotée, surlignée. Mais à force de vouloir cocher toutes les cases du commentaire sociétal, le film finit par n’en remplir aucune.
Le parallèle avec le personnage incarné par Tom Cruise dans Magnolia s’impose. Chez Paul Thomas Anderson, le gourou viriliste – Frank T.J. Mackey – est un bloc d’outrance, une caricature assumée, mais dont la façade se fissure jusqu’à laisser apparaître une détresse abyssale. La mise en scène ne cherche pas à excuser le monstre ; elle l’évide, le met à nu, et révèle la misère affective qui nourrit son cynisme. Le discours sur la masculinité toxique et la marchandisation du désir s’y incarne dans un corps, une voix, un tremblement.
Dans Gourou, Matt n’est qu’un concept. Une « boîte noire » - clin d’œil trop appuyé au précédent film du cinéaste – censée réfléchir les mécanismes du mensonge et de la croyance. Mais cette opacité n’est jamais féconde : elle est un vide scénaristique. Là où Magnolia transforme son gourou en tragédie intime, Yann Gozlan se contente d’un enchaînement de twists lourdauds, dont certains rebondissements (notamment autour du chauffeur) achèvent de faire basculer le film dans une invraisemblance presque comique. Le thriller parano vire à la caricature avant même d’avoir acquis la moindre crédibilité.

Pierre Niney y livre une composition qui se voudrait inquiétante, vampirique, dans le rôle d’un homme encore attiré par la lumière du jour tout en prospérant dans l’ombre. Mais le film ne lui offre aucun abîme où plonger. Tout est « story-tellisé », prémâché, souligné. On nous dit que Matt manipule, qu’il est pervers narcissique, qu’il incarne les dérives d’un capitalisme du développement personnel ; on ne nous laisse jamais le découvrir par nous-mêmes. À force de vouloir démontrer, Yann Gozlan assèche.
Plus grave : la prétention politique du film se dissout dans sa propre mécanique. Dénoncer le populisme en adoptant ses ressorts spectaculaires les plus voyants relève d’un contresens. Gozlan, tel son personnage, cherche à nous captiver à tout prix, à ne surtout pas « ennuyer », à nous maintenir sous hypnose narrative. Le véritable gourou du film, c’est lui : multipliant les effets, tirant les ficelles avec ostentation, il réclame notre adhésion tout en prétendant nous mettre en garde contre ceux qui la sollicitent.
Il en résulte une fable hypocrite sur la bonne et la mauvaise notoriété, portée par l’un des acteurs les plus bankables du cinéma français, et qui confond critique du système et participation enthousiaste à celui-ci. Là où Magnolia exposait la nudité pathétique de son prophète de pacotille, Gourou se contente d’enfiler des lieux communs sur la post-vérité et la manipulation des masses. Le film voulait interroger le besoin de croire ; il ne fait que quémander le nôtre.
Au fond, Yann Gozlan réalise un film aussi populiste que le populisme qu’il prétend dénoncer : un cinéma qui s’agite beaucoup, pense peu, et confond le vertige du montage avec la profondeur du propos. Un film de gourou, en somme – et comme souvent avec les gourous, plus le discours promet l’éveil, plus l’expérience confine à l’abrutissement.
