« Have a Good Time ! » : Les Parcs d’attractions désenchantés des Frères Safdie
Par Guillaume Richard, le 17 Octobre 2017
Pour Le Rayon Vert Cinéma

Le parc d’attractions (Good Time, Sadfie, 2017)

« Have a Good Time ! » : Les Parcs d’attractions désenchantés des Frères Safdie

« Have a Good Time ! » : Les Parcs d’attractions désenchantés des Frères Safdie

« Good Time », un film de Benny Safdie et Josh Safdie (2017)

 

Comparer le nouveau film des frères Safdie, Good Time – et par extension l’ensemble de leur cinéma –, à un grand parc d’attractions désenchanté n’est pas une chose aisée. Tout ce qui est lié de près ou de loin au concept ludique du parc d’attractions porte habituellement une connotation péjorative. Divertissement pur, règne de l’illusion, arène moderne de la consommation et de la dictature de la jouissance, les parcs d’attractions sont appréciés du plus grand nombre jusqu’à un certain point. Ils deviennent en effet le symbole d’une expérience pauvre, certes réjouissante au premier degré, mais au final artificielle. La critique de cinéma ne s’est jamais privée d’utiliser une analogie avec le divertissement décérébré de masse pour condamner moralement des films qui ne prendraient pas assez de distance avec leur sujet à force de trop s’immerger dedans. Nous regrouperons ce type de films sous une appellation unique et arbitraire, proche de l’usage qu’en font les écrits sur le cinéma, faute de mieux : le « cinéma d’immersion ». Celui-ci regroupe des films très différents qui ont en commun, de manière superficielle, la volonté de plonger tête baissée, bien souvent caméra à l’épaule, dans le monde où évoluent les personnages. On retrouve régulièrement sous la plume des critiques un reproche esthétique formulé à l’adresse de ce cinéma d’immersion : celui-ci se confondrait avec un parc d’attractions miniature singeant un rapport plus complexe à la réalité. Il ne proposerait qu’un vulgaire simulacre, privé de nuance et de supplément d’âme, se rapprochant ainsi maladroitement de la pauvreté perceptive du parc d’attractions. Or, avec Good Time, les frères Safdie continuent d’explorer une forme de cinéma d’immersion qui se rapproche assez nettement du dispositif d’un parc attractions. À cette différence qu’ils travaillent sur une forme de parc désenchanté. En inversant les perspectives, les deux cinéastes proposent en effet un jeu de miroir où l’immersion dans la réalité se transforme en jeu lugubre, la ville devenant un grand terrain de jeu reflétant le cauchemar éveillé dans lequel sont embarqués les personnages.

Les frères Safdie figurent parmi les chouchous de la critique culturelle française. Pourtant, leur cinéma repose tout entier sur des dispositifs d’immersion, ceux contre lesquels cette même critique est prête à partir en croisade. En 2015, à la sortie du Fils de Saul de László Nemes(1)Dans un texte que nous avions consacré au film de Nemes, nous avions également repris cet argument. Ce qui peut passer pour une contradiction ne l’est pas. En effet, nous soulignons trois paradoxes du film, et les deux premiers sont les plus décisifs à nos yeux. Le troisième, qui concerne le dispositif immersif lui-même, n’est pas condamné pour son abjection morale, mais par la relative limitation du point de vue qu’il impose à la représentation, ce qui n’est pas la même chose. Bien entendu, à la suite du présent texte, nous aurions écrit différemment sur la question, tant une logique d’immersion singulière est aussi à l’œuvre chez László Nemes et mérite d’être mise en lumière., plusieurs critiques rapprochaient le film d’un « Disneyland de la Shoah »(2) Voir par exemple Juan Branco : http://branco.blog.lemonde.fr/tag/le-fils-de-saul/ ou Erwan Desbois sur Accreds : http://www.accreds.fr/2015/05/19/le-fils-de-saul-peut-on-faire-the-last-of-us-a-auschwitz.html. Jean-Philippe Tessé affirmant au passage, dans le même ordre d’idée : « Telle est la stratégie de l’immersion : substituer au témoignage la reproduction spectaculaire de ce sur quoi il porte, sur le mode « vis ma vie » »(3)Tessé, Jean-Philippe, « L’expérience Auschwitz », Cahiers du cinéma, n°716, novembre 2015.. Deux ans plus tard, Good Time, qui devrait logiquement être condamné pour les mêmes raisons, fait la une des Cahiers du cinéma de juin. Cet exemple absurde illustre parfaitement la faiblesse et le caractère totalement arbitraire dans l’usage du concept d’immersion. Plutôt que de hiérarchiser les films selon des genres/étiquettes et un code de bonne conduite, la critique devrait toujours se mettre à genoux devant les œuvres pour voir comment celles-ci fonctionnent. Good Time, et les précédents films des deux frères (Made Love in New York en premier lieu), se construisent exactement sous un mode spectaculaire du « vis ma vie ». Des marginaux sont suivis en immersion par une caméra nerveuse qui ne manque aucun moment de leur course effrénée pour la survie. Ce dispositif, qui se répète de film en film, peut finir par irriter. Que veulent nous raconter les frères Safdie avec ces histoires et cette manière de les filmer mille fois vues auparavant avec beaucoup plus d’originalité ? Leurs films affichent presque une arrogante amnésie, comme s’ils découvraient pour la première fois un mode d’expression pourtant expérimenté à toutes les sauces. C’est alors du côté de cette naïveté qu’il faut peut-être creuser. Non pas pour parler de fraîcheur, comme le fait habituellement la critique lorsque un objet légèrement singulier ou ressemblant à d’illustres modèles lui arrivent sous les yeux, mais plutôt pour mettre en lumière ce qui anime ce rapport immersif a priori superficiel qu’entretient leur cinéma à la réalité, et dont il est impossible de faire l’économie.

Les frères Safdie inventent une forme singulière de cinéma d’immersion reposant sur une expérience inversée du parc d’attractions. Elle en reprend ainsi les codes et le dispositif, à la fois ludique (le quotidien devient un grand terrain de jeu) et attractif (le suspense, les sensations fortes), tout en changeant le but recherché, qui n’est plus le récréatif, mais la plongée dans un cauchemar éveillé. Les Safdie, qui ont toujours revendiqué leur indépendance par rapport aux productions hollywoodiennes, déploient leur machinerie en territoire ennemi. Leur démarche ressemble à celle du Dismaland de Banksy, parc d’attractions temporaire où l’artiste renversait les codes du célèbre parc pour révéler l’envers du décor et les dérives de la consommation de masse. Sauf que les deux frères ne cherchent pas à faire imploser un système de signes, comme le fait Bansky, mais à rendre palpable le chaos d’un mode de vie marginal. Chez les Safdie, le quotidien est un grand terrain de jeu, une course quotidienne tragi-comique, un parcours en montagnes russes avec ses hauts et ses bas. Il ne peut pas prendre d’autres formes, car l’existence de leurs marginaux ressemble à celle des consommateurs qui se divertissent par millions dans les parcs d’attractions. C’est la même expérience, mais inversée, évidemment. Une expérience cauchemardesque où tout ce qui a l’air ludique dissimule derrière son vernis le chaos et l’horreur d’un mode de vie désœuvré.

Robert Pattinson et Taliah Webster (Good Time, 2017)

Les références au parc d’attraction et à son microcosme perceptif sont nombreuses dans Good Time. Une longue scène du film se déroule dans un train fantôme situé dans un parc d’attractions de banlieue, avec ses manèges et ses stands à confiseries. Connie (Robert Pattinson) et Ray (Buddy Duress) s’y rendent pour retrouver une bouteille d’acide avant que les choses ne prennent une mauvaise tournure. La correspondance est ici évidente et pour la première fois réellement explicite chez les Safdie : leur cinéma s’approprie les codes du divertissement immersif tout en les détournant. Il quadrille l’espace tel un train fantôme à échelle urbaine où les personnages, autant que les spectateurs, sont embarqués pour un voyage dans les entrailles d’un cauchemar éveillé. Good Time emprunte également au jeu vidéo. Les plans aériens filmant la voiture de Connie en cavale rappellent les premiers GTA en 2D, et si tout le sépare moralement de la franchise, il s’en différencie ouvertement pour mieux en inverser les codes. Il ne faudrait pas y voir une critique de la violence ni même du jeu d’immersion, mais bien au contraire le détournement habile de leur gameplay pour rappeler à la surface le réel refoulé. Quand Connie regarde un reportage racoleur à la TV avec Crystal (Taliah Webster), la jeune fille chez qui il trouve une planque temporaire, on comprend que l’enjeu est de briser la glace de ce système de représentation spectaculaire. Des flics plaquent au sol un conducteur agité, une scène banale dans ces productions donnant l’impression d’être filmées en direct. Mais qui est ce conducteur ? À quel monde appartient-il ? Quel mode d’existence porte-t-il en lui ? Au cœur même de cette forme de documentaire où se substitue au réel un simulacre à la fois parfait et totalitaire, et non contre elle, les Safdie inversent les codes et rappellent par là la réalité brute cachée derrière. Lorsqu’un flash info annonce la cavale du fugitif Connie, celui-ci s’empresse d’embrasser Crystal afin qu’elle ne découvre rien. Pourtant, elle sera embarquée dans le récit, et dans une totale cohérence avec le projet du film, puisque sa ressemblance avec le public cible des parcs d’attractions semble être voulue et recherchée. À ce moment, nous passons définitivement de l’autre côté de l’écran, le reportage est rendu à son absurdité, et la traque criminelle trouve du réel. Good Time inverse ainsi les codes de l’immersion spectaculaire à partir de l’immersion elle-même et à travers le dispositif du parc d’attractions.

Pour les Safdie, les espaces et les territoires ont toujours été de grandes zones de jeu indéterminées où se brouillent différents niveaux de réalité cauchemardesques. Dans Mad Love in New York, après une nouvelle dispute, Ilya (Caleb Landry Jones) arrache le téléphone des mains de Harley (Arielle Holmes), puis le lance en hauteur où il explose en feu d’artifice. Cet instant d’apparence magique, le seul que compte par ailleurs ce film hyper réaliste et tout en immersion dans le quotidien de junkies à la recherche de leur dose, obéit à la même logique : l’artifice spectaculaire est détourné pour renvoyer à la matérialité brute du cauchemar, au réel qui se niche au creux du dispositif immersif. Le spectacle sert ici à regarder le réel et non plus à le dissimuler. Dans The Pleasure of Being Robbed, Éléonore (Éléonore Hendricks) ne fait plus la différence entre le ludique et le sérieux, entre le réel et les fictions qu’elle ne cesse de s’inventer. Bien qu’arrêtée par la Police et menottée à l’arrière de la voiture, une fois ceux-ci au Zoo pour effectuer une autre interpellation, elle ne tient plus en place et supplie un des policiers de la laisser faire un tour dans le zoo. Le choix du zoo n’est pas anodin, puisqu’il renvoie évidemment à l’idée de parc d’attractions et de divertissement ludique. Sauf qu’à nouveau, les règles sont inversées. Ce n’est pas à un Good Time qu’on est invité ici, mais à une prise de conscience de la complexité du rapport au monde d’Éléonore. Enfin, on retrouve toujours la même logique dans Lenny and the Kids. Lenny ne parvient pas faire la différence entre le jeu et le sérieux exigé par son rôle de père. La vie est pour lui un grand parc d’attractions où tout se prête au jeu, à la rigolade et à l’émerveillement. Il se prendra le réel en pleine figure en oubliant que dans toute attraction, autant que dans la vie de tous les jours, on s’expose au danger lorsqu’on outrepasse les dispositifs de sécurité.

Il n’est pas tant question de magie chez les Safdie, comme le pense par exemple Jérôme Momcilovic(4) http://www.chronicart.com/cinema/lenny-the-kids-go-get-some-rosemary/, mais bien plutôt d’entertainment. Good Time le confirme pleinement. « Have a Good Time ! » , pourraient lancer ironiquement les deux frères à chaque entame de film, eux qui inventent une forme d’immersion singulière inversant les codes et creusant à l’intérieur des systèmes de représentation spectaculaires. Les films d’immersion continueront d’inspirer une certaine méfiance. Mais au-delà de l’étiquette, nous le voyons ici, il existe bien des manières de recourir à ce type de dispositif. Le travail de la critique consiste alors à les comprendre plutôt qu’à les jeter dans le panier de la faute morale.

Fiche Technique

Réalisation
Benny et Joshua Safdie

Scénario
Benny Safdie, Ronald Bronstein

Acteurs
Robert Pattinson, Benny Safdie, Buddy Duress, Taliah Webster, Jennifer Jason Leigh

Durée
1h40

Genre
Thriller, Drame

Date de sortie
2017

Notes   [ + ]

1. Dans un texte que nous avions consacré au film de Nemes, nous avions également repris cet argument. Ce qui peut passer pour une contradiction ne l’est pas. En effet, nous soulignons trois paradoxes du film, et les deux premiers sont les plus décisifs à nos yeux. Le troisième, qui concerne le dispositif immersif lui-même, n’est pas condamné pour son abjection morale, mais par la relative limitation du point de vue qu’il impose à la représentation, ce qui n’est pas la même chose. Bien entendu, à la suite du présent texte, nous aurions écrit différemment sur la question, tant une logique d’immersion singulière est aussi à l’œuvre chez László Nemes et mérite d’être mise en lumière.
2. Voir par exemple Juan Branco : http://branco.blog.lemonde.fr/tag/le-fils-de-saul/ ou Erwan Desbois sur Accreds : http://www.accreds.fr/2015/05/19/le-fils-de-saul-peut-on-faire-the-last-of-us-a-auschwitz.html
3. Tessé, Jean-Philippe, « L’expérience Auschwitz », Cahiers du cinéma, n°716, novembre 2015.
4. http://www.chronicart.com/cinema/lenny-the-kids-go-get-some-rosemary/

Guillaume Richard

Co-fondateur et rédacteur du Rayon Vert.

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Pour citer cet article : Guillaume Richard, « « Have a Good Time ! » : Les Parcs d’attractions désenchantés des Frères Safdie », dans Le Rayon Vert Cinéma [En ligne], publié le 17 Octobre 2017, imprimé le 14 December 2017, URL : https://www.rayonvertcinema.org/good-time-safdie/.