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Forest Whitaker et la petite fille assis sur un banc dans Ghost Dog
Rayon vert

« Ghost Dog : La voie du samouraï » de Jim Jarmusch : Le bâtisseur de ruines

David Fonseca
Ghost Dog : La voie du samouraï est un film à la respiration lente. Jim Jarmusch y sculpte un cinéma de la marge, sec et nocturne. Il refuse l’escalade. Il préfère l’inéluctable. Chaque mort est déjà écrite. Ghost Dog le sait. Il n’esquive pas. Il avance vers la fin comme on respecte la mesure de son modèle qu'il sample : Le Samouraï, de Jean-Pierre Melville, qu'il répète pour le faire bruire autrement.
David Fonseca

« Ghost Dog : La voie du samouraï », un film de Jim Jarmusch (1999)

Ghost Dog : La voie du samouraï est un poème noir, récité à voix basse sur un beat lent. Un film qui ne cherche ni l’élan ni la conquête, mais l’acceptation. Jim Jarmusch y compose une élégie urbaine, un chant funèbre pour les codes disparus, les fidélités inutiles, les hommes qui vivent trop tard dans un monde qui a déjà tourné la page. Dans ce faux monde qui récite un don irréciproque, voué à la perte d'assise, Ghost Dog est un homme à part : il ne veut plus prendre parti pour ce négoce déguisé et pour ce frelatage d'intrigues rusées, emportées, et vaines. Alors le film prend son pouls, respire à contretemps, quand Ghost Dog marche. Médite. Frappe quand il faut. Toujours dans la bonne direction par la grâce de son code, qui lui montre la voie.

Ghost Dog vit selon le Hagakure, rappelé au son d'une voix off fantomatique, qui impose une loi ancienne dans un paysage urbain gangrené. Un texte non pas pour guider les autres – pour se rappeler à soi que même si personne ne la voit, une trouée est encore possible. Ce texte n’explique pas : il tranche. Chaque citation tombe comme une sentence. Punchline d'un texte ancien, fragmenté, il est récité comme une prière cassée. Il ne commente pas l’action, il la condamne à exister.

Forest Whitaker lui donne une présence presque mythologique. Massif, lent, enraciné, Ghost Dog est l'homme bourré de silence. À l'orgueil des vainqueurs, il oppose le silence des vaincus. Car leur langage est tout annulation. Parler, c'est enregistrer les signaux d'un morse qui paraît le concerner, mais dont le principe lui échappe. Parler, c'est rentrer dans une région de nostalgie inhabitable. La parole charrie alors le silence chez lui, mange de l'homme, en espérant leur donner son visage. Et c'est ainsi que Ghost Dog voudrait se retirer de son langage comme Dieu de sa nature : parlant peu, n’expliquant jamais, il agit selon un ordre intérieur que le monde autour de lui ne reconnaît plus.

Ghost Dog en devient un anachronisme vivant. Samouraï sans maître dans une Amérique décrépite. Guerrier zen dans un monde qui ne croit plus en rien. Ghost Dog ne s'étonne ni ne s'indigne et n'espère aucune réponse. Où sont les bons ? Où sont les méchants ? On ne voit que des individus en peine. Jim Jarmusch le filme comme un bloc, massif, presque immobile. Un corps lourd traversé par le calme. Forest Whitaker joue avec le poids : poids du corps, poids du code, poids de la fatalité. Ses gestes sont lents, précis, ritualisés. Rien n’est décoratif. Tout est fonction dans un monde sens dessus dessous.

Ghost Dog est le survivant d’un temps imaginaire.
Un samouraï sans Japon.
Un chevalier sans royaume.
Un homme fidèle à une idée déjà morte.
Il se meut dans la ville, qui n’est pas un décor, mais une zone déjà morte.
Toits vides. Rues fatiguées. Intérieurs crasseux. Jim Jarmusch filme l’Amérique comme un empire déjà tombé.

La ville comme cimetière vivant. Ville fatiguée, qui s’effondre doucement.
Les immeubles sont gris, usés, poreux.
Les rues espèrent quelque chose qui ne viendra plus.
Les toits deviennent des refuges – lieux de retrait, de respiration, de prière.
Ce monde n'a plus de jambage. Il ne peut tenir que par le haut. Les pigeons traversent alors le film comme des esprits. Messagers fragiles, libres, silencieux. Ils sont l’opposé du béton. L’opposé du pouvoir. L’opposé du bruit.

En bas, la mafia : vieillissante, ridicule, prisonnière de souvenirs de cinéma. Elle cite Le Parrain comme on récite une langue morte, des films qu’elle ne comprend pas pour n'y être plus. Grotesques, pathétiques, ces hommes ne sont pas même en sursis : ils sont déjà morts. Ils jouent à être puissants, mais ne comprennent plus le monde qu’ils occupent. Fantômes, sans le savoir.
Ghost Dog, lui, le sait. Car dans cette ville-ruine, les pigeons sont des messagers sacrés. Les toits, des temples. La nuit, une patrie.

Le rap comme loi invisible

Sous la peau des images, le battement sourd du rap – la musique de RZA, metteur en son du Wu Tang Clan – pulsation continue, primitive, circulaire, obstinée, comme un cœur qui refuse de mourir. Une musique minimale, granuleuse, ascétique. Qui refuse le lyrisme facile. Qui impose le rythme intérieur du film : lent, pesant, inévitable. Une musique qui n’accompagne pas l’image : elle la dirige. Construit sur un beat minimal, répétitif, entêtant, chaque plan est un kick. Chaque silence, une caisse claire étouffée. Un corps hors du temps.

Le rap dans Ghost Dog n’est pas un habillage culturel. C’est une éthique, tenue dans un code.
Le beat de RZA est brut, répétitif, circulaire. Il ne cherche pas l’évolution : il impose la constance. Comme le code du samouraï. Comme la loyauté absurde de Ghost Dog envers un maître indigne.

Hip-hop et bushidō se rejoignent dans la marge : transmission orale, règles internes, survie dans un monde hostile. Hip-hop et bushidō se répondent à distance : deux cultures nées depuis les lisières du monde, fondées sur la transmission, la loyauté, la survie dans un environnement hostile. Deux formes de sagesse forgées dans la dureté.
Le film rappe sans paroles. Il boucle. Il insiste. Il creuse.
Une violence sèche, une violence juste : clinique.
Sans spectacle. Sans chorégraphie.

La musique ne souligne pas l’image.
Elle la sculpte.
Le rap dans Ghost Dog devient structure morale. Une répétition. Une insistance. Le beat revient, encore et encore, comme le code du samouraï réapparaît dans l’esprit du guerrier. Non pas pour évoluer. Pour tenir.

Et quand Ghost Dog frappe, sa violence est sans ivresse. Quand elle surgit, elle est brève.
Sans emphase.
Sans glorification.
Un tir. Un geste. Une chute.

Forest Whitaker et Isaach de Bankolé sur le toit dans Ghost Dog
® 1999 Plywood Productions, llc (Photo fournie par Les Acacias)

Jim Jarmusch filme la mort comme un fait, jamais comme un spectacle. Chaque exécution semble déjà écrite, déjà acceptée. Ghost Dog n’y prend aucun plaisir. Il accomplit. Il ne juge pas. Il respecte la mesure. Pas de victoire ni de revanche à prendre sur le destin.
Plutôt, filmer la fidélité comme tragédie.

Le cœur du film bat autour d’une idée simple et terrible : la loyauté absolue dans un monde indigne de la recevoir. Ghost Dog sert un maître qui ne le mérite pas. Ce qui lui demeure sans importance. Le code ne dépend pas de la valeur de celui qui reçoit la fidélité. Il existe en soi, ou il n’existe pas.

Ghost Dog ne cherche pas à survivre, mais à tenir dans un monde où les hommes ne connaissent plus la station debout.

Un film disparition

Ghost Dog : La voie du samouraï est un film sur la disparition.
Tout dans Ghost Dog parle d’extinction.
Les mafieux sont des dinosaures.
Le samouraï est un fantôme. En lui règne un désert.
Même la musique semble venir d’un passé déjà fissuré.

Jim Jarmusch filme alors ce qui reste quand tout disparaît.
Ghost Dog en devient un film sur la fin.
Fin des mafias.
Fin des mythes.
Fin des codes.
Et pourtant, quelque chose survit. Jim Jarmusch laisse une trace. Une transmission fragile. Non pas comme solution. Comme trace. Un livre passé à une enfant, dernière image du film. Graine jetée dans un sol infécond.
Sans promesse.
La vie tentée, juste pour le beau geste.

Le film s’achève comme il a vécu : sans explosion, sans discours, sans consolation. Il s’éteint doucement, sur un dernier battement, dans la nuit.
Un homme disparaît.
Le rythme continue.
Et quelque part, dans le silence, un code demeure à habiter en quête de têtes inabritées.

Un film spectre

Mais rien n'est tout à fait perdu. Il faudrait pouvoir comprendre que les choses sont sans espoir, et pourtant décidé à les changer. C'est ce que fait Jim Jarmusch, dont le Ghost Dog provient lui-même d'un autre code. Spectre du Samouraï de Jean-Pierre Melville, il en est le témoin comme le reste impossible. Mais si tout a déjà été dit, tout a déjà été fait, dans le beau drapé du mythe, son Ghost Dog veut faire entendre comme une syncope, faire bruire tout un autre monde.

Deux films, donc.
Deux silhouettes.
Deux villes.
Deux solitudes.
Mais un même pas, mesuré, déjà compté.

Ghost Dog de Jim Jarmusch est le reflet du mythe dans un miroir fissuré, à trente ans de distance, de Paris à l’Amérique, du silence blanc au beat noir. Jim Jarmusch, aussi fidèle que son Ghost Dog, ne cache jamais son dû. Il tient tout entier dans une économie de la dette. Il est un écho, une réincarnation, un sample du melvillien. Mais là où Jean-Pierre Melville sculpte une ascèse glacée, Jim Jarmusch compose une élégie urbaine, plus lourde, plus terrestre, plus endeuillée.

Pourtant, Jef Costello et Ghost Dog vivent dans la même marge.
Ils ne participent pas au monde. Ils l’exécutent.
Jef Costello est sec, étroit, presque abstrait. Un homme réduit à une ligne droite, qui tient dans un étui. Alain Delon le joue visage fermé, sans poids apparent, presque transparent. Il glisse dans Paris comme une idée froide. Son existence a la mécanique parfaite, c'est-à-dire débarrassé de tout reste humain : vide.

Ghost Dog, au contraire, est massif. Il occupe l’espace. Forest Whitaker lui donne une densité physique, une gravité tellurique. Aussi, là où Jef Costello semble déjà mort, Ghost Dog est encore vivant – trop vivant – et c’est précisément ce qui le condamne.

Leurs vies sont autant rythmées par deux ascèses, deux textures : l’une minérale, l’autre charnelle. Qui tiennent toutes dans un code.
Mais dans Le Samouraï, le code est invisible.
Il n’est jamais donné.
Il est inscrit dans les gestes, les regards, les silences interminables. Jean-Pierre Melville refuse la parole. Sans doute son film le plus proche du muet, dans un monde vidé de langage où le spectateur doit apprendre à lire les signes.

Dans Ghost Dog, le code est dit. Le Hagakure traverse le film comme une voix spectrale. Il verbalise ce que Jef Costello incarne sans le nommer. Mais cette parole n’éclaire pas : elle alourdit. Elle rappelle sans cesse que ce code appartient à un autre temps.
Ainsi, quand Jean-Pierre Melville montre un code encore opérant, même s’il mène à la mort,
Jim Jarmusch filme un code déjà déplacé, presque absurde, mais tenu jusqu’au bout.

La ville est autant le lieu d'un reflet inversé dans les deux films : géométrie contre ruine.
Le Paris de Jean-Pierre Melville a la mathématique froide, abstraite. Les lignes sont nettes, les espaces contrôlés. La ville est un échiquier silencieux où chaque déplacement est calculé. Tout y est affaire de précision.
La ville de Jim Jarmusch est un champ de ruines.
Rues encrassées, immeubles décrépits, toits ouverts, frontières poreuses. Rien n’est stable. Le monde s’effrite. La violence y est moins élégante, plus sale, plus directe.
Chez Jean-Pierre Melville, la modernité est une machine implacable.
Chez Jim Jarmusch, elle est déjà en panne.

La musique opère encore autrement : le vide contre le battement.
Le Samouraï est presque sans musique. Le silence y est une loi. Chaque son devient événement. Le vide sonore renforce la solitude, l’isolement, la sécheresse morale du film.
Ghost Dog est saturé de rythme.
Le rap de RZA remplace le silence melvillien. Il crée une continuité, une respiration. Là où Jean-Pierre Melville coupe, Jim Jarmusch boucle. Là où l’un impose le néant, l’autre impose la répétition.
Deux stratégies opposées pour dire la même chose : l’enfermement.

La fin s'y délivre autrement : l'abstraction contre la transmission
La mort de Jef Costello est purement melvillienne : sèche, ironique, presque conceptuelle. Jef meurt pour avoir choisi la cohérence absolue. Sans postérité ni relais. Le monde continue sans lui, intact.
La fin de Ghost Dog est plus trouble.
Jim Jarmusch introduit l’idée d’une transmission. Un enfant. Un livre. Un geste fragile. Pas une renaissance, une survivance. Le code ne triomphe pas, mais circule encore, sous une autre forme.
Quand il ne reste de la bête que le cadavre chez Jean-Pierre Melville, elle respire encore chez Jim Jarmusch.

Finalement, de l’original à la résonance, quand Le Samouraï est un film de cristal : pur, tranchant, définitif, Ghost Dog est un film de cendres ; épais, hanté, mélancolique.
Là où Jean-Pierre Melville filme un homme parfaitement accordé à sa disparition, Jim Jarmusch filme un homme trop fidèle pour s’adapter, trop juste pour survivre.
Deux œuvres sœurs, donc.
Deux époques.
Un même destin.
Mais quand le samouraï marche seul dans le monde, Ghost Dog ne l’attend plus déjà.
Ainsi, Ghost Dog ne conclut pas.
Il s’éteint. Comme un dernier beat qui résonne dans une ruelle vide.
Où la nuit tombe sans prévenir.
Sans bruit, elle s’installe.
Comme Ghost Dog, cet homme-disparition que rien n'atteste, qui avait nourri un jour l'espoir d'ajouter au désert.

 

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