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Issachar (Maxi Delmelle) et Zabulon (Harpo Guit) essayent de tirer sur un piegon dans Fils de plouc
Critique

« Fils de plouc » de Harpo et Lenny Guit : Joyeux bordel

Rédaction
Fils de plouc, par sa filiation avec plusieurs grandes figures de la comédie américaine, fait souffler un vent nouveau sur la comédie belge francophone en l'arrachant à son populisme tout autant qu'à son (sur)réalisme poétique coquet et stérile. Ce qui compte, dans Fils de plouc, c'est de rire avec eux, dans un joyeux bordel, et non de rire d'eux comme c'est parfois le cas dans la comédie de terroir wallonne.
Rédaction

« Fils de plouc », un film de Harpo et Lenny Guit (2021)

Il est un peu dommage que le film de Harpo et Lenny Guit se soit appelé Fils de plouc car cela pourrait leur jouer un mauvais tour. Ce titre renvoie en effet malgré lui à tout un univers populaire et populo du terreau wallon (la Belgique francophone) représenté dans l'imaginaire collectif par ce qu'on appelle chez nous les "barakis", connus pour leur vulgarité et leur goût du kitsch. Or, Issachar (Maxi Delmelle) et Zabulon (Harpo Guit) ne sont pas des barakis ni des ploucs, mais des idiots, voire des losers, qui descendent directement de quelques grands personnages comiques américains, des Marx Brothers (Harpo est bien sûr le nom de l'un des frères) à Dumb and Dumber (Peter et Bobby Farrelly, 1994). Leur idiotie est ainsi élevée au rang d'art. Rien à voir avec les coupes mulets, les accents liégeois et carolos coupés au couteau, la consommation de jupiler ou les clichés clientélistes du chômeur wallon. Rien à voir non plus avec des séries belges comme Baraki (Fred De Loof, Peter Ninane et Julien Vargas, 2021) ou Les héros du gazon (un lamentable show produit par la RTBF), ni avec la beaufitude d'un François Damiens et, bien sûr, de Dikkenek (Olivier Van Hoofstadt, 2006). Fils de plouc, par sa filiation avec la comédie américaine, fait souffler un vent nouveau sur la comédie belge francophone en l'arrachant à son populisme tout autant qu'à son (sur)réalisme poétique coquet et stérile.

Le film aurait pu s'appeler Fils de pute, ce qui aurait été plus drôle et plus juste puisque la mère des deux frères, Cachemire (Claire Bodson), est une prostituée, tandis que leur père (incarné par Mathieu Amalric) n'est pas non plus un cliché sur pattes. Issachar et Zabulon ne ressemblent pas à des barakis. L'un à des cheveux courts et n'est pas moche, l'autre arbore une coupe à la Howard Wolowitz (Simon Helberg) de The Big Bang Theory, sans que jamais le trait ne soit forcé. Ils s'expriment plus ou moins normalement et les personnages qui les entourent semblent eux aussi tout droit sortis de comédies américaines contemporaines. On pense souvent à celles de Will Ferrell, comme par exemple dans la scène où les deux frères tournent une vidéo bizarre dans le garage d'un homme excentrique, ou bien sûr à Eh mec ! Elle est où ma caisse ? (Danny Leiner, 2000) puisqu'ils sont à la recherche de leur chien perdu (la ressemblance avec le personnage d'Ashton Kutcher est aussi frappante). Leur filiation avec d'autres duos mémorables comme Harold et Kumar (comme eux, Issachar et Zabulon ont faim et cherchent à se rassasier) et Lloyd et Harry (Dumb and Dumber 1 et 2) est évidente, tout comme avec une série de films cultes portés par David Spade, Ben Stiller (pour Zoolander surtout), Seann William Scott, Danny McBride, Mike Myers voire même certains Adam Sandler. Dans le dossier de presse du film(1), Harpo et Lenny Guit citent encore plus précisément le film potache et délirant, peu connu chez nous, Tim and Eric's Billion Dollar Movie (Tim Heidecker & Eric Wareheim, 2012), Napoleon Dynamite (Jared Hess, 2004), mais aussi le cinéma de John Waters ou d'Éric et Ramzi (qui est certes français mais non dénué d'influences américaines).

Issachar (Maxi Delmelle) et Zabulon (Harpo Guit) avec leur ami vidéaste dans Fils de plouc
© Roue Libre Production

C'est au départ de ce que les deux frères ont sous la main que le comique naît : un rat mort, un revolver, un pigeon, une poêle de cuisine... Ils font à peu près n'importe quoi et n'importe quelle petite chose peut faire tourner une scène en vrille. On pense par exemple à la scène où leur chien mord un bébé. En ce sens, ils sont bien de lointains cousins des Marx Brothers, toute proportion gardée évidemment. Ils se chamaillent aussi comme des grands enfants comme dans Dumb and Dumber ou Frangins malgré eux (Adam McKay, 2008) sans que l'adulescence ne soit ici portée sur un piédestal et soit le moteur nostalgique du récit. Ce qui compte, dans Fils de plouc, c'est de rire avec eux, dans un joyeux bordel, et non de rire d'eux comme c'est parfois (souvent ?) le cas dans la comédie de terroir wallonne.

De manière plus surprenante, Fils de plouc accorde une place importante à Bruxelles, qu'il parcourt de long en large : peu de films belges récents ont ainsi réussi à donner à voir la ville dans toute sa diversité. Harpo et Lenny Guit réussissent là où Jaco Van Dormael a échoué avec son médiocre Tout nouveau testament (2015). Peiner à filmer Bruxelles pourrait même être une des critiques à adresser au cinéma belge. Autant Paris est identifiable et devient parfois un personnage à part entière, autant Bruxelles est encore aujourd'hui une ville fantôme que peu de cinéastes ont réussi à exploiter. Bruxelles est donc filmée sous toutes ses coutures, et les deux frères y déambulent de manière à la fois longue et aléatoire, traversant dans un même mouvement – par le pouvoir de l’ellipse – des quartiers qui sont géographiquement assez éloignés les uns des autres. Mais très vite, Bruxelles apparaît en réalité comme un véritable terrain de jeux pour les deux grands gamins, devenant le théâtre constant de leurs enfantillages et de leurs blagues irrévérencieuses et/ou régressives. Dans certaines scènes, on se rend également compte que les silhouettes de second plan ne sont pas forcément au courant qu'ils se trouvent dans une scène d’un film en train de se faire. Dans une séquence où plusieurs plans sont montés de manière à résumer en quelques secondes une gigantesque bagarre entre les deux frères dans tous les coins de Bruxelles, Zabulon et Issachar sont filmés, en plans larges, en plein milieu du décor, à savoir les rues et les grandes artères de Bruxelles, souvent au milieu de la route, et terminent leur dispute dans un escalator du métro, où des badauds semblent réagir à leur « cinéma ». Bruxelles est ainsi pleinement devenue un terrain de « jeu » pour les deux acteurs.

D’ailleurs, le film en lui-même semble mettre cette notion de « jeu » - et aussi de « défi » - au centre de son écriture et de sa fabrication. Le fait de jouer et d’être conscient que ce n’est qu’un jeu permettrait de pousser plus loin toutes les possibilités du réel, toutes ses « règles ». Certaines situations charriées par Fils de plouc pourraient ainsi constituer le terreau d’un film tragique, voire « misérabiliste ». Les deux frères ne cessent pas par exemple de dire qu’ils ont faim, ou que leur mère les délaisse et ne les aime pas. On pourrait avoir là les prémisses d’un drame social qui, pour le coup, trouverait tout à fait sa place dans le paysage global des productions belges, telles que le grand public se les représente de manière peut-être un peu caricaturale, mais reposant tout de même sur une réalité tangible. Mais le fait que le film – et/ou ses personnages – soit « débile », de manière presque irréelle, transforme le tragique en comique. Fils de plouc joue également avec les notions de vie et de mort, qui deviennent totalement aléatoires et malléables. Dans toute la première partie du film, le spectateur est amené à penser à tort, et à trois reprises, qu’un personnage est mort (le premier se fait tirer dessus, le second tombe par la fenêtre, le troisième fait une réaction allergique à la cacahuète ; mais le film montre ensuite que le premier n’a été touché qu’à la main, que le second se relève comme si de rien n’était, et que le troisième a survécu comme par magie). Ainsi, dans la dernière partie, quand des personnages passent bel et bien de vie à trépas, ces morts en deviennent moins choquantes car l’impression a été donnée que ce n’était pas grave, que d’une manière ou d’une autre ils finiraient par ressusciter ou par réapparaître. D’ailleurs, le dernier personnage à mourir reste présent à l’écran un petit moment après son décès et continue à jouer un rôle dans l’intrigue.

Il y a dans Fils de plouc cette impression que rien n’est grave puisque tout est un jeu, et ce parti-pris permet au final d’oser beaucoup plus de choses et d’exploser les limites de ce que l’on pourrait faire/montrer ou pas, sans moralisme à la noix. Et le film ne se prive pas d’oser tout et n’importe quoi, notamment en termes de tabous : coprophagie, zoophilie, canicide, cynophagie, nécrophilie, tout y passe. Là encore, on a l’impression que le film joue à essayer de battre son propre record, d’aller toujours plus loin mais sans que cela ne soit gênant. Le film se lance des défis et est un défi en soi : proposer une telle comédie, régressive et transgressive, dans un paysage qui n’en a pratiquement aucune autre, est un beau pari, peut-être inconscient voire suicidaire, mais qu’importe après tout puisque tout est un jeu.

Guillaume Richard et Thibaut Grégoire

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