Le temps de l’aventure : Entretien avec Antoine Desrosières
Par Maël Mubalegh, le 6 janvier 2017
Pour Le Rayon Vert

Portrait d’Antoine Desrosières par Maxime Grossier

Le temps de l’aventure : Entretien avec Antoine Desrosières

Le temps de l’aventure : Entretien avec Antoine Desrosières

Entretien avec Antoine Desrosières

Alors qu’il travaille sur le montage de son dernier film, Des Bails de Rêve, Antoine Desrosières nous a accordé un entretien substantiel : l’occasion d’évoquer sa carrière atypique dans le panorama du cinéma français, et plus particulièrement le tournant qu’a constitué pour lui son moyen-métrage Haramiste, que nous tentons de cerner dans les lignes suivantes.

Maël Mubalegh : Vous avez un parcours assez atypique dans le cinéma français. Comment êtes-vous « entré en cinéma » ?

Antoine Desrosières : Cela fait maintenant trente ans que j’ai réalisé mon premier court-métrage, en novembre 1986, à l’âge de quinze ans. Il faut dire qu’à partir de douze ans, et jusqu’à mes vingt-deux ans, j’allais environ vingt fois par semaine au cinéma, en particulier à la cinémathèque de Chaillot (déplacée, depuis, à Bercy). À ce titre, le cinéma fut ma maison, mon école. À douze ans, je pensais qu’on pouvait être bon dans n’importe quel domaine, à condition de se spécialiser. La force de la volonté ferait le reste. Bien que j’aie hésité avec la politique, c’est finalement le cinéma que j’ai choisi, et je n’ai jamais failli à ma tâche de réalisateur, même pendant les années où je n’ai pas tourné (soit près de vingt ans). Je suis vraiment parvenu à vivre de mes projets, en lien plus ou moins direct avec le cinéma (écriture de scenarii pour la télévision comme pour le cinéma, aide à l’écriture cinématographique…). J’ai donc appris à mener plusieurs projets de front pour avoir plus de chance d’en voir aboutir certains !

Parlez-nous un peu d’À la belle étoile (1993) : quel regard portez-vous aujourd’hui sur ce premier long-métrage ?

Pour une grande majorité d’artistes, qu’ils soient peintres, écrivains ou cinéastes, leurs premières œuvres sont souvent l’occasion de régler des comptes avec eux-mêmes. J’avais entre dix-sept et dix-huit ans lorsque j’ai commencé à écrire À la belle étoile; le scénario du film est donc, de façon tout à fait classique, fortement imprégné des préoccupations de l’adolescent que j’étais alors. En ce qui concerne les acteurs, je les ai cherchés, une fois le projet écrit, c’est-à-dire quand j’ai eu vingt-deux ans. C’est vrai de presque tous, sauf de Mathieu que je convoitais depuis le début, cinq ans auparavant. J’avais été frappé par la prestation de Mathieu Demy dans Kung-fu Master (1987), de sa mère Agnès Varda – j’étais à l’époque critique à la revue 7 à Paris, qui n’existe plus désormais. Mathieu m’a fait un « effet Marlon Brando » : j’ai tout de suite su que j’aurais envie de le filmer. Pourtant, il a au départ refusé de me rencontrer. À la première version du scénario, quand j’avais dix-sept ans, ses parents, qui l’avaient lu, lui ont reproché de ne même pas faire l’effort de rencontrer un jeune cinéaste qui avait écrit spécialement pour lui. Il est venu, mais ne voulait pas à ce moment faire l’acteur dans la vie, il n’avait joué que dans des films de sa mère. Certaines de ses questions et remarques (portant notamment sur des scènes de classes, dont le scénario est exempt) m’ont prouvé qu’il n’avait pas lu le scénario… Il a refusé le rôle. Plusieurs années après, j’ai entendu dire qu’il pensait à nouveau à jouer. Je suis rentré à nouveau en contact avec lui, et là ça s’est bien passé. Nous avons fait deux longs ensemble.

À la belle étoile, s’il semble prendre la forme d’une revisitation du Paris de la Nouvelle Vague, n’est pas pour autant un hommage crépusculaire à cette période du cinéma français : le film impressionne au contraire par son allant, sa vitalité, son humour.

J’étais très imprégné par Truffaut à l’époque, et donc je pense que l’on peut déceler des clins d’œil à son cinéma dans ce film. Mais j’avoue ne pas avoir revu ce premier film depuis longtemps. Si je le revoyais, je pense que j’éprouverais de la tendresse pour celui que j’étais à l’époque, mais je repérerais aussi tous les défauts de narration ; ce n’est pas moi qui dirai du bien de mon film. Pour l’humour, je pense que c’est une constante de film en film et, tout simplement, que ça me ressemble. Il a toujours été présent en moi, même durant les années où je ne tournais pas. Bref, cet humour n’est pas exclusif à À la belle étoile ! J’aime mieux Banqueroute (1999), mon deuxième long-métrage, dont la fabrication a été une véritable aventure pour moi-même, ainsi que pour l’équipe technique : un film inventé au fil de la route, qui paradoxalement m’a appris à écrire. Avec le monteur de Banqueroute qui travaille actuellement sur le long que je viens de tourner, on notait que les deux films étaient extrêmes, quoique de façon diamétralement opposée : Banqueroute sans scénario, et Des bails de rêve, avec un scénario de 400 pages. Sachant que nous avons réalisé ce dernier film en dix-huit jours, et que la moyenne pour un scénario de long-métrage est de cent pages environ, son tournage relève de la folie pure aux yeux des « professionnels de la profession ». Pourtant, nous avons respecté les huit heures de tournage quotidien à dix minutes de dépassement près. Comme pour Banqueroute, cela a été rendu possible grâce à la confiance de chefs de poste (presque les mêmes d’ailleurs) qui savent que mes propositions sont certes atypiques mais réfléchies et crédibles, des chefs de poste qui n’encombrent pas le tournage de personnel et de matériel destinés à « se couvrir au cas où ». Finalement, le plus inquiet de mes collaborateurs sur ce dernier film a été le premier assistant, qui n’avait jamais travaillé avec moi auparavant, et se demandait si nous arriverions à faire entrer une scène de vingt pages en deux heures.

L’économie du tournage de votre dernier film a-t-elle nécessité de votre part un changement drastique de vos méthodes de travail ?

J’ai toujours voulu laisser la vie entrer dans mes films – pour reprendre un bon mot de Jean Renoir cité sur Facebook par Abbas Fahdel, quelque chose comme : « Il faut laisser les portes du studio ouvertes pendant les prises, il peut toujours surgir quelque chose d’inattendu… » Dans Banqueroute, je n’ai pas hésité à appliquer ce principe de façon radicale, comme par exemple en allant tourner dans une boîte de nuit en plein milieu de la soirée, sans prévenir qui que ce soit. Par rapport à ce second long-métrage, Des bails de rêve a donc bien sûr été produit plus normalement, grâce notamment à la présence d’une directrice de production. Mais je n’ai pas pour autant renoncé à cette volonté de faire entrer la vie dans le film, quitte à prendre certains risques. Par exemple, il y a une scène dans mon dernier film que nous avons tournée dans un kébab, sans fermer l’établissement – cela signifie que les clients continuaient à circuler normalement, même si la caméra ne leur était pas cachée… Nous avions prévu un temps de tournage de trois heures, entre neuf heures et midi, mais nous avons été amenés à déborder d’une heure ! Or, entre midi et treize heures, alors que nous filmions un acteur assis à une table, six jeunes filles, dont plusieurs voilées, sont venues s’asseoir à quelques centimètres juste derrière, et ont mangé en rigolant entre elles sans faire un seul instant attention à la caméra ! Aucun responsable figuration n’aurait pu faire mieux. En dépit des craintes que cela suscite en amont, il est bel et bien possible de filmer avec des acteurs au milieu des gens, sans qu’ils prêtent attention à ce que vous êtes en train de faire. D’un point de vue général, je suis contre le fait de bloquer les lieux publics où l’on tourne. Les gens sont aujourd’hui habitués à voir des caméras partout où ils vont sans que cette présence ne leur paraisse bizarre : il est donc tout à fait possible de tourner au milieu d’eux, avec une équipe technique normale.

Comment est née l’idée de ce dernier film ?

Environ deux ou trois mois après la fin du tournage d’Haramiste, Inas, Souad (les deux actrices du film) et moi-même avons eu l’envie de faire un nouveau film ensemble. Une histoire vécue dont nous avons eu le témoignage a été le déclic. La préparation des acteurs au tournage de Des bails de rêve s’est logiquement développée sur le même schéma que pour Haramiste : à travers des répétitions prospectives et des improvisations guidées en fonction de situations tirées du scénario. Le tournage lui-même a aussi été semblable à celui d’Haramiste, c’est-à-dire que je ne me suis pas octroyé plus de trois prises par scène. Trois, c’est vraiment le maximum. Le « protocole » habituel prévoit ainsi deux étapes : en premier lieu, la « roulante », la première prise, au cours de laquelle je n’interviens pas auprès des acteurs. Ensuite, c’est « la soufflante », où l’on souffle aux acteurs les parties de leurs répliques qu’ils ont oubliées ou déformées. Les prises sont en général très longues, soit trente ou quarante minutes ; selon un mode très simple, en plan-séquence, à deux caméras. En fait, la plus grande partie du travail réside dans le montage : sur Haramiste, pour trois jours de tournage, près de deux mois ont été nécessaires pour le montage, sur un film qui ne dure que quarante minutes. Le dernier film a nécessité, comme je l’ai dit, dix-huit jours de tournage et il est prévu que nous consacrions environ sept mois « serrés » au montage, et encore, au montage image uniquement !

Pouvez-vous détailler le montage d’une scène précise, par exemple d’Haramiste ?

Sur Haramiste, il fallait être d’autant plus rigoureux dans le montage qu’il y avait peu de plans, peu de décors, deux personnages et que le risque de lassitude de la part du spectateur existait bel et bien. Il fallait éviter toute répétition, tout dialogue qui ne fasse pas avancer l’histoire pour tenir l’attention du spectateur captive et en éveil. Et puis le montage c’est aussi la dernière phase de la direction d’acteurs. C’est à ce moment qu’on met en valeur leurs qualités et qu’on gère leurs défauts ou excès. Inas et Souad sont excellentes, elles l’ont toujours été depuis le casting, les répétitions, mais, pour l’anecdote, une monteuse aveugle a notamment refusé de travailler sur le film, parce que leur qualité de jeu lui semblait trop mauvaise, ne voyant pas ce que l’on pouvait tirer des rushes. C’est l’histoire de la petite fille qui demande au sculpteur : comment tu savais qu’il y avait la belle dame dans le bloc de pierre. La première séquence de Haramiste a longtemps été celle qui posait problème dans le film, avant de devenir de l’avis de beaucoup la meilleure du film, ce qui est éventuellement un problème aussi d’ailleurs…

Inas Chanti et Souad Arsane ont chacune développé un jeu particulier dans Haramiste, comment le caractériseriez-vous ?

Inas et Souad ont chacune un jeu qui leur est propre, mais elles ont en commun d’être des actrices atypiques, qui font montre de beaucoup d’inventivité ! Inas, (qui interprète Rim dans Haramiste), a exploré une veine résolument comique. Inas n’a pas peur du ridicule, d' »y aller à fond » – et je lui dis d’y aller encore plus à fond. C’est simple : elle déborde d’imagination et de propositions, tout le temps. C’est la Louis de Funès moderne. Le visage de Souad (Yasmina, dans Haramiste), quant à elle, est un livre ouvert sur lequel s’écrit tout ce qu’elle ressent. Elle est capable d’être tous les rôles, y compris les plus opposés à ce qu’elle semble être – des rôles de garçons, des rôles de parents… C’est en fait aussi le cas d’Inas. Elles deux ont joué en répétition tous les rôles du nouveau long qu’on vient de tourner et c’est comme ça que les dialogues se sont développés. Inas et Souad qui n’ont pas du tout la même personnalité, pas les mêmes amis, pas la même histoire, pas le même style, se rendent encore meilleures mutuellement quand elles jouent ensemble et elles le savent. Une sorte de coup de foudre professionnel, un vrai duo de cinéma : leur rencontre me fait penser (avec un certain manque de modestie) à celles de Laurel et Hardy, Depardieu et Dewaere dans Les Valseuses, Walter Matthau et Jack Lemmon chez Billy Wilder : elles ne sont jamais aussi douées que lorsqu’elles jouent ensemble. On a d’ailleurs aussi créé dans le long un couple de garçons tout aussi magique que vous découvrirez avec le film. Tourner avec Inas et Souad me donne un sentiment de sécurité, l’impression d’être « comme à la maison ». On se connaît bien désormais, je sais que je peux compter sur elles, qu’elles n’ont pas peur – au contraire de certains acteurs, y compris « professionnels » : certains acteurs connus, qui avaient pris contact avec moi après avoir vu et aimé Haramiste, ont refusé de tourner dans Des bails de rêve, parce que ma méthode leur paraissait trop « anormale ». Dans mon dernier film, la seule actrice que j’ai engagée à avoir eu une vraie expérience avec d’autres cinéastes, est Loubna Abidar (l’actrice principale de Much Loved, de Nabil Ayouche), qui a su plonger dans notre manière de faire et a vraiment investi son personnage. L’acteur qui fait le père est un barman au chômage trouvé parmi les fans de Haramiste sur Facebook, le seul, après avoir fait beaucoup de recherches, qui provoquait, suivant l’expression d’Inas « des barres (de rire) ». En fait, je suis plus à l’aise avec des gens qui ne savent pas comment on fait des films et donc ne s’étonnent pas de ma manière de les faire, qu’avec ceux qui, du haut de leurs expériences me font des leçons après m’avoir dit qu’ils adoraient mon film précédent.

Vous avez plus tôt dit du tournage d’un film qu’il était pour vous « une aventure ». C’est tout à fait ce qu’exprimait Jacques Rivette lorsqu’il déclarait : « J’aime qu’un film soit une aventure pour ceux qui le tournent et, plus tard, pour ceux qui le voient. » Pensez-vous qu’une telle conception du cinéma est encore possible, dans le modèle, à certains égards corseté, de la production française actuelle ?

Oui, c’est tout à fait possible. Et pour ce qui est du modèle… On s’en fiche ! J’arrive aujourd’hui à me débrouiller avec le système (enfin une partie : il n’y a pas de chaîne de télévision engagée dans le financement de mon nouveau film), même si mon absence – de près de vingt ans – d’un plateau de tournage de long-métrage prouve que ça n’a pas toujours été facile. Le plus difficile finalement, c’est de réaliser d’autres films après le premier quand celui-ci n’a pas été un succès public. Le système favorise le financement des premiers films, mais si votre premier film ne rencontre pas le grand succès public (me concernant, la critique était en revanche plutôt enthousiaste), comme cela m’est arrivé, vos cartouches sont grillées. Par exemple, il y a quatre ans vous auriez eu plus de facilité à faire votre premier film que moi, à trouver les financements pour un troisième long-métrage. Dans les albums de bande dessinée Philémon, le personnage doit trouver un chemin nouveau à chaque fois qu’il veut accéder aux îles que forment les lettres Océan Atlantique sur la carte… Faire des films, pour moi, c’est la même chose : il faut réinventer un nouveau chemin pour chaque film. Haramiste a été mon sésame, ce moyen-métrage m’a fait réapparaitre comme un cinéaste capable de filmer aujourd’hui et à chassé l’image de « cinéaste du siècle dernier oublié de tous ». Tourné en trois jours, pour une somme modique, le film a beaucoup vécu, circulé, existé (sortie en salle, diffusion sur Arte, matière à plus de cent débats en France et à l’étranger)… Avec Haramiste, j’ai gagné le droit de faire un film à ma manière : j’ai obtenu l’avance sur recettes du CNC, un distributeur sérieux pour le prochain (Rezo), l’aide financière d’une région etc. La promesse que nous retournions ensemble avec Souad et Inas rassurait tout le monde sur notre capacité à faire d’un sujet grave, une comédie !

Avez-vous d’autres projets de films avec Inas Chanti et Souad Arsane ?

Pas actuellement, en tout cas pas dans des rôles principaux. Le film que je compte faire prochainement est censé avoir des enfants de dix ans pour acteurs, donc elles ne pourraient y faire que des apparitions amicales. Elles sont encore très jeunes, elles ont vingt-et-un ans, je leur souhaite d’avoir d’autres expériences de tournage avec d’autres cinéastes. L’histoire commune qui nous lie tous trois est forte, et nous porterons les films que nous avons faits ensemble toutes nos vies. Faire un film est rapide, comparé au tem»ps où on l’accompagne ensuite. Je suis sûr qu’on sera heureux de se retrouver sur de nouveaux films, enrichis des autres expériences que nous aurons eues les uns sans les autres.(1)©Photo en une sur la droite : Maxime Grossier.

Propos recueillis à Paris le 16 Décembre 2016. Nous remercions Antoine Desrosières pour sa générosité.

Poursuivre la réflexion autour du cinéma de Antoine Desrosières

Lire notre critique de Haramiste, un film d’Antoine Desrosières : « Haramiste, Portrait du cinéaste en jeune fille ».

Maël Mubalegh

Maël Mubalegh

Rédacteur au Rayon Vert et chez Critikat. Fondateur de 71 Fragments d'un esprit critique.

Notes   [ + ]

1.©Photo en une sur la droite : Maxime Grossier.

***

Pour citer cet article : Maël Mubalegh, « Le temps de l’aventure : Entretien avec Antoine Desrosières », dans Le Rayon Vert [En ligne], publié le 6 janvier 2017, imprimé le 16 January 2019, URL : https://www.rayonvertcinema.org/entretien-antoine-desrosieres/.