« Dark Crystal » : Les Marionnettes et le Pouvoir des Corps

« Dark Crystal », un film de Jim Henson et Frank Oz (1982)

Entièrement réalisé avec des marionnettes, Dark Crystal est pourtant profondément habité par des questions de corps. Comme si l’absence d’être humain et de corps en chair et en os était l’occasion idéale pour questionner les limites et les pouvoirs des yeux, des mains ou encore des voix. Les deux races nées de la perte d’éclat du cristal géant dominant l’univers, les Skeksis et les Mystics, s’opposent visuellement par leur corpulence, leur mouvement et le rapport entre leur esprit et leur corps. Quant au héros, Jen, appartenant à la race des Gelflins, il sera au cœur d’un récit initiatique où il devra apprendre à dépasser ses limites physiques. L’absence d’êtres humains, conjuguée aux possibilités de l’heroic fantasy, genre permettant la représentation d’éléments de type surnaturel ou magique, permet à Dark Crystal de proposer quelques images très riches où certaines parties du corps jouent un rôle essentiel.

Dépasser les limites du corps

Le gentil dans Dark Crystal

Le voyage initiatique de Jen débute par sa rencontre avec la sorcière Aughra. Ce personnage apparait pour la première fois dans le film sous une forme très significative : un œil tenu dans une main. Le plan suivant montre son visage, et sa main replaçant l’œil dans son orbite. Ces quelques secondes créent un sentiment d’étrangeté et d’humour macabre, renforcé par l’aspect monstrueux du visage de la sorcière. À la révision, cette image peut également se lire comme un signal annonçant symboliquement toute la quête de Jen. Il lui faudra faire évoluer son regard sur le monde, prendre conscience des dimensions qui le dépassent, et cette question du regard sera liée à celle du toucher. C’est le pacte proposé à Jen, et qu’il accepte en suivant, avec hésitation, la sorcière dans une caverne sombre. Il vit alors sa première épreuve : reconnaitre, parmi des dizaines de cristaux, celui qui est le fragment manquant du cristal géant. Après les avoir touchés, il en isole trois. Il joue ensuite d’un petit instrument à vent, dont les notes font légèrement resplendir le fragment recherché. Cette séquence fonctionne sur la collusion du micro et du macro : l’antre d’Aughra est dominé par une grande machine mettant en mouvement des reproductions des astres, représentant donc l’univers tout entier. L’image de Jen jouant de son instrument est mise en parallèle avec celle de la communauté des Mystics chantant simultanément. C’est en comprenant que l’action de ses mains et de son souffle peut dépasser sa propre personne que l’œil du Gelflin reconnait le bon cristal.

Le second temps de cette initiation renvoie directement à l’association œil-main annoncée par Aughra. Jen, à terre, rencontre Kira, une autre Gelflin. Elle lui tend la main pour l’aider à se relever. La rencontre des deux mains amène un flash-back racontant en parallèle le passé des deux personnages. En quelques secondes, les liens entre les deux personnages se condensent au gré d’un agencement de rimes visuelles : abandon, fuite, adoption, éducation, feu, eau, nature. Le flash-back est intradiégétique : Jen et Kira voient ces images, comme si leurs mains étaient devenues leurs yeux. Cette scène, en plus d’enrichir très efficacement les personnages et leur relation, raconte également la quête de Jen, qui expérimente un nouveau dépassement des limites du corps. Il découvre que sa main, dimension tangible, peut ouvrir sur une nouvelle dimension visible.

Un parallèle pourrait se faire avec une autre découverte : l’existence d’une autre Gelflin, alors qu’il croyait être le dernier de sa race. La quête de Jen prend une nouvelle couleur : celle de l’altérité. Le toucher des mains semble permettre d’y accéder de manière absolue, utilisant la fantasy pour donner vie à un fantasme : pénétrer totalement dans la subjectivité de l’autre. Comme si les corps, barrages entre les consciences, n’existaient plus. Comme si les mains se touchant devenaient la voie directe vers l’âme de l’autre. Par la suite, le personnage de Kira vit une quête similaire, complétant celle de Jen. Deux aspects s’inscrivent dans son dépassement des limites du corps : les ailes et la voix. Alors qu’ils tombent d’une falaise, des ailes lui poussent sur le dos, permettant de sauver les deux héros. Ceci pourrait n’être qu’un deus ex machina, mais se voit malicieusement désamorcé par les fameuses répliques « I didnt know you had wings. I dont have wings. » « Of course you dont. You’re a boy ! ». Les ailes ont moins d’importance que le regard incomplet de Jen, ne soupçonnant pas cette possibilité chez son alter ego féminin.

La voix est l’autre attribut spécifique que possède Kira. Elle communique avec les plantes et les animaux dès sa première scène, mais expérimente un vrai dépassement de ses capacités lors de la douloureuse scène de torture. Il s’agit d’une machine qui aspire l’essence de vie des corps pour en faire une boisson permettant aux Skeksis de rajeunir. Ce dispositif fonctionne, fait toujours signifiant, en envoyant un laser droit dans les yeux de la victime. Aidée par l’appel d’Aughra, Kira lance un dernier cri qui réveille l’ensemble des animaux prisonniers dans la salle de torture. Ceux-ci, pris de colère, s’évadent, libérant la Gelfing et causant la mort de son bourreau. Le chant de Kira résonne avec le souffle de Jen coloriant le cristal auparavant. Surtout, il permet à l’héroïne d’accomplir, elle aussi, un dépassement des limites physiques de son corps ainsi qu’une prise de conscience d’une dimension collective dépassant l’individu.

Le corps face à la mort

Tout au long de son récit, Dark Crystal met en parallèle les Gelflins/Mystics et les Skeksis. Ces derniers représentent le mal, la cruauté, la férocité. Ces aspects sont, eux aussi, travaillés par le prisme du corps. Leurs corps sont sales, ils mangent de façon sauvage, produisent des bruits dissonants, torturent afin de rajeunir. En observant les mains, un parallèle peut être tracé entre les deux races. À la scène de Jen touchant le cristal chez Aughra répond celle de deux Skeksis frappant un cristal à l’épée pour désigner un nouvel empereur. Une main qui s’ouvre à une dimension supérieure contre une main qui frappe et détruit. La scène finale achève naturellement cette quête : dans le même temps, quasiment dans le même mouvement, un Skeksis poignarde Kira pendant que Jen introduit le fragment dans le cristal géant. À la main qui tue répond la main qui sauve. À la mort d’un individu répond l’accès à une nouvelle dimension transcendante qui dépasse les races existantes. Cette scène offre également une ouverture vers un autre aspect dépassant la thématique du dépassement du corps : la mortalité.

La vieille marionnette et l'enfant dans Dark Crystal

Il faut pour cela revenir au début du film. Dark Crystal commence par deux morts : l’empereur Skeksis et le maitre Mystics de Jen. Le corps, une fois de plus, permet de contraster les deux scènes. Le sage Mystics disparait littéralement de l’écran après avoir déclaré à son disciple qu’ils se reverront dans une autre dimension. La scène de la mort du Skeksis, quant à elle, insiste sur l’agonie douloureuse de l’empereur, son corps vieux et crasseux. Directement après son dernier souffle, un gros plan répugnant montre son visage se décomposer en petits morceaux qui s’écroulent. Au fantasme du sage dont l’âme immortelle part sans douleur répond le cauchemar du cadavre en état de putréfaction.

Les deux espèces fusionnent finalement suite à la suite de l’action de Jen : le cristal envoie ses lumières sur les Mystics, qui renvoient un laser partant de leurs yeux vers les Skeksis. Les deux finissent par se toucher, et se métamorphoser en figures lumineuses et aériennes. Ils sont comme des esprits débarrassés de leur enveloppe terrestre. Le film propose ici une conclusion puissante à sa quête du dépassement des limites du corps. Il s’agit, d’abord, pour Jen et Kira de prendre conscience de l’existence de nouvelles dimensions auparavant invisibles, qu’ils peuvent atteindre grâce à leurs mains ou leurs souffles. Le corps ouvre, en deuxième lieu, à l’altérité, à une dimension collective qui dépasse l’individu. Enfin, les Mystics et les Skeksis se métamorphosent en une nouvelle espèce immortelle et sans corps, et ont le pouvoir de ressusciter Kira, de redonner une âme à un cadavre. Accomplissement ultime, cette quête permet le dépassement de la dernière de toutes les limites du corps, celle de sa mortalité.

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Fiche Technique

Réalisation
Jim Henson, Frank Oz

Scénario
David Odell d'après l'histoire de Jim Henson

Acteurs
Stephen Garlick, Lisa Maxwell, Billie Whitelaw, Barry Dennen, Michael Kilgarriff

Genre
Aventure, Science Fiction

Date de sortie
1982

Jérémy Quicke
Jérémy Quicke
Jérémy Quicke est un amateur d’errances dans les labyrinthes d’images et de mots depuis la découverte, adolescent, d’Hitchcock, d’Eastwood ou encore des frères Coen. Il tente, par l’écriture, de sauver quelque chose des vertiges rencontrés, et se plait à refaire le monde en refaisant les films.