Fiche technique
Réalisation
Lukas Dhont
Scénario
Angelo Tijssens, Lukas Dhont
Acteurs
Boris Bouchat, Emmanuel Macchia, Jonas Wertz, Mathieu Carpentier, Valentin Campagne
Durée
2h07
Sortie
21 octobre 2026
Le principal problème de Coward de Lukas Dhont réside dans le paradoxe d’une incarnation édulcorée pétrie dans des fluides jaunes, urinaires et lacrymaux, qui rendent la soupe indigeste. Le film fonctionne comme une boule à neige hermétique qui invite à fermer les yeux sur le monde dans une grande opération de désertion fantasmée. Le vrai brave dans cette histoire ne serait-il pas le spectateur prisonnier de ce mélodrame sirupeux ?
Sans surprise, Coward, le troisième film de Lukas Dhont, ne donne pas envie de chanter à tue-tête et de taper sur les tables. Bien sûr, il ne prête pas à rire, Lukas Dhont fait d’abord le choix du désenchantement avant de s’enfermer in fine dans une boule à neige hermétique. Son cinéma épidermique et fluidique ne renonce pas pour autant aux applaudissements à tout va. Ceux de Cannes en furent la preuve et annoncèrent un succès à venir dans les salles belges (le film devrait franchir sans obstacles la barre des 100.000 spectateurs) et françaises (le million est en ligne de mire). Avec Coward, Lukas Dhont prouve après Close qu’il maîtrise parfaitement les codes du mélodrame pachydermique à travers lesquels il exploite une large gamme de fluides : les larmes évidemment, mais aussi le sang, la soupe, la morve, la gnôle ou encore la pisse. La soupe amère et acidulée qu’il nous sert a ainsi le même goût caché que celle relevée à l’urine donnée aux prisonniers allemands : Coward se révèle franchement indigeste et ce ne sont pas ses rares bonnes idées — principalement dans la mise en scène qui est le point fort du film — qui apportent suffisamment de texture, telles les pommes de terre censées requinquer un homme. Lukas Dhont devrait savoir qu’une partie des spectateurs n’allait pas se ruer dans son assiette sans même sentir que la recette a été contrefaite. Il croit pourtant avec naïveté à son histoire et aux effets sirupeux qui ne cessent de l’édulcorer. Comme aucune alternative n’est offerte dans ce trop-plein de matière, le spectateur-prisonnier pourra choisir de ne pas boire cette désagréable soupe aux larmes jaune en choisissant la diète ou la désertion dans cette grande opération de désertion fantasmée.
La première limite de Coward réside dans son incapacité à regarder la guerre et à saisir ses trouées métaphysiques. Pourquoi le film apparaît-il paradoxalement si désincarné alors que la caméra scrute chaque réaction du visage de Pierre (Emmanuel Macchia) ? Par deux fois, une invitation à fermer les yeux lui est lancée. Dans la première, Francis (Valentin Campagne) demande à Pierre d’imaginer une autre réalité et de sentir la chaleur du soleil sur sa peau. Dans la seconde, alors que la revue s’est arrêtée dans un couvent transformé en hôpital militaire, Francis réitère sa demande mais cette fois-ci il veut détourner le regard de Pierre d’un soldat blessé. Pierre finira néanmoins par arrêter le spectacle quand un autre soldat se met à recracher du sang dans une des rares séquences où la violence de la guerre remonte à la surface de la couche de sucre — on ne trouve habituellement pas de glucose dans une soupe sauf si on la renforce avec certains fluides issus du nettoyage des reins… Coward repose donc sur une esthétique du regard qui consiste globalement à édulcorer la violence et la noirceur de la guerre en se focalisant sur la sensibilité de son personnage principal. La revue que Francis et Pierre montent est une métaphore de ce détournement de la réalité. Or, Coward aurait très bien pu se dérouler dans une usine, un club de foot ou une tribu de Papouasie-Nouvelle-Guinée que cela n’aurait rien changé à son dispositif épuisé. Les yeux se ferment sur le monde pour s’ouvrir sur le continent de l’imagination et du fantasme. Pourquoi pas, mais ce film a déjà été fait tellement de fois que la naïveté de Coward peut décourager le spectateur averti qui peut avoir envie de fuir avec autant d’entrain qu’un déserteur. Et, dans ce cas-là, ce spectateur n’est pas un lâche : il fait preuve d’une belle bravoure en ne quittant pas la salle de cinéma.
Pour tout comprendre, il faut revenir sur cet imbroglio assez grotesque autour de la traduction française du titre original du film puisque Coward est traduit en français par Les Braves et non par Les Lâches. Dans plusieurs entretiens, Lukas Dhont explique ce choix par une volonté de montrer que les véritables braves, à ses yeux (!), sont ceux que le monde viril de l’armée considère comme des lâches. Ils se montreraient plus valeureux en assumant leur sensibilité et qui ils sont vraiment. Certes, pourquoi pas, mais alors tu n’intitules pas au départ ton film Coward, et personnellement le titre original me paraît plus nuancé et intéressant que sa traduction. Lukas Dhont ne va pas très loin dans sa réflexion. Comme on l’a avancé plus haut, Coward veut sublimer la désertion tout en critiquant le virilisme et l’engagement militaire. Francis et Pierre sont dans un certain sens des lâches (l’un se réfugie dans le cabaret pour vivre une parenthèse enchantée et l’autre se mutile pour le rejoindre) même s’ils sont braves en osant vivre leur amour qui ne sera jamais dérangé. Lukas Dhont aurait-il eu peur que le spectateur ne comprenne pas la subtilité ? Cette anecdote est assez révélatrice des schématismes de son cinéma pachydermique qui a besoin d’équations manichéistes simplistes pour tout signifier, certes avec moins de miel que dans Close.

Le principal problème du film réside donc dans le paradoxe d’une incarnation édulcorée. Ses défenseurs parlent de tendresse quand nous y voyons de la naïveté et une impossibilité à raconter quoi que ce soit qui ne relève pas du romantisme étiré à chaudes larmes. Une étrange correspondance s’installe même entre la temporalité propre de la Première Guerre mondiale, avec son principe d’inertie lié à la vie dans les tranchées et à la lenteur de la progression des combats, et la temporalité du film qui cherche son salut dans l’instant avec le même immobilisme. Les spécificités esthétiques de cette guerre, à savoir son découpage spatial et temporel, semblent intéresser Lukas Dhont parce qu’elles reposent sur un étirement de l’attente, la patience et un rapport épidermique aux corps des soldats et en particulier à celui de Pierre. L’idée intéresse mais, à nouveau, elle est inhérente à de nombreux films de guerre et Lukas Dhont n’est pas Terrence Malick qu’il a plutôt très mal digéré. Il semble ainsi chercher une forme de spiritualité sans jamais l’atteindre, si ce n’est par un goût pour la petite magie des sentiments que ne renierait pas Walt Disney, comme dans la séquence du cabaret où Pierre fait tomber des flocons de neige sur la scène. On l’aura bien compris, Pierre et Francis se construisent une boule à neige qu’ils secouent autant que possible pour que la magie ne cesse d’opérer au milieu de l’horreur.
Cette sensibilité vire souvent à la sensiblerie et le cinéaste ne peut pas s’empêcher de filmer comme à son habitude des torrents de larmes. Il est à ce point fasciné par les yeux qu’il aurait peut-être dû embrasser une carrière d’ophtalmologue. Les exemples ne manquent pas dans Coward, et le pire de tous est certainement celui où toute une assemblée de soldats pleure devant une chanson de Francis. Mais à force de vouloir triturer les yeux du spectateur pour que lui aussi pleure à chaudes larmes, Lukas Dhont ne comprend pas qu’il peut les abimer et produire l’effet inverse. En effet, à force de vouloir nous tirer les larmes avec un acharnement loin de toute tendresse, la sécrétion devient pathologique : du pus ou du mucus entraînent une conjonctivite qui infecte la paupière. Nos yeux finissent collés, exactement comme le cinéaste le prônait au départ, et il faut maintenant accepter de les rouvrir sur le continent du fantasme et de l’imaginaire. Le film sécrète ainsi d’autres fluides jaunes qui rendent la soupe encore plus indigeste, voire horrible, et le lecteur nous pardonnera d’en avoir livré la recette inspirée directement par le film.
Que le cinéaste soit un bon metteur en scène, au sens théâtral du terme, mais un mauvais cinéaste, est maintenant une chose plus ou moins acquise jusqu’à preuve du contraire. Comme d’habitude, nous espérons que l’avenir nous donnera tort. L’incarnation atteinte dans Coward livre quelques beaux moments rappelant Girl qui, aujourd’hui, constitue incontestablement le meilleur film de Lukas Dhont dans lequel la question de l’incarnation était posée de manière bien plus complexe, quoi qu’étrange dans sa manière de filmer un personnage contre sa volonté de pudeur. Voilà un geste qu’on peut difficilement assimiler à de la tendresse. Il sera d’ailleurs édulcoré dans Close et Coward. Dans ce dernier, la violence est une ennemie qui ne doit pas venir briser la boule à neige à l’intérieur de laquelle les deux amants entrecroisent leurs visions finalement opposées du romantisme. On pourra enfin remercier Lukas Dhont de ne pas schématiser trop lourdement son manichéisme. Les oppositions entre les braves et les lâches, la virilité et la sensibilité, la masculinité et la féminité, ne donnent pas lieu aux habituelles situations conflictuelles où la différence sert de mesure. Certes, Lukas Dhont n’aime pas la confrontation, donc c’est en soi logique que Coward soit vidé de ses potentielles résistances qui sont édulcorées pour que la boule à neige puisse fonctionner à plein régime.



