
« Bugonia » de Yorgos Lanthimos : Métaphysique plate
Le cinéma de Yorgos Lanthimos est fasciné par les mauvaises herbes et le sol sur lequel elles poussent. Bugonia l'illustre une nouvelle fois, tout en contredisant inexplicablement le constat dévastateur que le cinéaste, cynique, avait dressé : les abeilles comme la nature renaîtront sur la carcasse de l'humanité. Le film ressemble à un délire manqué quand sa métaphysique se révèle être aussi plate que la terre ne l'est pour les conspirationnistes les plus incrédules.
« Bugonia », un film de Yorgos Lanthimos (2025)
Le mot « Bugonia » ne doit pas être confondu avec une plante ou une fleur dans le cinéma pourtant si verdoyant de Yorgos Lanthimos. Ce n'est pas une traduction du bégonia qui appartient à la famille des bégoniacées, mais tout autre chose : « Bugonia » renvoie à une pratique d'origine grecque qui repose sur la croyance que les abeilles peuvent naître sur la carcasse d'un bœuf. Le mot, associé à un rituel mystique, signifie littéralement « progéniture du bœuf », boûs (bœuf) et gonḗ (progéniture). Ce rituel implique la mort de l’animal et repose sur la croyance que du vivant, en l’occurrence les abeilles, peut surgir de la matière organique une fois le sacrifice achevé. Toute l’ambiguïté du dixième film de Yorgos Lanthimos et de son cinéma se trouve parfaitement résumée dans ce processus qui relève à la fois de la croyance et d'une altération de la réalité à travers ses pouvoirs de persuasion. Or, sans qu'on comprenne toujours pourquoi (ô le génie des artistes obscurs ?), le cinéaste se plaît à renverser ce régime de croyance dont il semblait pourtant se moquer ou constater les effets dévastateurs — la fin de Bugonia l'illustre parfaitement. Si son cinéma s'implante souvent dans la nature et les jardins, Yorgos Lanthimos est surtout fasciné par les mauvaises herbes et le sol sur lequel elles poussent. Pour le pire, comme avec ce film à nouveau cynique et confus qui ne sert qu'à accabler une certaine tranche de la population américaine, et pour le meilleur quand l'actrice est renvoyée à sa toute puissance extraterrestre et que la fable dystopique vise parfois juste. Bugonia ressemble plus à un délire manqué dont la métaphysique est aussi plate que la terre ne l'est pour les conspirationnistes les plus incrédules. Le film, littéralement, tombe à plat comme il s'étend sur des platitudes.
Comme dans beaucoup de films de Yorgos Lanthimos, le jardin de Bugonia naît sur une carcasse de réalité, un monde faisandé qui s'est laissé aller à sa propre putréfaction. Les jardins qu'on retrouve dans son cinéma sont pourtant bien taillés et rectilignes (dans Canine, The Lobster ou La Favorite). Mais ils sont entretenus par un jardinier obsédé du contrôle pour qui rien ne doit dépasser ou pousser de travers. À force de cultiver cette obsession qui empêche la moindre plante sauvage de sortir de terre, Yorgos Lanthimos s'est imposé comme un maître du sens qui excelle dans le contrôle du caractère métadiégétique et métaphorique de ses films. Cette radicalité a un prix qui se paie parfois très cher en fonction du film. Souvent, le cinéaste finit par ne plus y voir très clair, comme le couple dans The Lobster. C'est à nouveau le cas dans Bugonia avec Teddy (Jesse Plemons) qui impose ses croyances conspirationnistes et aveuglantes à son cousin Don (Aidan Delbis). Ils pourraient appartenir à la famille de Canine vivant retranchée du monde, à la petite troupe de Alps ou être membres de la secte de Kinds of Kindness. Au nom de leurs croyances, Teddy et Don, en bons personnages lanthimosiens, sont prêts à mettre à l'épreuve leurs corps. Ils s'injectent ainsi un produit qui entraîne leur castration chimique. Après les beaux discours qui ouvrent le film, le spectateur comprend très vite que les deux cousins sont déphasés et prisonniers d'un délire conspirationniste qui va les pousser à enlever Michelle Fuller (Emma Stone), PDG d'un grand groupe pharmaceutique et personnalité en vue dans les médias, que Don considère aussi comme responsable de l'état de santé de sa mère. De la terre de Bugonia ne pousse plus grand-chose, les pesticides ont anéanti les herbes sauvages et les pollinisateurs. Il ne reste plus que des vers et des plantes d'ornement, ce qui se traduit, dans le cinéma métaphorique de Lanthimos, par une forme de bêtise organique et hygiéniste, puisqu'elle touche au corps, entraînant la putréfaction de ce qui reste d'humain dans un monde qui tourne de travers. La métaphore du titre du film est donc parfaitement choisie et assumée par Yorgos Lanthimos. Le premier plan de Bugonia accomplit alors la deuxième partie du rituel mystique grec puisque des abeilles sont en train de butiner avec en voix-off un discours sur l'impact de l'espèce humaine sur la nature. Que signifie alors cette vie qui naît de la mort ? La grande idée de Bugonia est comme toujours métadiégétique et en cela fidèle aux machinations du cinéma hyper-cérébral de Yorgos Lanthimos : les abeilles comme la nature renaîtront sur la carcasse de l'humanité.
Bugonia s'inscrit ainsi dans l'air du temps en démontrant cependant trop simplement comment l'humanité, incarnée à travers deux pôles extrêmes (les rednecks conspirationnistes sans un sou et la multimillionnaire star des papiers glacés), court à sa perte en s'entredévorant, vouée à laisser derrière elle un cadavre à partir duquel un nouveau monde émergera. Les disparités entre les classes sociales et l'impact humain sur la faune et la flore ne pouvant que s'intensifier, Bugonia ne rate donc pas sa cible même s'il faut produire une torsion mentale aussi tordue que celle de Yorgos Lanthimos pour reconnaître au film cette qualité. Le capitalisme forcené est-il vraiment l'ennemi du cinéaste grec quand il lui oppose la bêtise (relative au vu de la fin du film ?) des classes dites populaires ? Il est difficile de trancher et Yorgos Lanthimos le fait évidemment exprès au point de perdre le spectateur dans un buisson de ronces. Dans un premier temps, Bugonia s'inscrit dans la lignée des films américains récents qui dépeignent l'enfer d'un pays ayant viré au trumpisme le plus réactionnaire. Ce cinéma s'intéresse beaucoup moins aux laissés-pour-compte du rêve américain (à la manière d'Anora et du cinéma de Sean Baker) qu'à la face réactionnaire de celui-ci. Bugonia rejoint ainsi The Sweet East de Sean Price Williams, LaRoy de Shane Atkinson ou l'admirable Eddington d'Ari Aster qui est d'ailleurs coproducteur de Bugonia. Si le film appartient à ce même cinéma dit « critique » qui affiche clairement son opposition au parti républicain et à la politique de Donald Trump (Michelle pose d'ailleurs à côté d'une homonyme, Michelle Obama), il montre aussi toutes ses limites puisqu'au fond il juge et dénonce un état du monde sans proposer des idées pour le soigner. Pour Yorgos Lanthimos, notre monde est plat, il est pris dans une spirale inarrêtable et sa seule fin est de devenir une carcasse sur laquelle les abeilles retrouveront leur prospérité.

L'idée la plus séduisante du film, une nouvelle fois métadiégétique, est de réfléchir sur le statut de l'acteur/actrice de cinéma par rapport à ses origines métaphysiques et ses pouvoirs potentiellement extraterrestres. Dans un premier temps, le spectateur peut redécouvrir la présence mystérieuse et transcendante d'Emma Stone : dans la profondeur de ses yeux et l'intensité de sa voix se perçoivent le mystère de la star tout autant que celui de l'espèce humaine qui diffuse son inconnue à travers les galaxies. On pense aussi à Elle Fanning dans le film oublié de John Cameron Mitchell, How to Talk to Girls at Parties, où son passage sur terre dérègle tout ce qui l'entoure. Peu d'actrices possèdent ce pouvoir et celui-ci est souvent tourné en bourrique ; l'exemple le plus connu étant Lisa Marie dans Mars Attacks! de Tim Burton. Yorgos Lanthimos finit par renier cette puissance qui mériterait d'être mieux comprise et approfondie. Il sabote et aplatit son film en révélant qu'Emma Stone est une véritable extraterrestre aux us et coutumes grotesques. Et avant ce retournement grotesque, le corps d'Emma Stone en prend pour son grade puisque le film frôle le torture porn. Cela mécontentera encore ceux et celles qui plaquent sur le cinéma une grille de lecture féministe et qui reprochent au cinéaste une forme de misogynie, notamment dans Pauvres Créatures (Margaret Qualley s'en sort d'ailleurs un peu mieux dans Kinds of Kindness). Il faut cependant bien comprendre que cette fascination morbide de Yorgos Lanthimos pour la violence faite aux corps est cohérente. Elle s'avère être logiquement liée à une vision du monde en décomposition où la nature reprend ses droits après l'altération de l'espèce humaine et sa disparition progressive.
« Sortir cent fois le même lapin du même chapeau »
par Thibaut Grégoire
On sait en commençant un film de Yorgos Lanthimos que si la prémisse est réaliste, la piste fantastique ou de SF sera forcément privilégiée à la fin. Il a mis en place un système qui est maintenant limpide et assez prévisible. S’il enchaîne les clichés et les poncifs sur l’image que les démocrates « bien-pensants » se feraient des rednecks électeurs trumpistes, il n’est donc pas étonnant de constater que Bugonia, dans sa dernière partie, donne raison et vie au délire complotiste imaginé par Teddy, en faisant de Michelle l’extra-terrestre qu’il imaginait qu’elle était, mais en poussant le bouchon encore plus loin, jusqu’à faire d’elle l’impératrice de son espèce en lui donnant ni plus ni moins que le pouvoir de vie ou de mort sur toute l’espèce humaine. En démiurge pour qui la terre (plate, bien évidemment) n’est qu’un plateau sous cloche, il lui suffit d’en faire éclater la bulle protectrice pour en éliminer la vermine, à savoir l’humanité.
Là où Bugonia est plus étonnant, c’est qu’il se sert de cette piste fantasmagorique pour donner vie à ce qu'il présente comme un ramassis d’absurdités (terre plate donc, contrôle de celle-ci par une race extraterrestre supérieure, tout le délire du style « nous vivons dans la matrice », etc.). En concrétisant les fantasmes de Teddy et en donnant corps à ce qui ressemble à un grand mix de toutes les thèses complotistes se développant sur internet ou dans les sphères fascistoïdes, le film parvient à en « prouver » le caractère inepte, délirant. Lanthimos ne se sert donc pas du fantasmagorique pour ouvrir les portes, mais pour les fermer. Donner vie et illustration à ces idées les expose telles qu'elles sont, comme des idioties pures et simples.
Bugonia est ainsi probablement le plus pervers de son auteur. Il comble les attentes du spectateur blasé ou « fanboy » qui croit savoir à l’avance ce qu’il vient chercher et qui l’aura, en lui prouvant par A + B que ses attentes étaient idiotes. On en vient à se retrouver devant un film qui semble critiquer son propre système, et le système de tout un pan du cinéma de genre « auteuriste » actuel qui consiste à s’ancrer dans une base réaliste pour mieux faire surgir le genre, le fantastique ou la science-fiction à des fins d'envoyer de la poudre aux yeux des spectateurs, à la façon d’un lapin qu’on sort d’un chapeau. Mais Yorgos Lanthimos a dû se rendre compte que lorsque l’on sort cent fois le même lapin du même chapeau, la surprise n’est plus de mise, et autant donc tirer profit de cette absence de surprise pour pervertir le concept et retourner comme une crêpe ses effets. Plus cynique que jamais, Yorgos Lanthimos se sert du discours de l’ennemi contre celui-ci et des attentes du spectateur – également son ennemi, vraisemblablement – pour se jouer de lui.
Poursuivre la lecture autour du cinéma de Yorgos Lanthimos
- Des Nouvelles du Front, « Kinds of Kindness de Yorgos Lanthimos : Et in Arcadia ego », Le Rayon Vert, 5 juillet 2024.
- Guillaume Richard, « La Favorite : Sens et Métaphore, le Bestiaire de Yorgos Lanthimos », Le Rayon Vert, 9 janvier 2019.
