« La Favorite » : Sens et Métaphore, le Bestiaire de Yorgos Lanthimos

« La Favorite », un film de Yorgos Lanthimos (2019)

Les enjeux de La Favorite – ou sa raison d’être – se déplient dans les couloirs du palais des Stuart. Yorgos Lanthimos, dont l’intelligence n’est plus à prouver, présente dans une des premières séquences un élément banal qui prend tout son sens à la fin du film : un simple dialogue au détour d’un couloir, qui n’a l’air de rien, renferme en réalité tout ce que La Favorite cherche à exprimer. L’existence de cet élément, par ailleurs malicieusement dissimulé à un spectateur qui peut douter de son authenticité, va permettre de réfuter les accusations habituellement portées à l’encontre du cinéaste grec. Son cinéma serait trop formaliste, trop cérébral ou « froid ». Par sa volonté extrême d’intellectualisation, il finirait par ne plus laisser de place aux affects. Or, nous allons voir que son formalisme, qui repose en effet sur des constructions sémantiques complexes, ouvre in fine sur une question relative à l’amour : est-ce que la relation entre la reine Anne d’Angleterre (Olivia Colman) avec sa conseillère et amante, Sarah Churchill (Rachel Weisz), est sincère ou relève-t-elle, comme on pourrait le croire, de la stratégie et de la manipulation ? C’est là que convergent tous les enjeux de La Favorite, qui voit s’affronter Sarah à Abigail Masham (Emma Stone), une jeune et belle arriviste prête à tout pour lui voler sa place. Les deux femmes rivalisent de stratagèmes pour obtenir les faveurs de la reine et les avantages qui en découlent (participation aux décisions politiques et confort de vie renforcé, entre autres). Pour raconter cette histoire et la faire déboucher de manière inattendue sur la sincérité réelle d’une relation humaine et même d’un potentiel amour, Lanthimos construit La Favorite sur un double niveau de sens. Comme à son habitude, au premier niveau de lecture, il laisse le spectateur libre de projeter des métaphores et des paraboles sur le film. Ensuite, à l’intérieur du film lui-même, sur un second niveau, il trouve un moyen de faire circuler du sens qui échappe à ces tentatives de métaphorisation : c’est là que se jouera la question de l’amour et de sa sincérité. Or, ce sens se crée et circule à partir d’un bestiaire (blaireau, homards, lapins, canards,…) qui, de manière très subtile, ne fait pas office de métaphore alors que tout semblait destiner ces animaux, au départ, à symboliser quelque chose de manière univoque. La Favorite livre au spectateur des clés d’interprétation pour qu’il puisse fabriquer ses propres métaphores et, dans un même mouvement, Lanthimos utilise un langage d’apparence métaphorique pour exprimer la réalité effective d’un amour. Sauf que ce bestiaire permet de créer non pas du symbolisme, comme on pourrait s’y attendre, mais laisse au contraire entrer les affects et l’amour dans un film où le sens, comme souvent chez Lanthimos, aurait pu être étouffé sous le poids des paraboles.

Rachel Weisz dans La Favorite de Lanthimos
Sarah (Rachel Weisz) est-elle vraiment une manipulatrice ou son affection pour la reine est réelle ?

Ce n’est pas un hasard si de nombreuses scènes de La Favorite se déroulent dans les couloirs du majestueux palais royal des Stuart. La drague, les tentatives d’influence, les menaces ou les petits vices des personnages se découvrent tantôt en plein jour, tantôt la nuit dans des allées éclairées aux seules lumières des chandelles. Un petit monde y fourmille discrètement sans qu’on ne connaisse toujours la raison des uns et des autres. Le décor est ainsi planté : c’est dans ces grands couloirs vides où magouillent les personnages qu’émergera le sens intradiégétique œuvrant au second niveau. Il n’y a rien dans ces couloirs sinon la possibilité que des événements arrivent et que du sens fuite. Le récit de La Favorite avance ainsi pas à pas en fonction du sens qui émerge des couloirs. Le spectateur ne le sait pas encore, mais le détail le plus important lui est livré dès les premières minutes du film : Sarah dit à la reine Anne, dont la mine est affreuse, qu’elle ressemble à un blaireau. Voilà une façon bien étrange de parler à une reine ! Surtout que cette dernière réprimande ceux qui osent la regarder sans sa permission. Les mots audacieux de Sarah, qui de surcroît n’attirent pas la sympathie du spectateur pour elle et sa façon de manipuler la reine, serviraient-ils à assimiler celle-ci à un blaireau ou à toute autre créature répugnante ? Il est vrai que Lanthimos présente la reine sous son plus mauvais jour. Caractérielle, infantile, vulgaire, dépressive et presque à moitié folle, l’analogie paraît évidente. Mais cela ne tient ici qu’au jugement du spectateur qui aura la possibilité de s’approprier cette métaphore et de créer du sens en y projetant ce qu’il veut : caricature de la déchéance et de la folie du pouvoir, décadence de la monarchie voire même, pourquoi pas, représentation tragi-comique de Dieu auquel tout le monde se soumet pour obtenir ses faveurs ou son salut. Cette lecture religieuse pourrait ainsi faire écho à celle de The Killing of a Sacred Dear où le personnage de Martin (Barry Keoghan) incarnait une sorte de Jésus satanique complètement grotesque qui invitait ses convertis à se « lever et ramper ». Lanthimos est passé expert en art de la métaphore. Avec La Favorite, il le prouve une nouvelle fois avec habilité en maîtrisant à la perfection ce premier niveau où se crée du sens. Mais ici, bien plus que dans certains de ses précédents films, il est possible de dépasser ce premier niveau de lecture reposant sur ce type de procédé sémantique. Car en effet les couloirs du palais de La Favorite n’ouvrent pas seulement les portes de l’interprétation symbolique : des vérités vont faire et défaire les relations entre les personnages et révéler des faits qui échappent à la métaphorisation.

Traiter la reine de blaireau permet au spectateur d’alimenter la création d’une métaphore. Mais c’est en même temps, et surtout, un trompe-l’œil que Lanthimos utilise avec une grande habilité. Lorsqu’Abigail débarque à la cour, elle va recourir à tous les moyens en sa possession pour gravir les échelons. D’abord reléguée aux cuisines et aux tâches ingrates, elle devient l’assistante personnelle de Sarah, dont elle étudie minutieusement les stratégies de manipulation, avant de se rapprocher progressivement de la reine Anne et d’obtenir ses faveurs par les même moyens que sa supérieure. Elle finit par devenir l’assistante personnelle de la reine en supplantant Sarah dans tous les domaines. Après une ultime manipulation, Sarah est renvoyée de la cour. Abigail est-elle pour autant devenue la favorite de la reine ? Petit à petit consciente de l’hypocrisie d’Abigail, Anne commence à regretter sa décision d’avoir renvoyé Sarah. De son côté, cette dernière écrit des lettres apparemment sincères à son ancienne amie couronnée, lettres qui finiront systématiquement dans le feu après être passées entre les mains d’Abigail. C’est à ce moment que La Favorite bascule. Le film présentait jusque-là une confrontation mesquine et impitoyable entre deux femmes tour à tour antipathiques pour la conquête d’une place dorée à la cour royale. Or, voilà que Sarah apparaît maintenant plus authentique et nuancée. Sa relation avec la reine était-elle vraiment sincère ? Éprouvait-elle une affection réelle pour cette horrible femme ? Au détour d’un couloir (bien entendu), Abigail coiffe les cheveux raides de la reine (qui sont d’une grande beauté selon elle !) et la compare à un ange. Sarah, comme nous l’avons vu, la traitait de blaireau. À l’hypocrisie grotesque de l’une s’oppose maintenant la sincérité de l’autre, synonyme de complicité et de liens affectifs évidents, alors qu’on pensait au départ qu’il s’agissait d’une marque de domination de Sarah sur la reine. On ne traite pas de blaireau n’importe qui : il doit y avoir quelque chose de l’ordre de l’affection ou de l’amour, même si leur point de départ est un dégoût qui semble avoir disparu chez Sarah, contrairement à celui qu’affiche clairement Abigail, la « nouvelle favorite ». Il ne s’agit pas ici d’une métaphore pour interpréter le film. L’usage du mot « blaireau » entraîne un craquement dans l’utilisation qui était faite jusqu’ici du langage et de son pouvoir de domination. « Tu ressembles à un blaireau » revient presque à dire « Je t’aime », puisque tout ce qui entoure cet aveu dans ce petit monde semble faux et manipulé. Ce qui sonne faux s’avère en réalité plus vrai que le reste.

Rachel Weisz et Olivia Colman dans La Favorite de Lanthimos
Sarah (Rachel Weisz) et la reine Anne (Olivia Colman) : Quand traiter la reine de blaireau équivaut à lui dire « Je t’aime. »

Cette exemple permet de mieux comprendre comment fonctionne le célèbre bestiaire de Yorgos Lanthimos, du moins dans La Favorite et à l’échelle de son deuxième niveau de lecture. S’il peut donner du grain à moudre au spectateur pour aiguiller son interprétation du film, en favorisant par exemple les comparaisons entre l’homme et l’animal, ce bestiaire semble en réalité sémantiquement bien plus autonome qu’on ne le pense puisque le sens qui se forme circule d’abord en « circuit fermé ». Nous venons de le voir : traiter une personne de blaireau ne veut pas dire qu’on la compare à l’animal en question. La reine possède dans sa chambre une dizaine de lapins. Rien, a priori, ne semble favoriser une métaphore et encore moins une métonymie. Abigail gagne des points auprès de la reine en montrant son affection pour les petits animaux. Plus tard, elle en piègera un sous son talon au point même de l’écraser, signe de son impatience et de sa colère alors qu’elle semblait avoir pour eux une affection sincère. Sarah et Abigail s’adonnent également à plusieurs reprises dans le film à du tir aux pigeons. Doit-on y voir quelque chose de symbolique ? Rien n’est moins sûr, l’exercice sert seulement à renforcer classiquement la rivalité entre les deux femmes. L’une finira du côté de la vérité (Sarah), l’autre du côté du mensonge et de l’hypocrisie (Abigail). Enfin, il reste les homards et les canards. Ces deux animaux participent à des courses distrayantes défiant le ridicule. Un des bourgeois de la cour se plaît à clamer qu’il possède le canard le plus rapide du coin ! Il ne faut peut-être pas aller voir plus loin que ça. Ni métaphore, ni analogie, ni même une signification trouble qu’un mot issu du dictionnaire animalier de Lanthimos viendrait éclaircir : les canards et les homards sont là pour eux-mêmes, sans raison ni fonction apparente, si ce n’est de laisser libre cours à l’interprétation et à la circulation du sens, ou de signifier qu’il n’y a parfois aucun sens à chercher sinon l’absence de sens lui-même. Dans une scène amusante, le canard champion, posé sur les genoux de son maître, laisse échapper un petit coassement dans une totale insouciance (qui a d’ailleurs provoqué l’hilarité de la salle dans laquelle nous nous trouvions). Le canard ne représente pas forcément son propriétaire, sauf si on décide de voir dans cette scène une analogie entre la bêtise de l’homme et la bête. Ce cri peut aussi signifier Tout en résumant l’absurdité de ce petit monde, de la guerre menée par les anglais ou de la lutte pour la survie dans une époque impitoyable. Les animaux « trouent » le film en permettant de créer du sens plus difficilement réductible aux figures de style bien connues du cinéaste, quand ils ne débouchent pas clairement sur des marques d’affection et d’amour. La manière dont Lanthimos utilise ces animaux s’avère ainsi moins cérébrale qu’attendue mais toujours aussi complexe puisque les deux niveaux de lecture peuvent être mobilisés. Libre au spectateur de choisir son niveau de lecture.

La présence du bestiaire dans La Favorite permet donc de créer différemment du sens, voire de déboucher sur des apories, à côté des métaphores et autres paraboles qui posent des analogies entre l’homme, la société et les animaux. Le cinéma de Yorgos Lanthimos compte parmi les plus ouverts qui soient. Les spectateurs restent toujours libres de faire parler ses films comme ils l’entendent à l’aide de lectures métaphoriques. Avec La Favorite, cet aspect, qu’on peut estimer parfois trop « cérébral », continue de fonctionner à merveille tout en étant rééquilibré, sur un second niveau, par les joutes de sens qui se déroulent dans les couloirs du palais et par l’intermédiaire des animaux, réels ou évoqués par le langage, qui peuplent le domaine royal. Si cet équilibre existait déjà dans The Lobster (une analyse devrait mettre à l’épreuve cette thèse), le film le plus fort de son auteur à ce jour, le retrouver ici annonce peut-être un changement de cap vers un cinéma définitivement moins formaliste et cérébral.

Fiche Technique

Réalisation
Yórgos Lánthimos

Scénario
Deborah Davis, Tony McNamara

Acteurs
Olivia Colman, Emma Stone, Rachel Weisz, Nicholas Hoult, Joe Alwyn

Genre
Drame, Comédie

Date de sortie
2019

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Guillaume Richard
Co-fondateur et rédacteur du Rayon Vert.