« Mindhunter » (Série Netflix) : N’est pas chasseur d’Esprit qui veut !
Par Guillaume Richard, le 1 Décembre 2017
Pour Le Rayon Vert Cinéma

Mindhunter série netflix

« Mindhunter » (Série Netflix) : N’est pas chasseur d’Esprit qui veut !

« Mindhunter » (Série Netflix) : N’est pas chasseur d’Esprit qui veut !

« Mindhunter » Saison 1, créée par Joe Penhall et produite par David Fincher et Charlize Theron (Netflix, 2017 – )

 

En anglais, le mot « Esprit » peut se traduire à la fois par « Mind » et « Spirit ». Le premier renvoie à une dimension mentale tandis que le second correspond plutôt au nom donné aux entités indépendantes du corps. Il y a donc l’esprit, en tant que conscience psychologiquement (dés)organisée (Mind), et l’esprit, qui peut être l’âme ou un fantôme (Spirit). Nous comprendrons cette seconde dénomination dans son sens singulier, comme ce qui « fait » la spécificité d’un être par delà ses tentatives de réduction. Cette distinction, qui peut être discutée sur bien des aspects, est néanmoins décisive pour comprendre l’ambition qui anime Mindhunter, dont la première saison était diffusée cette année sur Netflix. La série se conçoit comme une chasse aux esprits où l’étude comportementale montre rapidement ses limites et entre en conflit avec ce qui la dépasse. Mindhunter présente ce conflit comme une opposition entre le Mind et le Spirit : une lecture schématique de la psychologie humaine contre ce que celle-ci ne peut pas théoriser. Les créateurs de la série installent progressivement cette opposition après avoir vanté, dans un premier temps, les méthodes de ses enquêteurs. Ils donnent ainsi l’impression de discréditer leur travail pour arriver à une conclusion surprenante : pour ressaisir la véritable personnalité des tueurs en série, voire de toute personne présentant un « certain degré de déviance », les modèles psychologiques trop schématiques doivent céder le pas et s’incliner devant le mystère insondable de l’esprit humain. La théorie rencontre un impondérable, tandis que l’esprit nargue de haut ceux qui voulaient le capturer.

Holden Ford (Jonathan Groff) et Bill Tench (Holt McCallany) cherchent à percer les mystères du psychisme des tueurs en série. Pour cela, ils construisent des théories comportementalistes à partir d’entretiens menés avec des tueurs violents. Alors que leur but premier était d’ouvrir la voie à une nouvelle science, ils finiront par mettre en pratique leurs découvertes pour arrêter des criminels. Dans un premier temps, Mindhunter conçoit sa chasse aux esprits par le prisme de la psychologie. La figure castratrice de la mère sert de grille de lecture principale. Pourtant, dans le même mouvement, la théorie est sans cesse contredite ou nuancée dans un télescopage avec ce ce qu’elle ne peut pas modéliser, jusqu’à un retournement final invalidant le tropisme du Mind au profit l’irréductibilité du Spirit. Holden Ford se révélera être un piètre chasseur d’esprit. Mindhunter, pourtant traversée par la psychologie comportementaliste, finit ainsi par poser la question de l’esprit en tant qu’entité singulière qui échappe à sa réduction dans un schéma théorique. Ce qui résiste alors, ce n’est pas le Mind, mais le Spirit, irréductible et fascinant, celui qui ne se donne que dans son absence de sens et qu’on ne peut que faire sortir de sa tanière.

Holden Ford et Bill Tench devant la prison dans Mindhunter

Commençons donc par la fin. Conscient de la supposée efficacité de son travail, Holden Ford décide de faire cavalier seul contre l’avis de ses collègues et de la direction du FBI. Il se met à appliquer avec une foi aveugle le résultat de ses recherches sur des affaires criminelles précises. Par là, il flirte avec les limites de la déontologie et ne se soucie jamais du caractère arbitraire de ses théories. La preuve, par exemple, avec le préfet d’une école en lequel il voit un pédophile en devenir et qui finit par se faire licencier par sa faute. Après un ultime rappel à l’ordre suite à une falsification de preuves, Holden se retrouve isolé. Sa petite amie le quitte. Seul avec ses croyances et la certitude qu’il est un Sherlock Holmes d’un nouveau genre, il se rend à l’hôpital où séjourne Ed Kemper, son plus « fidèle » sujet d’étude. Ce dernier s’est mutilé afin d’attirer l’attention d’Holden et provoquer cette rencontre qui s’avère rapidement être un échec. Cette scène ne va pas se présenter comme la grande résolution cathartique attendue, dans laquelle Holden affronterait sa propre part d’ombre. Bien au contraire, tout ce qui relève du Mind et de l’approche comportementaliste n’a plus ici de pertinence. Ed Kemper livre son secret : s’il a tué toutes ces femmes, ce n’est pas à cause d’un mal-être provoqué par le rejet affectif de sa mère. Kemper affirme qu’il tue par désir de possession et que les Esprits de ses victimes l’accompagnent au quotidien, tels une présence spectrale flottante. Il emploie précisément le mot Spirit pour qualifier la nature de ces étranges compagnons.

Les théories comportementalistes de Holden s’effondrent. Il avait pourtant été informé de la maîtrise dont dispose Kemper, devenu depuis son enfance spécialiste du Mind et de l’art de raconter aux enquêteurs ce qu’ils veulent entendre. À savoir, une théorie bien ficelée où les actes sont expliqués par la psychologie et la terrifiante figure castratrice qu’est la Mère. Holden se retrouve confronté à l’angoisse de tout théoricien : que peut bien valoir une théorie si elle ne parvient pas à ressaisir la spécificité propre de son sujet ? Quelle en est la valeur si elle ne dit rien des mystères de la vie ? Après son déni dans l’affaire du licenciement du préfet à risque, Holden découvre qu’une vie dédiée aux esprits telle que la mène Kemper est un impensable de la psychologie. Elle ne peut pas être la clé du secret des déviances humaines. Elle ne peut offrir qu’un modèle parmi d’autres. Mindhunter semble ainsi montrer que pour palier son incapacité à modéliser certains paramètres de la vie, la psychologie invoque la psychose ou la schizophrénie, des causes mesurables, des signes psychotiques évidents, mais qu’elle ne pourra jamais mettre en lumière la dimension qualitative d’un mode d’être passé en compagnie d’esprits. La clé du cas Kemper, au regard du mystère de la vie, trouve certainement là son origine et le centre névralgique de ses ramifications. Le trauma familial et le fétichisme occupent certes une place dans l’organisation de ce Spirit si singulier, mais ils ne peuvent en aucun cas constituer son explication unilatérale et définitive. Holden prend en tout cas ce constat en pleine face.

Mindhunter repose ainsi sur un curieux paradoxe. La série développe une fascination pour la psychologie comportementaliste tout en prenant soin d’en montrer les limites. Le spectateur est ainsi invité à se captiver pour le travail d’enquête de deux agents qui va lentement s’effriter. Mindhunter présente en apparence les recherches de Ford et Tench comme une révolution majeure, alors qu’au fond elles quantifient seulement, à travers des modèles arbitraires et extrapolables, des observations supposées empiriques qui relèvent de l’interprétation. D’autant plus qu’entre les lignes, le constat est différent. Holden s’enferme progressivement dans un délire mégalomane en refusant de voir que ses théories, qu’il rêve absolues, échouent à penser les singularités de la vie. Et à commencer par celles de sa propre existence, puisqu’il voit sa copine lui filer entre les doigts pour des raisons sensiblement identiques ! Quand il dit à Tench que sa petite amie est « folle de lui », il en parle comme un fait psychologiquement non-révocable. Une cause précise en justifierait simplement l’effet. Or, Holden est incapable de concevoir tout ce qui relève du Spirit. Sa vie est pensée comme un modèle théorique qui finira par se montrer inefficace. Plutôt que de dépeindre sa méthode comme une vérité, Mindhunter renverse le système de croyances de son personnage principal pour le transformer en une sorte d’Icare de l’Âge de la psychologie. N’est pas chasseur d’Esprit qui veut. Holden confond le Mind et le Spirit et c’est logiquement qu’il est ramené les pieds sur terre avec les ailes en cendres.

Fiche Technique

Réalisation
Joe Penhall

Scénario
Divers

Acteurs
Jonathan Groff, Holt McCallany, Hannah Gross, Anna Torv

Durée
10x55'

Genre
Thriller, Drame

Date de sortie
2017

Guillaume Richard

Co-fondateur et rédacteur du Rayon Vert.

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Pour citer cet article : Guillaume Richard, « « Mindhunter » (Série Netflix) : N’est pas chasseur d’Esprit qui veut ! », dans Le Rayon Vert Cinéma [En ligne], publié le 1 Décembre 2017, imprimé le 14 December 2017, URL : https://www.rayonvertcinema.org/mindhunter-serie-netflix-analyse/.