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La famille Sully dans Avatar 2 : La Voie de l'eau
Critique

« Avatar 2 : La voie de l'eau » de James Cameron : Hydrocéphale on est mal

Des Nouvelles du Front cinématographique
L'hydrocéphalie est une anomalie pathologique, un trouble du liquide cérébro-spinal dont l'excès perturbe le cerveau. On croit avoir la tête bien pleine, elle est remplie d'une eau qui asphyxie la pensée. Avatar 2 : La voie de l'eau est un avatar monumental du post-cinéma, le cinéma liquidé dans les eaux bleues du langage binaire et d'un imaginaire réactionnaire, l'esprit des traditions tribales coulé dans la méga-machine techno-militaire. L'hydrophilie confine à l'hydrocéphalie et si James Cameron fait de grands ronds dans l'eau, c'est une suite de petits zéros.

Une grosse tête pleine d'eau
(trop d'eau dans le cerveau nuit à la pensée)

L'hydrocéphalie est une anomalie neurologique causant de grands dégâts, une pathologie chronique causée par un trouble de la physiologie du liquide cérébro-spinal ou céphalo-rachidien dont la profusion provoque la perturbation du fonctionnement du cerveau. Trois signes cliniques indiquent qu'il y a hydrocéphalie : des troubles de l'équilibre ; des troubles sphinctériens, avec incontinence urinaire et fécale ; des troubles cognitifs, avec défaillance de l'attention et pertes de mémoire.

L'hydrocéphalie a pu donner des images mémorables. La pathologie a en effet inspiré en 2005 le corps d'un enfant de cauchemar sorti des cerveaux du musicien électro Aphex Twin et du clipeur Chris Cunnigham : Rubber Johnny. L'enfant cloîtré par ses odieux parents dans leur garage semble cependant avoir développé, cocaïne aidant, des facultés exceptionnelles – c'est un danseur hors pair.

Par extension et métaphore, on dira alors que l'hydrocéphale est celui qui a la tête grosse, alourdie d'une eau qui, au lieu d'en fluidifier la cérébralité et l'intelligence, lui noie le cerveau. Trop d'eau dans le cerveau nuit à la pensée. Quand on ne dispose pas de l'élasticité dansante de Rubber Johnny qui a tiré un destin d'une pathologie qui, sinon, le cloue sur sa chaise à roulettes, la noyade commence de l'intérieur, par la tête des gens intelligents. Dans Avatar 2 : La voie de l'eau, l'hydrophilie proverbiale de James Cameron signe l'hydrocéphalie d'un cinéma englouti dans les grandes eaux purifiée du post-cinéma.

Ruissellement, incontinence, liquidation

Regarder Avatar 2 : La voie de l'eau c'est voir le cinéma souffrir d'hydrocéphalie. Un état critique exigeant le soin de la critique sinon c'est la noyade. Le cinéma y est en effet victime d'une triple opération de liquidation. Il y a déjà trouble de l'équilibre quand la valorisation de la tradition incarnée par les habitants de Pandora, peuple des forêts (les Na'vi) et celui des récifs (les Metkayna) tient du mythe tribal, patriarcal et guerrier répondant point par point à la méga-machine techno-militaire. Pas un hasard si l'ancien Marine Jake Sully aura si vite adopté la défroque du sauveur messianique. La guerre est toujours bonne en s'enracinant dans l'arbre d'un imaginaire New Age qui voudrait insuffler l'esprit des traditions conservatrices dans le tronc de la modernité technologique. Pandora : cette planète qui dit en grec qu'elle est la mère de tous les dons a pour matrice symbolique le mythe de la première femme dont l'artefact (un cadeau des dieux pour Épiméthée) est affecté de duplicité puisqu'elle ouvre la boîte à tous les malheurs.

On repère également dans Avatar 2 : La voie de l'eau un grand trouble sphinctérien quand le déluge des zéros et des uns nécessaires au langage binaire est un flot imposant l'abolition du réel, programmatique et exterminatrice. On croyait pourtant le cinéma capable de faire place à l'autre en portant trace de l'hétérogène. Le règne de l'homogène est toujours tyrannique et fascisant, Georges Bataille en avait bien parlé en son temps qui est à l'évidence demeuré le nôtre(1). Et ce règne au service de la gloire de son brillant initiateur rejoint parfaitement – autre symptôme – la théorie économique du ruissellement qui est la justification des riches pour s'enrichir davantage dans le siphonnage des richesses qui est pour les autres un asséchement. Le ruissellement est une incontinence, le grand naufrage des puissants(2).

Jake Sully dans l'océan dans Avatar 2 : La voie de l'eau
© Walt Disney Company

Les troubles cognitifs, eux, ne sont pas en reste. La portée supposément écolo de la fable d'Avatar 2 : La voie de l'eau est d'abord radicalement démentie par l'empreinte écologique catastrophique d'un blockbuster ayant exigé la dépense d'un budget évalué entre 250 et 400 millions de dollars, soit l'équivalent du PIB du Qatar ou d'Israël. La fable ne cesse pas ensuite de se contredire à chaque fois que James Cameron, victime de ce bon vieux complexe de Néron(3), croit bon d'incendier systématiquement Pandora, incapable de recréer une nouvelle planète bleue sans y rejouer la guerre du Vietnam. La forêt d'Avatar 2 : La voie de l'eau n'est belle qu'en brûlant et c'est ainsi que le démiurge n'échappe pas à l'époque sinistre des mégafeux. Pour éteindre l'incendie, il faut de l'eau et que d'eau, que d'eau, de la verte et de la bleue, de la vraie en litres et mètres cubes comme des effets spéciaux numériques pour en volatiliser les effets lib(ér)atoires.

L'eau purifiée vendue par James Cameron dans Avatar 2 : La voie de l'eau en gros paquets de données comme s'il travaillait pour Nestlé est un purificateur pour l'impureté ontologique du cinéma. On pense alors, et inévitablement, à ce que disait de la mer le poète Sully Prudhomme : « Une telle quantité d'eau frise le ridicule ».

Post-cinéma
(c'est assez du sirop)

Avatar est un avatar monumental du post-cinéma. Ses grandes eaux sont celles d'un Grand Bleu au fond duquel il n'y a rien (Luc Besson aura donc été le poisson-pilote d'une liquidation entamée avec les années 80, la grande décennie du cinéma siphonné par la publicité)(4). Et son bassin d'être rempli de diverses créatures barbotant complaisamment dans le sirop. Des prédateurs comme le squale gris de Steven Spielberg. Et d'autres respectueuses du grand despote inspirant tous les grands imagiers hollywoodiens : Walt Disney. La palme revient dans Avatar 2 : La voie de l'eau aux cétacés de Pandora, ces Tulkuns qui roulent des yeux sans avoir une larme pour la grande histoire dont ils sont pourtant issus et qu'ils trahissent en l'infantilisant outrageusement, cachalot de Moby Dick, baleines de Jonas et de Pinocchio.

Les Tulkuns d'Avatar crachent de l'eau qui est un grand O, moins un vide qu'un grand néant, le sirop d'un grand zéro. Le curaçao sans alcool n'est pas du curaçao. On répondra alors comme le peuple révolutionnaire raconté par Jules Michelet, tel ce grand cétacé qui se soulève en criant : c'est assez.

Le post-cinéma est contemporain de la post-vérité, deux symptômes des temps consensuels et post-politiques(5). Dans tous les cas, le réel qui est intraitable en étant toujours encombrant est purement et simplement devenu indésirable. Le réel évacué comme on tire la chasse dont les eaux prennent quelquefois la couleur bleue des produits nettoyants et javelisants. L'amour de l'autre n'est en post-cinéma que simulé. L'autre, ici on n'en veut pas, surtout qu'il est celui qui nous regarde en en sachant un peu plus que nous sur notre désir et notre inconscient. C'est pourtant en se confrontant avec lui qu'il y a eu cinéma comme c'est à sa seule condition qu'il y en aura encore. C'est assez du post-cinéma dont les simulacres mimétiques liquident le réel et la fiction, engloutissant des centaines de millions de dollars sous des mètres cubes de simulation. Un post-cinéma du visuel et du clonage dont la pauvre Sigourney Weaver fait ici les frais, ayant déjà expérimenté la chose mais avec plus de cruauté dans Alien, la résurrection (1997) de Jean-Pierre Jeunet, autre poisson-pilote français du cinéma mutant en post-cinéma. L'immersion a la noyade pour unique destination finale.

Opération Turquoise
(le bleu est une couleur consensuelle)

James Cameron a pu naguère intéresser quand il avait encore le désir de faire jouer les différences en les dialectisant, un pied dans l'ancien monde et l'autre dans le nouveau, avec Terminator 2 (1991) en guise de charnière qui est son chef-d'œuvre. Dans le combat entre le T-800 incarné par Arnold Schwarzenegger et le T-1000 interprété par Robert Fitzpatrick, il y avait encore de l'hétérogène, de l'écart marquant la différence de deux âges du cinéma. La vieillerie d'un acteur alors chargé de tenir au vieux modèle industriel, comme à l'incarnation qui en soutient les images, résistait au canon à eau des nouveaux effets spéciaux prophétisés par le nouvel âge, numérique et apocalyptique.

Depuis Titanic (1998), un carton planétaire qui d'ailleurs dit beaucoup d'une soif de gigantisme se confrontant aux imaginaires de l'eau comme pour en conjurer la hantise, James Cameron est passé de l'autre côté du miroir. De l'autre côté du bleu virant désormais au vert, l'usage symbolique du making-of sert de dernière preuve attestant, au-delà des impératifs publicitaires, qu'il y a bien eu de la chair nécessaire à soutenir un spectacle hurlant par ailleurs et sans cesse qu'il peut dorénavant s'en passer. Le bleu est la couleur consensuelle par excellence – comme le montre l'historien des couleurs Michel Pastoureau, « elle ne fait pas de vagues »(6). Le bleu est dans Avatar 2 : La voie de l'eau celle d'une opération Turquoise d'un nouveau genre, même si y voisinent la machine militaire et l'ombre de l'extermination. Pourquoi célébrer la copie quasi-parfaite d'un monde qui n'existe pas, si c'est pour y loger de surcroît les vieux poncifs sexistes (jeunes, les femmes minaudent ; plus âgées, elles pleurent et crient), sinon pour liquider tout désir de filmer celui qu'il y a ? Et comme il n'y en a pas d'autre...

James Cameron a la tête bien faite, mais pleine d'un sirop de javel fatal à la pensée. Son hydrophilie confine à l'hydrocéphalie et s'il fait de grands ronds dans l'eau, c'est une suite de petits zéros.

Notes[+]