« Terminator 2 » : Arnold Schwarzenegger, Figure paternelle et Corps obsolète
Par Thibaut Grégoire, le 31 Août 2017
Pour Le Rayon Vert Cinéma

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« Terminator 2 » : Arnold Schwarzenegger, Figure paternelle et Corps obsolète

« Terminator 2 » : Arnold Schwarzenegger, Figure paternelle et Corps obsolète

« Terminator 2 – Judgment Day » de James Cameron (1991)

 

Alors que le premier Terminator (James Cameron, 1984) érigeait le personnage d’androïde incarné par Arnold Schwarzenegger comme un des plus grands croquemitaines du cinéma de genre, sa suite, réalisée sept ans plus tard, reconstruisait son image dès la première demi-heure pour faire d’une machine à tuer un protecteur d’enfants(1)Alors que le Terminator du premier volet était envoyé du futur pour tuer Sarah Connor, celui du second, reprogrammé, avait pour mission de protéger la progéniture de celle-ci, John Connor, amené à devenir un leader dans la lutte contre les machines près de quarante ans plus tard.. Sorti quelques mois après un autre film mettant Schwarzenegger en contact avec des enfants, presque à la manière d’une étude behavioriste (Un flic à la maternelle, Ivan Reitman, 1990), Terminator 2 : Judgment Day pérennisait donc cette équation qui allait presque devenir la routine pour l’acteur dans toute la première partie des années 90.

Jérôme Momcilovic a beaucoup parlé de cette confrontation entre Schwarzenegger et l’enfant dans l’ouvrage qu’il a consacré à l’acteur(2)Jérôme Momcilovic, Prodiges d’Arnold Schwarzenegger, Paris, Capricci, 2016., notamment dans son analyse de la trame de Last Action Hero (John McTiernan, 1993), mais également dans celle d’une scène en particulier de Terminator 2, lors de laquelle Sarah Connor regarde son fils jouer avec le T-800. Par la voix-off, Sarah Connor fait part de son sentiment sur cette relation : le Terminator sera toujours présent pour son fils, que ce soit pour jouer, pour le protéger, pour répondre à ses questions, plus que n’importe quel père de substitution. Cette scène, et beaucoup d’autres confrontant Schwarzenegger à John Connor enfant (Edward Furlong), font intervenir une double fonction que l’acteur a endossée à de nombreuses reprises dans les années 90 : celle de père/jouet – dans T2, mais également dans Un flic à la maternelle, Junior (Ivan Reitman, 1994) et, de manière totalement limpide et paroxystique, dans La Course au jouet (Brian Levant 1996)(3)Nous y reviendrons dans un texte ultérieur..

On peut voir, dans cette incarnation récurrente du jouet, la figure un peu théorique de l’acteur qui se moule et agit selon les désirs et les a priori du  spectateur, de ce fait assimilé à un enfant parfois capricieux. Mais cette idée du jouet est également liée à la figure paternelle qu’incarne de manière assez étrange Schwarzenegger dans le cinéma populaire américain des années 90. Il est la représentation ultime du père disponible, totalement dévoué à ses enfants car condamné à exaucer tous leurs vœux, à toujours devoir « jouer » avec eux. À l’ère de l’enfant-roi, la figure irréelle, surhumaine, de « Schwarzy » s’impose comme un idéal familial donné comme inatteignable – dans T2, il est présenté comme le seul père possible alors qu’il n’est pas humain.

Arnold Schwarzenegger et Edward Furlong

Cette fonction patriarcale qu’endosse l’acteur dans quelques films familiaux de la période la plus faste de sa carrière sur le plan commercial – et dans Terminator 2, qui est certes un « blockbuster » assumé mais ne porte peut-être pas encore en lui cette volonté affichée qu’ont ceux d’aujourd’hui de plaire au plus grand nombre – va également avoir comme effet secondaire de lui conférer, pour les deux décennies qui vont suivre, une image liée à une certaine forme d’ancienne garde, comme si le fait d’avoir été le père absolu de la décennie 90 l’eut condamné à vieillir prématurément, jusqu’à en devenir pratiquement obsolète.

Judgment Day s’avère particulièrement prémonitoire sur ce point. Rétrospectivement, il est assez saisissant de constater que le film annonce la trajectoire que va prendre la carrière de Schwarzenegger et ce qu’il sera amené à devenir. En le confrontant aux CGI (computer-generated imagery, ou images de synthèse), à cet effet numérique parfait et insaisissable qu’est le T-1000(4)Comme dans le premier Terminator, le T-800 se voit assigner un adversaire envoyé en même temps que lui pour contrecarrer sa mission. Si, dans le premier volet, il s’agit d’un être humain, le second lui oppose un ennemi a priori plus fort, plus performant que lui, puisqu’il s’agit d’une machine le surpassant sur le plan technologique. Composé de métal liquide, le T-1000 a le pouvoir de se régénérer, d’esquiver les coups ou de passer outre beaucoup d’obstacles matériels., le film orchestre un face-à-face prophétique entre l’action star type des années 80-90 et l’effet spécial numérique, destiné à prendre le dessus sur celui-ci dans la décennie qui va suivre. Cette mise en commun de deux types d’action, l’une en pleine adaptation à de nouvelles normes – voire en pleine crise – et l’autre en devenir, donne lieu à des morceaux de bravoure physiques et esthétiques – en particulier la longue confrontation finale entre le T-800 et le T-1000, dans une fonderie – qui prennent une autre ampleur aujourd’hui. Elle met notamment en exergue la dimension nostalgique du héros d’action, représenté ici par Schwarzenegger qui, par son physique démesuré, préfigure également les corps numériques irréels des blockbusters actuels(5)La nouvelle copie convertie à la 3D, qui sort ce 30 août en salles, apporte également une dimension rétrospective supplémentaire, puisqu’elle ajoute au film des années 90 une caractéristique du cinéma de divertissement des années 2010, amenant un effet de loupe troublant, voire de vertige temporel, au matériau original.. Cette opposition entre une star sur le déclin – même si elle ne le sait pas encore – et l’image numérique atteint sa quintessence dans l’affrontement final et se traduit visuellement par le jeu sur les couleurs, entre le chaud et le froid, le rouge et le bleu. Dans ce climax long et douloureux pour l’acteur et ce qu’il représente, Schwarzenegger devra notamment en passer par l’automutilation – avant d’être défiguré puis mis à terre – pour faire face à son adversaire, qui lui a coincé le bras dans l’écrou d’une machine tournante.

Cette idée de martyr symbolique et d’un acte de violence infligé à soi-même est également très symptomatique – a posteriori, toujours – de l’état actuel des action stars d’antan. Il suffit de jeter un coup d’œil à la saga Expendables, dans laquelle Schwarzenegger et ses homologues (Stallone, Willis, Norris, Van Damme, etc.) rejouent de manière caricaturale et satirique les figures et archétypes qui sont censés avoir fait leur gloire dix, quinze ou vingt ans plus tôt. Il s’agit donc de mettre en exergue le fait que la gloire, la jeunesse et la force ont passé, de manière assez perverse, pour faire surgir de la comédie, ou tout du moins une ironie tout à fait pernicieuse. Un autre exemple de cette mise en scène de la « déchéance » de l’image de la star – d’autant plus cruelle qu’il s’agit d’un acteur de la performance physique – se trouve dans la filmographie tardive et très récente de Schwarzenegger, notamment deux films dans lesquels il incarne à nouveau un père, mais cette fois-ci confronté au deuil de son enfant et à une souffrance ostentatoire – sentimentale et psychologique, cette fois-ci – de pratiquement tous les plans(6)Maggie (Henry Hobson, 2015) et Aftermath (Elliott Lester, 2017)..

Fiche Technique

Réalisation
James Cameron

Scénario
James Cameron, William Wisher Jr.

Acteurs
Arnold Schwarzenegger, Edward Furlong, Linda Hamilton

Durée
2h36

Genre
SF, Action

Date de sortie
1991

Notes   [ + ]

1. Alors que le Terminator du premier volet était envoyé du futur pour tuer Sarah Connor, celui du second, reprogrammé, avait pour mission de protéger la progéniture de celle-ci, John Connor, amené à devenir un leader dans la lutte contre les machines près de quarante ans plus tard.
2. Jérôme Momcilovic, Prodiges d’Arnold Schwarzenegger, Paris, Capricci, 2016.
3. Nous y reviendrons dans un texte ultérieur.
4. Comme dans le premier Terminator, le T-800 se voit assigner un adversaire envoyé en même temps que lui pour contrecarrer sa mission. Si, dans le premier volet, il s’agit d’un être humain, le second lui oppose un ennemi a priori plus fort, plus performant que lui, puisqu’il s’agit d’une machine le surpassant sur le plan technologique. Composé de métal liquide, le T-1000 a le pouvoir de se régénérer, d’esquiver les coups ou de passer outre beaucoup d’obstacles matériels.
5. La nouvelle copie convertie à la 3D, qui sort ce 30 août en salles, apporte également une dimension rétrospective supplémentaire, puisqu’elle ajoute au film des années 90 une caractéristique du cinéma de divertissement des années 2010, amenant un effet de loupe troublant, voire de vertige temporel, au matériau original.
6. Maggie (Henry Hobson, 2015) et Aftermath (Elliott Lester, 2017).
Thibaut Grégoire

Thibaut Grégoire

Rédacteur au Rayon Vert et au Suricate Magazine. Fondateur de Camera Obscura Cinéma.
Thibaut Grégoire

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Pour citer cet article : Thibaut Grégoire, « « Terminator 2 » : Arnold Schwarzenegger, Figure paternelle et Corps obsolète », dans Le Rayon Vert Cinéma [En ligne], publié le 31 Août 2017, imprimé le 24 September 2017, URL : https://www.rayonvertcinema.org/arnold-schwarzenegger-terminator-2-judgment-day/.