« Avant que nous disparaissions » : Le Fantôme chez Kurosawa, entre Matérialité et Peur
Par Guillaume Richard, le 5 Juin 2018
Pour Le Rayon Vert

Before We Vanish Kurosawa

« Avant que nous disparaissions » : Le Fantôme chez Kurosawa, entre Matérialité et Peur

« Avant que nous disparaissions » : Le Fantôme chez Kurosawa, entre Matérialité et Peur

« Avant que nous disparaissions » (Before We Vanish, 2017), un film de Kiyoshi Kurosawa

On dit des grands cinéastes qu’ils réalisent à chaque fois le même film. Si cette assertion peut être vraie pour Kiyoshi Kurosawa, tant la récurrence des thèmes et des formes paraît chez lui évidente, il faut bien reconnaître que ses films récents ont fait évoluer son œuvre vers d’autres horizons de sens. Avec Vers l’autre rive et Avant que nous disparaissions (pour ne prendre que ces deux films en exemple), le fantastique, chez Kurosawa, s’est ouvert à de nouvelles formes d’expression. Un fantastique horrifique construit initialement sur la peur du fantôme a laissé place à un fantastique d’inspiration hybride, mêlant science, SF et récits intimes où le fantôme est filmé comme un être presque bienveillant. Avant que nous disparaissions illustre parfaitement dans cette logique. Le film raconte l’histoire d’une invasion extraterrestre invisible où des entités mystérieuses, prenant possession de corps humains, cherchent à activer un passage temporel sur terre pour mener à terme un projet apocalyptique. Ce récit, qui laisse encore une large place à l’invisible – la marque de fabrique du cinéaste, est traité par Kurosawa avec un humour grotesque tournant en dérision le genre SF, puisqu’il n’hésite pas à recourir, au même titre que Denis Côté dans Boris sans Béatrice, à des effets grandiloquents (explosions, artillerie lourde, etc.) de manière volontairement cheap. Par là, Avant que nous disparaissions déconcerte autant qu’il ne fascine. Kurosawa trouve en effet une nouvelle forme d’expression pour ses démons doublée d’un commentaire métadiégétique ironique. Plus encore, le film permet de (re)poser une autre question au cinéma de Kurosawa : et si l’existence des fantômes n’était qu’une parabole pour parler de la peur des humains de disparaître ?

Ce qui stimule en premier lieu la curiosité dans Avant que nous disparaissions, c’est son intérêt, peu relevé dans les études sur le cinéaste, pour la science et l’évolution. Il est question d’un virus mystérieux et d’extraterrestres venant mettre fin au règne de l’espèce humaine. Les faits sont traités de manière très factuelle, presque comme une vérité scientifique où les éléments relevant du fantastique sont assimilés à des faits réalistes. Si Kurosawa filme encore les envahisseurs dans la pénombre, principalement lors de leur première apparition, ce jeu de l’ombre et de la lumière disparaît rapidement au profit d’une assimilation complète des personnages dans le récit. Il n’y a plus là de mystère ni de lutte : les envahisseurs ont une réalité physique indubitable. Ils sont le produit d’une évolution biologique complexe comme il pourrait en exister des millions au sein de notre univers. Ce ne sont donc plus des fantômes à proprement parler, même si leur apparence réelle ne sera jamais révélée et qu’un rapport à l’invisible guide encore la perception du spectateur. Ce changement de forme du fantôme que propose Avant que nous disparaissions n’est pas anodin, involontaire ou parodique. Il ne fait que concrétiser le destin des fantômes chez Kurosawa qui ont toujours eu un pied dans le monde des vivants.

Cette « vérité scientifique » du spectre, assorti d’un goût marqué de Kurosawa pour la science, se trouvait déjà énoncé clairement dans Vers l’autre rive par le biais des deux cours de physique prodigués par Yusuke, qui est lui-même un fantôme dans le film. Le premier cours porte sur la lumière et le vide. Comme le souligne Romain Lefebvre de Débordements, « en conséquence de la manière dont Kurosawa se rattache ici au discours scientifique et à la conception de la réalité qui en émane, ce sont les moyens propres de la fiction qui s’avèrent les plus capables d’élever cette dernière à une espèce de dignité réaliste. Le partage entre science et fiction est ici on ne peut moins clair ; l’une et l’autre s’enrichissent plutôt mutuellement. » .(1)Romain Lefebvre, « Vers l’autre rive, Kiyoshi Kurosawa : Sous un vent léger » Débordements, Le 14 octobre 2015.. Ce qui pose la question de la réalité du fantôme : « Les fantômes existeraient, et Vers l’autre rive serait un film réaliste ? Le film lui-même aide à répondre à ces questions. Oui, les fantômes existent, comme le vide dans la conception scientifique, c’est-à-dire comme production expérimentale, dans la mesure où il y a un appareil qui les fait apparaître. La manière dont le cinéma de Kurosawa fait appel à la croyance du spectateur, sans sacrifier à la recherche de l’illusion de naturel, peut être rapportée à une conception de la réalité qui en fait un lieu d’invisible et de passages, et fait de l’artifice l’élément non pas contraire mais nécessaire à la réalisation ou à l’actualisation de tels passages. »(2)Ibidem

Si cela nous permet de statuer sur la forme du fantôme chez Kurosawa (sa nature ontologique, dirions-nous), il en découle que cette présence du discours scientifique dans ses derniers films acquiert aussi une fonction narrative. Le deuxième cours que dispense Yusuke se concentre sur l’évolution de l’univers. Celui-ci est en constante expansion et la présence de l’homme n’est qu’un épisode microscopique du tout début de son histoire. Yusuke fait part à l’assemblée, et à sa femme qui l’accompagne dans un dernier voyage avant l’au-delà, de sa joie de participer à ce moment et de sa fierté d’avoir pu être de passage sur terre. Vers l’autre rive est résolument un film optimiste où les fantômes transmettent aux vivants des moyens d’effectuer leur deuil. Pourquoi Kurosawa déplace-t-il cette thématique dans un cadre cosmologique avec pour toile de fond des vérités scientifiques ? Pourquoi arracher le fantôme à sa nature fantasmatique pour lui conférer une nouvelle réalité ? Si le fantôme n’a jamais été une pure production de l’esprit chez Kurosawa, ni même un pur postulat fantastique, c’est qu’il a toujours concerné les vivants et traduit une peur logée dans le creux même de la réalité.

Avant que nous disparaissions renverse de manière inattendue l’optimisme de Vers l’autre rive. Ici, il n’y a plus de fierté pour l’homme à participer au destin prodigieux de l’univers et au passage vers la mort. À l’émerveillement se substitue le désir de destruction, à l’image de Sakurai (Hiroki Hasegawa), qui finit par aider les extraterrestres à accomplir leur travail. Le spectateur est ainsi invité à s’identifier à ce personnage de looser qui ne voit plus le mal qu’il y aurait à éradiquer sa propre espèce. Kurosawa semble lui-même indifférent à ce sort. Il préfère rajouter des couches en singeant le destruction-porn des blockbusters contemporains. Dans l’épilogue du film, il cherche néanmoins à nous ramener vers une compassion pour l’humanité à travers l’histoire du couple dont le mari est possédé par un des aliens. Cela sonne faux, nous serions alors encore dans la parodie, ou alors est-ce peut-être le seul moment de sincérité de Avant que nous disparaissions qui marque le triomphe de l’amour sur la mort ?

Le matérialisme scientifique dont fait preuve Kiyoshi Kurosawa semble pourtant dénué de toute compassion pour l’humanité. Le cinéaste nous adresse peut-être un message pessimiste sous la forme d’un avertissement : l’être-humain est en passe de s’inscrire dans un devenir-fantôme dont la disparition s’avère relativement imminente. Les extraterrestres réduisent en effet les humains à des spectres errants en leur retirant ce qu’ils appellent des « concepts ». La propriété, le travail ou la famille sont ainsi successivement volés à différents personnages humains du film, les laissant déboussolés dans la nature. Cette idée brillante établit un lien évident entre l’homme et le fantôme, qui n’est plus un entité extérieure ou fantastique, mais ce à quoi est condamné l’homme. Jamais ce dernier n’avait été montré par Kurosawa avec une telle fragilité biologique où un rien peut supprimer le lien qui relie un personnage à l’humanité. Si le fantôme est bien un double chez le cinéaste japonais (3)Ibidem, il l’est en tant que miroir tendu à l’homme pour contempler son propre devenir et sa propre fragilité. Le fantôme est l’incarnation d’une menace et d’un avertissement. Il devient presque un messager sensé rappeler aux humains leur condition, un messager qui invite à retourner vers l’humanité. En ce sens, Vers l’autre rive et Avant que nous disparaissions ne sont pas si différents. Les deux films lancent, certes de manière diamétralement opposée, un appel pour une réinvention des valeurs humaines où seraient reconsidérés notre place au sein du cosmos et notre rapport à ce qui nous attend sur l’autre rive.

Fiche Technique

Scénario et Réalisation
Kiyoshi Kurosawa

Acteurs
Masami Nagasawa, Ryuhei Matsuda, Hiroki Hasegawa, Mahiro Takasugi

Durée
2h09

Genre
Drame, Fantastique

Date de sortie
2017

Notes   [ + ]

1.Romain Lefebvre, « Vers l’autre rive, Kiyoshi Kurosawa : Sous un vent léger » Débordements, Le 14 octobre 2015.
2, 3.Ibidem

Guillaume Richard

Co-fondateur et rédacteur du Rayon Vert.

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Pour citer cet article : Guillaume Richard, « « Avant que nous disparaissions » : Le Fantôme chez Kurosawa, entre Matérialité et Peur », dans Le Rayon Vert [En ligne], publié le 5 Juin 2018, imprimé le 21 June 2018, URL : https://www.rayonvertcinema.org/avant-que-nous-disparaissions/.