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Les 4 policiers (Álex García, Hovik Keuchkerian, Patrick Criado, Roberto Álamo) dans Antidisturbios
Critique

« Antidisturbios » de Rodrigo Sorogoyen et Isabel Peña : Le silence des bourreaux

David Fonseca
Antidisturbios est une mini-série qui devrait être regardée en mode split screen, par écran interposé, comparativement au documentaire de David Dufresne, Un pays qui se tient sage, sorti sur les écrans en 2020, la même année que la série. Un film documentaire, une série de fiction partageant un intérêt commun pour la question/la gestion des violences policières, l’époque aidant, mais en une approche radicalement différente : quand le documentaire de David Dufresne donne le sentiment de tenir les coupables de cette violence (pour le dire massivement, une police qui ne serait plus républicaine mais gardienne des seules valeurs de la bourgeoisie), la circonscrivant l’enfermant dans sa caméra-vérité mais l’appauvrissant ce faisant, cette violence, au contraire, dans la mini-série, ne cessant jamais de circuler ni de s’échanger entre les protagonistes, effacerait le crime comme la possibilité d’enquêter, le monde entier, l’enquêteur lui-même, le spectateur, tous responsables d’une violence dont la bavure policière ne serait que l’extrême pointe.
David Fonseca

« Antidisturbios », une série TV de Rodrigo Sorogoyen et Isabel Peña (2020)

Antidisturbios, mini-série de six épisodes écrite par Isabel Peña et Rodrigo Sorogoyen, permet au désormais renommé réalisateur espagnol de refaire la synthèse politico-policière de deux de ses précédents films, Que Dios Nos Perdone (2017) et El Reino (2019), l’autorisant peut-être à effacer les traces d’un crime imparfait, celui commis avec son trop empreinté Madre, sorti sur les écrans en même temps que la série télévisuelle. Une mini-série qu’il faut sans doute regarder avec intérêt et presque à regrets, en la confrontant au documentaire de David Dufresne, Un pays qui se tient sage, où comment la fiction fait la leçon à un certain cinéma vérité.

Antidisturbios suit le destin comme le quotidien d’une unité d’intervention de six hommes lors d’une opération d’évacuation d’un immeuble insalubre où sont logés de jeunes migrants. Une opération à laquelle s’oppose une association de défense de leurs droits, qui se terminera par une bavure, la mort d’un individu présent sur les lieux. S’ensuit une enquête d’une police des polices sur la mort de ce jeune Sénégalais pourtant non-concerné directement, lors de cette intervention sous-tension pour le moins musclée, mais enquête impossible à mener sur sa mort à mesure que se déroule l’intrigue, une recherche de la vérité à laquelle manquera toujours un aveu, une confirmation, une image (celle de l’intervention filmée par l’une des locataires, supprimée d’abord par l’unité d’intervention après la bavure puis retrouvée dans son cloud plus tard par une jeune enquêtrice de la police des polices). Une image en moins/une image en trop, une tentative de ne pas effacer des mémoires le témoignage qui manquera toujours. Une enquête dont les responsabilités, à proportion que la police des polices s’efforce d’en démêler l’écheveau, s’étire jusqu’à ne plus apercevoir son fil, qui montre que La Police, malgré ses efforts pour faire bloc, ne résiste pas à un coup de matraque comme disperse le bâton dans la fourmilière.

Contrairement au documentaire de David Dufresne, la police n’est pas montrée, en effet, comme un corps unifié, mais traversée de tensions comme d’enjeux qui en font aussi le terrain de la dispersion comme le lieu où le maintien de l’ordre doit d’abord débuter en son sein afin de contenir au possible les animosités qui s’expriment. Et il faudrait d’emblée, split screen démultiplié façon De Palma, immédiatement se replonger dans la filmographie de Sidney Lumet, par exemple, en priorité Serpico (1973) comme Le Prince de New-York (1981), mais aussi tout le cinéma « complotiste » des mêmes années, Conversation secrète (1974) de Coppola en tête, auquel le film de Pakula renvoie en écho lors des scènes d’écoute à la Parallax View (1975). La mini-série s’inscrit sans doute dans cette filiation, tente de refaire non pas la généalogie mais les Généalogies d’un crime (1997), comme Catherine Deneuve, dans le film de Raoul Ruiz, aurait enfanté du criminel dont elle avait pris la défense comme avocate, un enfant qui était pourtant mort comme la vérité s’efface à mesure que chacun s’efforce de l’étreindre dans la série.

Une enquête, dans Antidisturbios, qui débute par la micro-responsabilité d’un individu pour la porter jusqu’aux confins, la série se demandant qui est responsable : responsable du drame le jeune policier fougueux incapable de maîtrise lors de l’intervention ? Responsables ses collègues, de n’avoir pas su contenir ce si « chaud bouillant » collègue, qui devrait « baisser de quelques degrés », selon l’un de ses comparses ? Responsable leur chef de groupe, qui ne souhaitait pas que l’intervention ait lieu, le signalant à de multiples reprises à sa hiérarchie, qui finit malgré tout par consentir aux ordres donnés ? Responsable, son propre supérieur hiérarchique, qui se défausse sur le juge intimant l’ordre de faire évacuer les lieux? Responsable le juge, qui ne fait qu’appliquer la loi, mais quelle loi : pourquoi avoir autorisé cette expulsion quand d’autres juges la refusaient/la refuseraient, se demande la jeune enquêtrice ? Responsable encore ce même juge en collusion avec une société de construction d’immeubles pour touristes, comme les flics qui y participent en sous-main ? Responsables les touristes de provoquer une hausse du coût de l’immobilier, chassant de leurs quartiers de pauvres résidents incapables désormais de s’acquitter de leur loyer ? Responsable, aussi, ce désir d’avoir enfin son chez soi, un projet immobilier, rêve le mieux partagé par les sociétés consuméristes comme par ce flic présent lors de l’intervention dramatique, qui se fait prêter de l’argent par un oncle (policier) véreux ? Responsable le monde entier, dès lors ? Le monde entier, symbolisé par l’impersonnalité et la généralité de la loi ? Alors, responsable aussi, il faut y revenir, cette loi, aveugle aux situations particulières, qui fait expulser les mauvais payeurs d’un logement insalubre? Responsables, autant, les locataires/mauvais payeurs ? Responsable, aussi, le propriétaire de réclamer son dû pour un logement indigne dont la dégradation est provoquée aux fins d’expulsion ? Responsable, de même, le banquier, pour avoir tardé à transmettre au juge un accord de prêt bancaire aux locataires/mauvais payeurs ? Responsable la plateforme associative d’avoir chauffé la police, association venue s’interposer entre les forces de l’ordre et les locataires qu’il s’agissait d’expulser ? Responsable la police des polices qui s’attarde sur le maillon le plus faible du donneur d’ordre plutôt que de questionner la chaîne de commandement ?

Vicky Luengo entourée de policiers dans Antidisturbios
© Movistar +

Responsable la direction générale de la police d’avoir bouclé trop tôt l’enquête, ne concluant pas à une bavure policière, avant que ne soit retrouvée la vidéo de l’intervention qui mettra finalement en cause la police, générant de nouvelles manifestations/émeutes et violences policières en manière de riposte, direction générale qui décide de faire alors « un exemple » lorsque la « vérité » éclate au grand jour, lâchant/trahissant ses plus fidèles lieutenants, toujours prompts à obéir aux ordres, prenant des mesures internes contre eux mais poursuivis aussi, finalement, par la justice pour homicide involontaire? Responsable l’État de ne pas donner plus de moyens à ses équipes, qui en lieu et place de trois fourgons de police nécessaires pour ce type d’intervention, n’en autorise qu’un seul sur les lieux ? Responsables les terroristes, qui placent l’État espagnol en son seuil d’alerte maximal, niveau IV, contraignant l’administration à concentrer ses forces sur d’autres types d’opération, démunissant les autres équipes d’interventions d’une logistique digne de ce nom ? Responsables toujours les terroristes, dommage collatéral sans doute, mais quel terrorisme : le terrorisme, mais in situ le terrorisme, celui de l’« ennemi intérieur » dans sa version basque dans Antidisturbios, comme celui des mouvements de sédition Catalan (dont la télévision diffuse, chez l’un des policiers, des images de manifestation des indépendantistes) qui culmineront avec l’arrestation de son leader Carles Puigdemont, indépendantisme Catalan dont de nombreuses écharpes de « supporters » se trouvent également dans les locaux de la police clamant une « Andalucia libre », la police, elle-même, donc, « ennemie de l’intérieur », ennemie de Madrid, facteur/fauteur de troubles dans un ordre public supérieur ? Mais aussi, dans la série, responsable le terrorisme « transnational », « islamiste », dont le centre est sans cesse fuyant, à la fois extérieur au pays comme à l’intérieur ? Responsables aussi les États, tous les autres, de n’avoir pas su s’en prémunir, le terrorisme ayant sans doute valeur paradigmatique et hautement symbolique dans Antidisturbios pour signifier l’impossibilité d’une telle enquête qui, au fur et à mesure, s’étend aux dimensions de l’univers ? Responsables, enfin, vous et moi, spectateurs-de-ne-rien-faire comme cette enquêtrice de la police des polices qui est à la fois acharnée, en quête de vérité/de justice/de promotion (?), qui, à se disperser sur tant de fronts, ne sait plus bien ce qu’elle (re-)cherche, tout aussi fascinée par l’un des policiers, dont elle ne cesse pas de regarder les images postées sur les réseaux sociaux, qui lui confère le crédit qui lui manquait, à la fois révulsée par la mort injuste d’un individu dont l’identité se perd pourtant dans sa tête au cours de l’enquête (obligée de la retrouver dans un bloc-notes) mais tout autant subjuguée par l’agent du « mal »/mâle, enquêtrice oscillant entre réalité et fantasme de la vérité, pureté de l’enquêtrice qui s’abîmera dans une relation sexuelle avec ce flic au carrefour de tous les dangers ? Responsable, dès lors, les désirs, les pulsions de chacun ? Responsables ce qui nous fait ? Responsable l’humanité de l’homme ?

Un problème comme une affaire ne cessant pas de se déplacer se diluant dans Antidisturbios comme le sens des responsabilités : mais comment donc monter un dossier ? Comment donc instruire une affaire comme une existence ? Comment tenir plus longtemps debout, à accumuler toutes ces responsabilités ? Finalement, responsable la responsabilité ? Cette responsabilité dont les sociétés contemporaines ont fait un principe sacro-saint, une éthique (Hans Jonas) consacrée par le fameux principe de précaution. Oui, responsable la responsabilité comme celles du chef de groupe à l’origine de la bavure, Salva, qui s’accumulent sur sa seule tête en un point de tension ou celle de son collègue qui se la fait débonder, littéralement éclater en fin de série par un groupe de supporters parce qu’il faut bien, tôt ou tard, évacuer la pression, dont la psyché se réfugie dans la dépression. Chef Salva, – mais qui sauvera-t-il ? – chef Salva, chef de quoi ? dont les responsabilités s’exacerbent jusqu’à le faire ployer, depuis celle de son équipe comme de sa vie de couple et de famille en train de s’enrayer, lui le déjà divorcé, comme ce concours d’inspecteur qu’il ne parvient pas à réussir, ses responsabilités qui lui écrasent littéralement le dos, sa ceinture lombaire qui le lâche, au risque de les laisser tous « orphelins », équipiers comme famille. Salva qui répond : « Il se peut qu’un jour mon dos se casse en deux...jusqu’ici tout va bien... ». Jusqu’ici tout va bien, disait La haine de Mathieu Kassovitz, mais rien ne va plus depuis longtemps : oui, qui tient l’autre dans ce monde ? Qui tient Salva le sauveur ? Qui le fait marcher : à le voir dans Antidisturbios, on ne sait plus bien, certains jours, qui porte l’autre, lui ou son falzar, tout son corps gainé maltraité comme ses manifestants ceinturés ?

Une enquête policière dont la leçon fondamentale serait : plus on s’approche de la lumière plus on s’aperçoit d’ombre. L’origine de toutes choses comme la vérité n’ayant pas de centre mais fonctionnant sur un mode réticulaire insaisissable. Une enquête qui montre policiers et manifestants (mais aussi policiers s’opposant entre eux comme couples se déchirant, familles se décomposant) s’affrontant, dès lors, dans un espace public vidé de ses véritables responsables (où sont-ils ? qui sont-ils?), autour d’un centre absent, qui dit donc l’impossibilité de s’entendre faute de disposer d’une langue commune, celle-ci s’étant diluée en un curieux esperanto intraduisible à mesure que les responsabilités se sont diffusées dans tout le corps social s’y évanouissant, la vérité se contaminant elle-même à force d’être prospectée, vérité sans cesse impure aussitôt que chacun la désire pure. Une absence de langue commune, confinant à un dialogue d’absents, contrairement au documentaire de David Dufresne qui convoquait victimes, policiers, comme spécialistes et intellectuels de circonstance face aux images de violences policières, dialogue d’absents qui ne peut que provoquer dans Antidisturbios l’hostilité franche et massive. Qui dit, « tous barbares ! », le barbare n’étant pas le primitif animal instinctif ; le barbare, sous Rome, étant celui qui, étymologiquement, borborygme à l’appui, ne parlait pas la langue commune, le latin ; le barbare, celui dont la langue n’était pas audible faute d’être comprise, partant, combattue. Tous qui, dans la série, barbare sur barbare font barbarisme, faute de commun, comme le pouvoir donneur d’ordre s’efface à l’instant où les enquêteurs le traquent, laissant sa place vacante à une multitude de micro-pouvoirs s’affrontant, de la cellule familiale à l’État, tous, donc, en lutte les uns contre les autres, à défendre plus ardemment leur pré-carré à mesure qu’il disparaît, à serrer les poings sur un vide, qui pose la question, en abyme, déjà adressée sous Rome, précisément, par le poète Juvénal, à la fin du 1er siècle, au début du 2e : Quis custodiet ipsos custodes ? Qui nous protégera contre ceux qui nous protègent ? L’État, ses bras armés, tentaculaires : la famille, le couple, les parents, les enfants, tous ceux qui ont un poing en commun, répond Antidisturbios.

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