Paloma Faith et la vanité de Paolo Sorrentino
Par Guillaume Richard, le 12 mars 2016
Pour Le Rayon Vert

Youth5

Paloma Faith et la vanité de Paolo Sorrentino

Paloma Faith et la vanité de Paolo Sorrentino

Le cinéma de Paolo Sorrentino se caractérise par un solipsisme maîtrisé, conscient de son processus de fabrication et fier d’arborer sa musculature. Il exaspère les uns (dont nous faisons partie), qui n’y voient que vanité et philosophie de comptoir, et fascine les autres, ceux qui le considèrent comme l’héritier de Fellini et d’un cinéma qui n’existe plus. Face à un tel cinéma autosuffisant refermé sur sa propre contemplation, il n’est pas facile de trouver un angle d’attaque pour frapper le colosse. Dans notre autre article consacré à Youth, nous montrons que ce qui agace ses détracteurs peut en réalité cacher un véritable processus de réflexion sur la culture, et cela essentiellement grâce à une pratique de montage.

Notre point de vue sera bien différent. Nous pouvons admettre que quelque chose fonctionne dans Youth – cette danse macabre dont nous vous parlons dans ce texte parallèle et qui traduit le mouvement général du film – sans pour autant faire abstraction du mode d’énonciation de ce cinéma qui agace tant ses détracteurs. Pour mieux comprendre la raison de cette non-affection, qui correspond à une certaine tendance de la critique française sans que celle-ci ne soit capable de nous la faire comprendre, nous allons non pas saisir le film dans son ensemble, mais une séquence bien précise qui, par son incohérence, nous permettra d’avoir une idée de cette vanité qui serait la marque de fabrique du langage de Sorrentino.

En effet, une faille dans Youth va révéler la « supercherie Sorrentino », et l’occasion n’est que trop belle pour s’y engouffrer et montrer, sur le terrain de l’esthétique, en quoi consiste cette fameuse vanité. Cette faille produit en même temps un effet comique : la maîtrise absolue qu’affiche Sorrentino se voit tout à coup réduite à sa propre imposture énonciatrice. Il se retrouve dans la position du sage dont on découvre que le savoir repose sur une compréhension erronée des choses. Un soi-disant sage qui en sait finalement beaucoup moins qu’il ne le prétend et le montre… C’est ce sentiment là qui anime bon nombre de détracteurs du cinéaste italien.

Dans Youth, Julian (Ed Stoppard) quitte Lena (Rachel Weisz) sur un coup de tête pour se mettre en couple avec Paloma Faith, une star de la pop façon Lady Gaga, qui interprète ici son propre rôle (ce qui fait sens selon notre autre article sur Youth). Après une énième saynète sensée traduire la solitude existentielle d’une génération, le film change de mode d’énonciation et introduit la reconstitution d’un clip de ladite Paloma Faith. Les effets en sont volontairement exagérés : rythme de montage effréné, décors kitch, explosions, mercantilisation extrême du corps et de la sexualité… On ne sait pas très bien si Sorrentino cite, parodie (sans que ce ne soit drôle, bien sûr) ou critique le travail de Paloma Faith. La scène étonne par sa grandiloquence et contraste avec la « sobriété » (bien que cette notion, chez Sorrentino, est toute relative) du reste du film. Le pourquoi et le comment sont finalement révélés à la fin de la séquence : il s’agissait en fait d’un rêve de Lena, toujours marquée par sa rupture avec Julian.

Paloma Faith dans Youth

Voiture et explosions

Le clip de Paloma Faith

Esthétique du clip dans Youth

Ce qui transparaît dans cette séquence, c’est la vanité avec laquelle Sorrentino apporte, comme contrepoint à ce qu’il estime être une dérive publicitaire de l’industrie culturelle qui passe au hachoir les images et les corps – et dont il ne ferait pas partie — la supposée profondeur de son cinéma. L’hôtel de Youth semble offrir un refuge solennel aux « vrais artistes » fatigués par la vulgarité de ce type d’images et de ceux qui les créent. Ici, Paloma Faith est prise pour cible. Sorrentino l’identifie clairement comme le porte-étendard (définition qui s’applique par ailleurs à la plupart des femmes dans le film) de cette décadence de l’art à laquelle sont confrontés ses personnages, les « vrais » et « grands » artistes. Ceux-ci ne nomment jamais clairement ce spectre qui semble pourtant les empêcher, en partie, d’affronter leurs démons. S’ils sont tous là à « réfléchir » sur leur existence, c’est que, selon Sorrentino toujours, le monde tourne désormais à un rythme qu’ils ne parviennent plus à suivre, ce rythme effréné que le cinéaste parodie et pose comme la négation de la grande et belle culture.

Or, il suffit de visionner quelques clips de Paloma Faith, et plus précisément « Can’t Rely on You » qui sert de point de départ à la parodie, pour se rendre compte que Sorrentino est complètement à côté de la plaque dans sa critique : les clips sont, à bien des égards, plus fouillés esthétiquement et mieux mis en scène que n’importe lequel de ses films. Certes, ils appartiennent au registre bien défini de la Pop de variété qui ne brille pas forcément par sa « profondeur », mais l’imagerie artificielle grand-guignolesque de Youth ou de La Grande Bellazza ne peut nullement se revendiquer comme une proposition de contre-esthétique. Toutes les banalités de ces deux films, et la manière pachydermique avec laquelle Sorrentino les expose, gênent déjà par elles-mêmes, tant elles sont superficielles et déconnectées des affects, d’une expérience du réel ou du vécu intime d’un être humain. Mais en critiquant le travail d’une chanteuse qui semble beaucoup plus poétique et certainement pas aussi caricatural qu’il ne le donne à voir, Sorrentino perd le masque. Le dandy avait beau se cacher derrière de beaux discours : nous ne voyons à travers son cinéma que les délires d’un ego, la vulgarité de son rapport au monde, son incapacité à penser les problèmes de l’existence qu’il tente d’approcher.

Mais Sorrentino est et restera un malin. Il place sa critique au milieu d’un rêve que fait Lena. Cette séquence exagérée serait-elle alors moins une critique de l’esthétique du clip qu’une déformation liée à la mécanique de ce rêve ? Les effets grotesques de la séquence trouveraient-ils alors une justification ? Les codes propres au passage d’un clip à la télévision sont conservés : affichage du nom de l’artiste, titre de la chanson et de l’album, sont autant de marqueurs assimilables à un regard « objectif », non personnalisé, à moins que Lena ne soit en train de rêver qu’elle regarde un clip, ce que le film ne suggère jamais. Passe encore pour ce détail. Par contre, si cela s’avère être un rêve, Sorrentino semble en méconnaître la temporalité et les fonctionnements de base. Il n’est certes par un cinéaste rêveur, mais quand même. Le montage effréné donne l’impression d’être totalement étranger aux flux temporels, souvent étirés et mystérieux, du rêve. Personne ne fait de rêves où chaque image dure maximum une seconde, comme dans sa parodie. Lui, peut-être ? Le rêve est au contraire une dilatation du temps, une intensification affective d’événements et non un feu d’artifice chaotique d’images. Sorrentino utilise peut-être ce rêve de Lena comme une couverture. C’est en tout cas une étrange mise en abyme qui, à l’image d’autres élucubrations dans Youth, ne font jamais sens par rapport à la narration et aux choix esthétiques du film.

Sans s’en rendre compte, et c’est là qu’il y a vanité, Sorrentino tourne en dérision un cliché (l’esthétique publicitaire) auquel Youth appartient pleinement, et contre lequel son cinéma en général ne peut absolument pas se poser comme une alternative. Quelle idée se fait donc Sorrentino de son propre travail pour se permettre un tel geste critique envers des images qui font partie d’un même registre que le sien ? Cette scène du clip est peut-être le tendon d’Achille du cinéma hyper contrôlé de Sorrentino. Celle qui en révèle toute la supercherie par l’absurde, arguments sur la table. Elle n’a l’air de rien comme ça, et nous en tirons peut-être des conclusions exagérées, mais il ne fait pas de doute qu’elle révèle au moins le fond pétri de vanité qui habite les films du cinéaste italien. Et c’est là que se trouve l’origine du désamour d’une grande partie de la critique et du public pour son cinéma.

Poursuivre l’analyse du cinéma de Sorrentino

Lire : « Youth » de Sorrentino : Analyse d’une Danse Macabre.

Fiche Technique

Réalisation
Paolo Sorrentino

Scénario
Paolo Sorrentino

Acteurs
The Retrosettes, Gabriella Belisario, Harvey Keitel, Alex Macqueen

Durée
124 min

Genre
Comédie, Fantastique

Date de sortie
2015

Guillaume Richard

Co-fondateur et rédacteur du Rayon Vert.


***

Pour citer cet article : Guillaume Richard, « Paloma Faith et la vanité de Paolo Sorrentino », dans Le Rayon Vert [En ligne], publié le 12 mars 2016, imprimé le 16 December 2018, URL : https://www.rayonvertcinema.org/youth-paloma-faith/.