Exposition « WEPORN » : L’Irréductibilité du Corps face à la Pornographie
Par Guillaume Richard, le 14 novembre 2016
Pour Le Rayon Vert

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Exposition « WEPORN » : L’Irréductibilité du Corps face à la Pornographie

Exposition « WEPORN » : L’Irréductibilité du Corps face à la Pornographie

Du 5 novembre au 3 décembre 2016, le GSARA organise à la Galerie Levy-Delval une exposition autour de la pornographie. Telle qu’elle est présentée sur le site du Gsara, l’expo WEPORN « entend dépasser le débat pro- ou anti-porno, susciter la réflexion critique, comprendre en quoi la pornographie opère comme un catalyseur des logiques sociales, politiques, culturelles et sexuelles contemporaines. Et contribuer à une éducation aux médias et à la vie affective et sexuelle/sensuelle qui ne rime pas seulement avec prévention et protection.» Elle se donne également pour but d’« d’analyser les pornographies comme genre, comme phénomène de société, comme rapport aux images. À la prolifération de l’image pornographique répond aujourd’hui une pléthore d’œuvres d’art qui font de l’imagerie sexuelle la matière première de leur élaboration formelle, sinon de leur(s) fantasme(s). WEPORN présente, à travers une large diversité de supports (photographies, vidéos, peintures, dessins, objets), des œuvres qui donnent à voir, certes, mais surtout à penser autre chose que ce qu’elles montrent. En d’autres termes, des travaux d’artistes qui déclinent, brouillent, déjouent, détournent ou déconstruisent les codes de la pornographie contemporaine. Car c’est dans la seule possibilité d’une mise à distance de ces codes que nous sommes à même d’interroger la fascination exercée par l’image pornographique – saisir ce qui nous saisit, telle est l’expérience fondamentale de l’art.» Programme ambitieux, à la fois nécessaire et stimulant, tant la pornographie contamine aujourd’hui plusieurs espaces collectifs et intimes de nos sociétés. La réflexion autour de son influence reste encore minoritaire. C’est donc avec un grand intérêt que nous accueillons cette proposition. Dans un premier temps déconcertante, WEPORN prend progressivement forme au fur et à mesure que nous dessinons une trajectoire personnelle dans la multitude des œuvres proposées. Nous ne raconterons ici qu’une expérience possible de l’exposition, au hasard de notre lecture partiale.

Arrivé à la Galerie Levy-Delval, nous sommes d’abord déboussolés par le foisonnement d’œuvres et d’approches différentes proposées par l’exposition : une collection de crucifix en forme de gods côtoie une photographie argentique simplement nommée Coït, des vidéos parfois crues se succèdent à la suite d’essais plus formalistes, une couverture de magazine recouverte de sperme est accrochée à quelques mètres d’une série de clichés classiques représentant un acte sexuel en extérieur. WEPORN présente ainsi plusieurs pratiques artistiques : les renversements iconoclastes du Pop Art, l’art vidéo, l’installation, la photographie, le dessin, etc. Ce télescopage déroute, et le dialogue entre ces œuvres hétérogènes nous parait difficile, parfois même confus et contradictoire. La représentation de la sexualité y est en effet aussi bien critiquée, sublimée, tournée en dérision que poussée jusqu’à son paroxysme. L’importance relative accordée à la vidéo nous étonne également : la réflexion sur la pornographie ne doit-elle pas commencer à partir d’elle-même, de ses images et de l’usage qu’en font les gens ? Non pas qu’un sexe féminin habillé par une moustache et une barbichette, ou la série de crucifix sexués, ne soient des signes anodins et déconnectés des enjeux de l’exposition, mais ce type d’œuvres ne semble pas directement concerné par le problème. À première vue donc, le programme annoncé par WEPORN ne parvient pas trouver une résonance concrète dans le panel proposé. Cependant, après un temps d’adaptation, des liens et des idées commencent à se tisser, sans doute à rebours des significations attendues, et d’abord sous les élucubrations de notre esprit : l’art contemporain n’a de toute manière pas d’autre mode d’existence que celui de la réappropriation par le spectateur de ses codes et des sens possibles que ce dernier déploie. Ainsi, certaines œuvres, plus que d’autres, ont attiré notre attention. Elles réussissent à apporter une réponse originale à l’irruption de la pornographie dans notre quotidien et aux travestissements que celle-ci introduit dans notre rapport au visible.

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Dans The Artist is present de Sarah Bouillot, qui propose une relecture de la performance du même nom de Marina Abramovic, l’artiste se met en scène sur le site de rencontre Chatroulette, où les utilisateurs, connectés à leur webcams, se rencontrent au hasard des défilements orchestrés par les algorithmes. Ils peuvent choisir de discuter ou de zapper les personnes qui se présentent à eux. Chatroulette est connu pour ses exubérances : de nombreux internautes (essentiellement masculins) y exhibent leurs parties génitales sans accorder la moindre importance à la personne qui se trouve de l’autre côté de l’écran. Le site est ainsi souvent fréquenté à des fins sexuelles et fun, on s’y rend pour laisser libre cours à son imagination débridée. Au milieu de ce défilement de profils variés, Sarah Bouillot impose la présence fixe et muette de son corps. Elle ne bouge pas et n’exprime aucune émotion. Que deux ados tentent d’obtenir une réaction de sa part ou qu’un homme lui montre son sexe, et même lorsque le site cherche un nouvel avatar en laissant l’écran noir, elle reste impassible. Sarah Bouillot ajuste ici habilement la méthode d’Abramovic en introduisant l’irréductibilité du corps dans une grande machine virtuelle qui les broie en pâture. Elle pose silencieusement une question à tous les utilisateurs du site qui croisent son profil : que faites-vous de votre corps ? Êtes-vous prêts à le monnayer, le marchander, le réduire à néant à travers les images ? Dans la vidéo, les regards des internautes témoignent souvent de leur incrédulité lorsqu’ils rencontrent celui de l’artiste. Comme si (re)découvrir toute la simplicité du corps, arraché à tout regard réifiant, était devenu une exception à la règle. Avec la pornographie, nous comprenons de moins en moins ce qu’est un corps, ou même un visage. Ses images, pour qui les a consommées, ont gangrené une partie du visible en déterminant ce que devait être un corps pour les regards qui le capturent. La pornographie est un virus qui attaque le regard et travestit la perception de l’altérité. Dans son montage photographique intitulé Femme découpée, Damien de Lepeleire travaille la même question. En découpant l’image de deux femmes posant pour des photos pornographiques, il interroge directement notre mode de perception. Cette silhouette blanche, vide, finalement plus dénudée encore que la photo X elle-même, nous installe face à ce qui résiste à toute réappropriation du corps de l’autre. Notre regard ne vient pas ici combler l’absence de la jeune femme en imaginant son apparence. Il se trouve au contraire enrayé par la soustraction qu’opère le geste de l’artiste qui nous invite à remplir la photo autrement. Non pas avec une nouvelle image, mais par soustraction, en découvrant la nudité irréductible du corps qui vient rappeler son altérité absolue à nos habitudes perceptives.

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De l’irréductibilité du corps, il en est encore question dans Wandering Love d’Eric Delayen. Une femme est assise sur un rocher au bord de la mer. Elle est filmée de dos sous un soleil radieux, sa nuque et ses épaules à l’air. Une voix électronique fabriquée à partir d’un ordinateur récite des mots simples, parfois à caractère érotique. Le contraste entre cette voix froide et la simplicité d’une image idyllique permet un rapprochement logique dans le cadre de l’exposition : le corps, de surcroît féminin, se trouve à nouveau incapable d’être décrit et capturé par des modes perceptifs coupés de son existence propre. La césure opérée par la voix électronique serait une métaphore de l’artillerie lourde de la pornographie qui détruit machinalement toute expérience du corps. La lecture que nous pouvons faire de Wandering Love n’est cependant pas aussi évidente, car les mots que plaque Eric Delayen sur ses images proviennent de la correspondance entre James Joyce et Nora Barnacle. Celle-ci aurait été la source d’inspiration de l’écrivain pour construire ses personnages féminins. Delayen voudrait-il nous montrer par là que la réification du regard sur le corps de la femme prendrait sa source dans cette forme d’idéalisme poétique ? C’est un argument connu des littératures féministes, et l’artiste le déploie ici dans un étonnant contraste. Au lyrisme béat porté par l’écrivain pour sa muse, qui entraîne une réification du corps de celle-ci, s’oppose une autre forme de rapport à l’autre : une mise en scène d’un corps irréductible au regard de ceux qui veulent se l’approprier. Un simple corps de femme contemplant la mer. Sur la même question, Le déjeuner sur l’herbe 2.0 de Sébastien Laurent interroge lui aussi un monument de l’histoire de l’art. Cette nouvelle version du célèbre tableau d’Édouard Manet est entièrement recomposée de clichés pornographiques. A la manière des pointillistes, chaque détail du tableau est une photo qui, dans l’ensemble, forme une habile copie du Déjeuner sur l’herbe. La pornographie actuelle doit-elle en partie son existence à ce tableau ? Doit-on y voir une critique de l’œuvre ou un simple constat ? Est-il à nouveau question d’un travail sur l’émergence d’un regard porté sur le corps et la sexualité ? Quel rôle a joué le grand Art dans la visibilité de la sexualité aujourd’hui ? Ces questions, comme beaucoup d’autres posées par l’exposition, resteront ouvertes.

Par son éclectisme, WEPORN propose plusieurs trajectoires différentes à son spectateur et défriche de nombreuses pistes de réflexion. Nous en avons ici suivie une parmi d’autres, celle qui nous semblait la plus pertinente pour réfléchir à la place qu’occupe aujourd’hui la pornographie dans notre quotidien. Autant Sarah Bouillot, Damien de Lepeleire qu’Eric Delayen et Sébastien Laurent apportent une réponse frontale à la question en plaçant la résistance du corps au cœur de leur travail. Comme nous avons ici développé notre propre grille de lecture, il va de soi que la redécouverte de l’irréductibilité du corps est un des moyens les plus stimulants pour réfléchir sur les dégâts collatéraux qu’entraine la pornographie.

Guillaume Richard

Co-fondateur et rédacteur du Rayon Vert.


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Pour citer cet article : Guillaume Richard, « Exposition « WEPORN » : L’Irréductibilité du Corps face à la Pornographie », dans Le Rayon Vert [En ligne], publié le 14 novembre 2016, imprimé le 16 December 2018, URL : https://www.rayonvertcinema.org/weporn-exposition/.