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Les acteurs de Un jour Avec Un Jour Sans de Hong San-Soo
Esthétique

« Un jour avec, un jour sans » : Rêverie d'Hong Sang-soo

Guillaume Richard
De tous les films de Hong Sang-soo, Un jour avec, un jour sans est peut-être celui qui s'adonne le plus à la rêverie romantique nichée depuis toujours au creux de l’œuvre. Le cinéma s'y fait sarcophage, pour ces moments voués à disparaître dans les profondeurs du temps : là où s'oublient toutes les histoires.
Guillaume Richard

« Un jour avec, un jour sans », un film de Hong Sang-soo (2016)

Le cinéma de Hong Sang-soo s'est construit au fil du temps par l'exploration minutieuse de l'ambivalence des apparences, les paradoxes des mécanismes du désir et la contingence des situations amoureuses. Il s'attache au résultat, toujours maladroit, du rapport entre ce que veulent les personnages et la façon dont cela aboutit dans leurs relations, factuellement, au cœur du hasard de l'instant, sans que les vieilles vérités romantiques ne viennent entraver la joie légère de la séduction. C'est d'abord un cinéma fasciné par l'enveloppe des choses. Mais parfois, des instants de profondeur insoupçonnés apparaissent à force de répéter et faire varier cette approche. Avec Un jour avec, un jour sans, Hong Sang-soo semble s'octroyer un certain recul par rapport à ses films précédents pour se laisser aller à un romantisme onirique obtenu par un procédé réflexif et distancié qui consiste à faire recommencer la rencontre entre deux personnages. Ce procédé sert moins à souligner les habituels marivaudages des personnages — ceux-ci n'ont d'ailleurs pas une attitude très différente dans les films précédents — que le regard même de Hong Sang-soo, aspiré par Hee-jeong, le personnage féminin principal de Un jour avec, un jour sans. De nouvelles variations dans la mise en scène créent ainsi le net sentiment que Hong Sang-soo l'observe en éternel rêveur fasciné par la rencontre amoureuse. Son regard d'observateur-rêveur compte plus que celui de son double enjoué, Cheon-soo, simple pièce du puzzle servant à faire tenir l'ensemble.

De tous les films de Hong Sang-soo, Un jour avec, un jour sans est peut-être celui qui s'adonne le plus à la rêverie romantique nichée depuis toujours au creux de l’œuvre. Sa structure, composée de deux parties qui rejouent en miroir la même histoire, et sa mise en scène épurée créant un espace-temps presque irréel, explorent une gamme d'expressions oniriques que Hong Sang-soo avait jusqu'alors seulement effleurées. À ce jour, c'est peut-être le film dans lequel Hong Sang-soo agence les expressions du sentiment amoureux de la manière la plus complexe. Il choisit en effet de prendre du recul par rapport à la fatalité du hasard et la complexité des rencontres - une certaine facticité de l'existence, parfois impitoyable, comme dans Les femmes de mes amis ou Woman on the Beach — pour regarder la rencontre amoureuse du point de vue d'un rêveur qui voudrait aimer éternellement. Un jour avec, un jour sans pourrait être, paradoxalement, ce film où Hong Sang-soo trouve, dans et à travers une forme onirique qui scrute le jeu des apparences, ce qui compte et ce qu'il reste des rencontres amoureuses.

Min-hee Kim dans le film de Hong Sang-Soo
Hee-jeong, au bord du cadre, une étrange apparition

La structure en miroir qu'adopte le film provoque ainsi un vertige parce qu'elle confronte le spectateur à ce que l'on pourrait appeler l'essence d'une rencontre, du moins ce qu'il peut en subsister, sous forme de traces, de souvenirs, d'attachement aux détails. La force du film est de montrer cela tout en restant rivé aux apparences et en n'allant jamais au-delà de la surface des choses et des sentiments. Si Hong Sang-soo raconte deux fois la même histoire en faisant varier les situations et les réactions de ses personnages, c'est moins pour nous faire ressentir le mystère insoluble du fonctionnement du désir et le jeu des apparences, ce qui est déjà le thème principal de certains de ses films précédents, qu'isoler, par un effet lié à la répétition des motifs, ce qui va résister à l'éphémère et à la dissolution. Dans ce jeu de miroir se détache alors le personnage de Hee-jeong, objet de curiosité du film et du mouvement de la mise en scène. C'est elle qui définit le cadre et qui est l'objet de l'attention de la caméra, et non Cheon-soo, énième figure de dragueur hors pair qui peuple le cinéma de Hong Sang-soo.

L'attention que porte Hong Sang-soo à son personnage féminin s'impose comme la pierre angulaire de l'onirisme de Un jour avec, un jour sans. Lors des deux rencontres entre Hee-jeong et Cheon-soo, celle-ci apparaît toujours au bord du cadre, comme une apparition énigmatique qui décentre la perspective de Cheon-soo. Elle semble ne pas être là pour une raison précise, elle boit simplement son lait à la banane. Étrange sentiment d'irréalité, comme un rêve éveillé où l'on se perd dans une clarté et une évidence infinie. Une fois posée dans son étrangeté, Hee-jeong deviendra un centre de fascination pour la mise en scène. Qui est-elle ? Que pense-t-elle de ce cinéaste célèbre qui lui fait la cour sans qu'elle n'ait vu un seul de ses films ? Dans la première variation, Hee-jeong donne l'impression d'être une intellectuelle, avec une histoire et un passé dont elle veut se débarrasser. Elle se montre plus fermée que dans la deuxième partie, où elle affiche une forme de naïveté et une approche de la vie moins torturée. C'est ce qui semble intéresser Hong Sang-soo : Hee-jeong, dans la première variation, est une femme à la recherche de vérités spirituelles qui peut encore être emportée par l'euphorie d'une rencontre éphémère. Tandis que dans la seconde variation, qui intéresse tout autant le cinéaste car elle présente une autre image de la complexité féminine, le jeu amoureux béat est accepté d'emblée (avec son lot de contradictions, bien entendu) par Hee-jeong et se prolonge jusqu'à la brillante fin du film.

Zoom sur Min-hee Kim dans Un jour avec un jour sans
Zoom omniscient sur Hee-jeong en train de se décomposer

Hong Sang-soo adopte un ton différent dans la première variation, qui est le jour sans du titre, et que nous avons préféré à la seconde partie. Il n'y aura pas d'alchimie possible dans le couple. Hee-jeong rentre chez elle seule après avoir découvert les techniques de drague de Cheon-soo. Dans une magnifique scène, Hong Sang-soo décentre à nouveau le cadre de son plan pour zoomer lentement sur le visage de Hee-jeong en train de se décomposer, lorsqu'elle découvre que Cheon-soo répète à tout le monde les phrases qui lui semblaient destinées à elle seule. Ce n'est pas Cheon-soo qui la regarde, mais Hong Sang-soo qui, de son regard omniscient, se détache de la situation pour emmener le film vers d'autres modes de perception. En l’occurrence, ceux du rêve éveillé, de la contemplation poétique, voire du spleen amoureux. Hong Sang-soo n'avait jamais utilisé à ce point le zoom pour arracher un personnage à la trivialité d'une situation. Ce décentrement qu'opère la mise en scène à partir du personnage de Hee-jeong nous semble être une des clés du film, ce par quoi Un jour avec, un jour sans est différent des autres films d'Hong Sang-soo en se rapprochant plus de l'évasion onirique que de l'observation amusée des rites amoureux.

Un jour avec, un jour sans assemble une série de détails évanescents et de motifs universalisables des rencontres amoureuses : des mots et des sentiments perdus autour de bouteilles de sojus ; les moments de sincérité, qui transpercent la maladresse et le manque de confiance des personnages, qui se découvrent autour d'un thé ou dans l'atelier de Hee-jeong ; l'effervescence naïve et improvisée du couple qui se rend chez des amis de Hee-jeong ; une attente dans le froid au pas de la porte de la belle avant que celle-ci ne redescende en cachette ; un adieu sans amertume sous la neige, avec la perspective d'une histoire qui pourrait continuer. Autant de détails fuyants que Hong Sang-soo compile comme autant de traces des rencontres amoureuses et de la séduction. La confrontation et la variation des deux histoires lui permet d'insister sur le caractère ontologique et réflexif de ces détails. Un jour avec, un jour sans est ainsi, et avant tout, une sorte de poème chimérique tentant d'approcher les secrets de l'amour et de la fascination tout en sachant que pour y arriver, il faudrait faire recommencer l'histoire une infinité de fois.

Hong Sang-soo aurait pu filmer une infinité de variations supplémentaires à cette rencontre. Les deux répétitions qui composent Un jour avec, un jour sans s’imbriquent avec suffisamment de complexité pour nous faire ressentir ce qui constitue l'ambition première du film : montrer, par la répétition, ce qu'est une rencontre, et à partir de la déclinaison des détails fuyants qui en découlent, rêver des conséquences de son succès ou de son infortune. Et utiliser le cinéma comme un recueil, un sarcophage, pour ces moments voués à disparaître dans les profondeurs du temps où s'oublient toutes les histoires. Si Hong Sang-soo, avec ce dispositif, pousse encore à l'extrême la compréhension de notre existence comme le jeu constant avec les apparences et avec ce qui se dégage de nous malgré nous, c'est pour mieux approcher l'éternel mystère des moments que nous voudrions voir se répéter à l'infini.

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