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Alexandre Kaïdanovski le stalker dans la chambre secrète dans Stalker de de Andreï Tarkovski
Rayon vert

« Stalker » d'Andreï Tarkovski : L’intranquillité de vivre

David Fonseca
Vincent Amiel et Jacques Aumont viennent de consacrer un livre important au Stalker de Andreï Tarkosvi. Il aurait fallu en faire le compte-rendu. Mais plus je parcourais le livre, plus tout conspirait contre cette idée, sauf à le paraphraser. Par l’adresse de leur propos, les auteurs m’invitaient sans cesse à retourner du côté du Stalker. Pour le revoir, lui qui m’avait si longtemps refusé sa porte d’entrée. Avec sa question, qui n’est que la mienne : comment être hors-champ dans le monde ?
David Fonseca

« Stalker », un film d'Andreï Tarkovski (1979)

J’aurais aimé faire le compte-rendu exhaustif du beau livre que viennent de consacrer Vincent Amiel et Jacques Aumont au Stalker de Andreï Tarkovski . De long en large, cap et boussole en mains, à l’écriture, note après note, j’ai cependant commencé à divaguer, repris par ce film qui m’avait si longtemps résisté. Je croyais rendre hommage : j’annulais. Je réduisais l’énigme du film auquel ménageait sa place le livre à des motivations de divers ordres, emprisonnais son défaut de sens dans des formules ou de pseudo-équivalences conceptuelles, substituais des rationalisations à son énigme, ne parvenais qu’à l’assécher de son sang, le détruire. La pensée en déroute : je débroussaillais en telle direction, et le chemin s’ouvrait ailleurs, si loin parfois, que j’avais du mal à le découvrir, m’y engager quand il aurait fallu ramener tout ce qui s’était exilé, le non frayé, tout ce qui fut abandonné. J’ai finalement renoncé à ce compte-rendu. En lieu et place est demeuré ce court débordement. Une manière d’accompagner le Stalker dans un texte liminaire, en retrait, pour ne pas ignorer qu’une œuvre ne peut aller que s’attisant, pour bien savoir qu’on ne peut jamais, au mieux, que demeurer au bord des choses.

Il faudrait pourtant sonder Stalker avec une attention maniaque, jusqu’à ce que s’y enraciner soit devenu impossible, pour espérer habiter son lent vertige. Mais il faudrait alors l’analyser sans but, donc sans chemin, en sachant ouvrir la voie à mains nues, ne sachant ni où l’on va ni pourquoi l’on s’y rend, seulement guidé par cette voix du Stalker qui exténue. Pantelant. Ecrasé par ce défaut du sens. Avec cette hébétude profonde où laisse toute interrogation face au film. Comprendre, bien sûr. Il faudrait chercher à comprendre Stalker. Mais sans jamais perdre de vue qu’on ne peut rien comprendre. Ou qu’il n’y a rien à comprendre. Face au film, c’est constamment qu’il faut créer sa vérité. Chercher le visage de ce qui n’a pas de visage, l’homme devant sa débâcle.

Il faudrait alors peut-être regarder Stalker, avec la note d’intention de Marc Petit, dans son Architecte des Glaces :

« L'idée de faire une œuvre me donnait la nausée. Un livre, une peinture, un bâtiment de plus sur terre – à quoi bon ? Pourquoi vouloir toujours construire en plus, ajouter sa part personnelle de chaos au grand désordre, crier son nom dans cette pétaudière ? Un jour, l'éclair se fit dans mon esprit. Architecte des glaces – ma vocation n'était pas de bâtir une œuvre, mais son contraire. Entendez-moi : je ne veux pas parler de destruction. Ce serait pareil. Construire en glace, c'est édifier pour que rien en reste. Construire en moins. Faire voir avec l'absence de la chose. »

Ce qui fait la valeur de Stalker, sa puissance nutritive, ce n’est peut-être pas ainsi son volume – sa durée autant que sa séminalité –, ni sa richesse apparente, mais l’âpreté de la faim, du manque d’être dont elle est née. Car Stalker semble avancer comme une prière dont on aurait oublié le dieu. Il ne raconte pas une histoire : il fouille une absence. Dès les premières images, Andreï Tarkovski installe un monde épuisé, couleur rouille et cendres, où le sens n’est plus une évidence mais une hypothèse fatiguée. Là où ne se cherche plus la vérité ; là où se quête la raison de la chercher encore.

Stalker s’inscrit ainsi dans une vaste tradition philosophique et littéraire où le sens n’est plus un héritage, mais une question nue, douloureuse. Andreï Tarkovski prolonge alors un même vertige que la pensée moderne et la littérature ont longuement exploré : que faire lorsque le monde persiste, mais ne répond plus ?

Ce monde couleur rouille et cendres paraît sorti d’un roman de la désolation. On y entend l’écho de Dostoïevski, où la foi n’est jamais tranquille, mais fiévreuse, menacée à chaque pas par le doute. Comme chez Kafka, l’espace est à la fois concret et absurde, régi par des règles invisibles, imprévisibles, dont l’opacité produit une angoisse sourde. Le sens n’est plus une vérité à découvrir, mais une attente qui s’épuise. Post-métaphysique, le sens n’y est plus une évidence transcendante, la « mort de Dieu » nietzschéenne pour compagnonnage. On ne cherche pas la vérité ; on cherche la raison de continuer à la chercher. Ce déplacement – du contenu vers le geste même de la quête – est au cœur de l’existentialisme.

La Zone en est l’illustration : une béance, au sens philosophique autant que littéraire. Elle rappelle les paysages intérieurs de Beckett, ces lieux où il ne se passe presque rien, sinon l’obstination de continuer. Elle promet l’accomplissement des désirs, mais refuse toute garantie, comme si elle ne faisait que renvoyer aux personnages leur propre vacuité. À la manière de Camus, elle met en scène l’Absurde : non pas un scandale spectaculaire, mais une discordance silencieuse entre l’espoir humain et l’indifférence du réel, un espace de confrontation entre le désir humain de clarté et l’opacité radicale du monde. Les règles y changent, les chemins se replient sur eux-mêmes, comme si la rationalité instrumentale, celle du calcul et de la maîtrise, y était rendue caduque.

Alexandre Kaïdanovski le stalker couché dans la flaque près du chien dans Stalker de de Andreï Tarkovski
© Potemkine Films

Le Stalker lui-même n’est pas un guide, mais un survivant du sens. Il croit, non par conviction, mais par nécessité. Sa foi n’est pas lumineuse : elle est tremblante, presque honteuse. Il sait que sans cette croyance, tout s’effondre – le monde, la parole, le mouvement. Il incarne une figure kierkegaardienne : celle de la foi sans garantie. Il croit non par certitude, mais par nécessité vitale. Sa foi n’est pas triomphante ; elle est douloureuse, presque humiliée. Sans elle, rien n’est plus – non pas seulement la Zone, mais la possibilité même de donner une orientation à l’existence. Pourtant, ce qu’il protège avec ferveur reste opaque. Il garde une porte qui pourrait ne mener nulle part, comme l’homme heideggérien demeure devant l’Être sans jamais pouvoir le saisir.

Le Stalker est ainsi une figure tragique, proche des saints fous de la littérature russe. Comme chez Dostoïevski, sa foi n’est pas encore un refuge, mais une blessure ouverte. Il croit parce que ne pas croire serait mourir intérieurement. Pourtant, ce qu’il défend avec ferveur demeure un non-lieu – à l’image des quêtes littéraires modernes où l’objet du désir se dérobe sans cesse, laissant le héros face à lui-même.

Le Professeur et l’Écrivain incarnent deux impasses familières à la littérature du XXᵉ siècle. Le premier évoque les savants désabusés de Musil ou de Broch, figures de la raison hypertrophiée devenue stérile. Le second porte la fatigue de l’écrivain moderne, proche de ceux de Beckett ou de Bernhard, qui doutent du langage, soupçonnent la parole de mentir, et continuent pourtant à écrire – faute de pouvoir se taire. Ils incarnent deux ruines différentes : la science qui mesure sans comprendre, l’art qui doute de sa propre légitimité. Tous deux avancent dans la Zone comme on avance dans une pensée trop vaste : lentement, avec peur, conscients que toute réponse est une imposture. Leur crainte n’est pas celle de mourir, mais celle de découvrir que le sens, s’il existe, est indifférent à leurs attentes.

La mise en scène de Andreï Tarkovski épouse la tradition littéraire du dépouillement. Le temps s’allonge comme une phrase interminable de Proust vidée de sa promesse de révélation. Les plans fixes, la lenteur, l’absence de climax narratif imposent une lecture plus qu’un spectacle : Stalker se lit comme un roman métaphysique, où l’essentiel se joue dans les silences, les attentes, les détours. Andreï Tarkovski filme alors ce que la philosophie nomme rarement mais éprouve toujours : la durée. Les plans s’étirent, refusent la consolation de la progression narrative, imposent une temporalité proche de celle de l’angoisse. Regarder Stalker, c’est faire l’expérience phénoménologique d’un monde qui ne se donne pas, d’un temps qui n’aboutit pas, d’une question qui persiste sans se résoudre.

Au cœur du film se dessine ainsi une intuition commune à la philosophie existentielle et à la littérature moderne : peut-être que le défaut de sens n’est pas une crise à résoudre, mais une condition à habiter. Comme chez Kafka ou Beckett, le monde ne se justifie pas. Il est là, indéchiffrable, et c’est à l’homme – s’il le peut – de continuer malgré tout.

Stalker ne propose ni solution ni rédemption. Il rejoint cette lignée d’œuvres essentielles qui refusent de consoler. Mais dans cette obscurité persiste un geste obstiné, presque littéraire : avancer, écrire, croire, marcher – non parce que cela mène quelque part, mais parce que renoncer au mouvement serait déjà se dissoudre dans le silence. Dans cette obscurité persiste donc quelque chose d’essentiel : le mouvement vers l’avant, même sans fondement. Une marche dans la boue, sans certitude d’arriver – mais avec cette conviction existentielle que s’arrêter serait déjà céder. Alors quoi, finalement ? Il n’y a pas de but, me murmure imperceptiblement Stalker. Mais ce qui compte, peut-être, c’est cet acharnement à le poursuivre.

Comment faire, cependant ? Où se trouve cette force qu’il faudrait pour dominer son vertige, la somme de patience qu’il faudrait déployer pour simplement s’endurer ? Il faudrait être capable, me dit peut-être encore Stalker, de se souffrir pour ne pas être simplement qu’un résumé de nous-même. Une version en abrégé. Une formule ramassée que le Professeur pourrait mathématiser, que l’Ecrivain, dans une phrase, pourrait lapidairement épuiser. Ne soyons pas que cela : des êtres sabordés – finis. Soyons pour nous-même des Zones, des territoires impossibles, et parce qu’impossibles, à conquérir sans cesse et en vain, au risque peut-être de la folie. Mais la folie, c'est ce qui résiste. À la famille, aux amis, aux ennemis, à la société, à tous les autres, comme à soi. La folie – cette Zone ? –, c'est ce point que l'on a en soi, à la recherche duquel il faut partir si l'on ne veut pas périr comme le Stalker. Quêter ce point irréductible – l'indemne en nous, la vérité inatteignable de chacun –, aller vers son éclat, cette tentation de l'absolu en soi, voilà ce que nous avons en partage. Voilà ce que nous possédons en héritage.

Stalker nous rapporte peut-être cela de ses confins. Nous ne devons pas l’ignorer, quand bien même nous ne pourrons aller vers cette Zone qu’obliquement, de façon parcellaire, confuse, bafouillante. Notre seule manière d’avancer, c’est de tourner en rond dans les mêmes questions. De ressasser. Constamment. Avec Stalker pour compagnon. Et cette phrase de Francis Scott Fitzgerald, obsédante : « On devrait pouvoir comprendre que les choses sont sans espoir, et cependant décidé à les changer ».