
« Silent Friend » de Ildikó Enyedi : Les racines de la communication
Loin du double écueil de l'incommunicabilité et de l'animisme new age, Silent Friend éclaire au microscope la communication silencieuse existant entre les formes de vie humaines et végétales, quelque part dans un monde invisible et infrasonore où s'aventure aujourd'hui la neurologie et qu'Ildikó Enyedi recompose esthétiquement. Comprendre simultanément la nature et l'être humain rendu à sa fragilité, à sa nudité biologique, à sa fatalité ontologique, s'effectue dans un mouvement décentré vers un inframonde dans lequel nos impasses, nos histoires inachevées, nos apories, nos fuites, nos pertes de temps racontent, dans une musicalité invisible, notre finitude, de la même manière que le cycle des saisons exerce sa loi sur les végétaux.
« Silent Friend », un film de Ildikó Enyedi (2025)
Au moins deux écueils aussi rugueux qu'un buisson de ronces pourraient masquer l'accès aux secrets foisonnants de Silent Friend, le septième long métrage de la cinéaste hongroise Ildikó Enyedi. Le premier serait l'incommunicabilité entre les humains, un poncif presque aussi vieux que le cinéma lui-même et dont Silent Friend reformule une réflexion esthétique dite moderne. Le second, tout aussi banal, oppose qualitativement les perceptions humaines et non humaines, en soulignant notamment les vertus d'un hypothétique paradis perdu que représente la Nature et en mettant en évidence des modes de perception à plusieurs vitesses. Certes, Ildikó Enyedi joue sur ces deux tableaux, mais beaucoup moins en papesse new age qui occidentalise des questionnements dont la science se méfie qu'en exploratrice s'aventurant au cœur d'une forêt vierge pour découvrir et comprendre son écologie. Elle renonce à toute forme de jugement pour débroussailler un terrain où communiquent silencieusement l'humain et le végétal, incarnés dans le film par des scientifiques, un géranium en pot et un immense ginkgo. Un contraste d'une grande richesse s'installe alors : l'incommunicabilité apparente entre les êtres humains finit par produire des connexions entre les trois époques et les personnages qui n'ont a priori en commun que la fréquentation de la même université allemande et son jardin botanique. De l'incommunicabilité générale qui aurait pu alourdir le film, de la paralysie transversale dans laquelle les trois histoires se figent (de la rigidité d'une société patriarcale à la pandémie du Covid-19), naît ainsi verticalement tout un réseau souterrain bien vivant composé de rhizomes secrets que le spectateur-jardinier peut cultiver. Il découvre alors un microcosme qui, à l'image des racines du ginkgo, grandit imperturbablement à travers les âges, donnant à voir une conception du monde qui à la fois avance sur les vestiges du passé et s'ouvre à des modes de perception que la neurologie actuelle commence seulement à explorer.
Le présent dans lequel nous vivons, c'est-à-dire l'instant T où s'accomplissent nos faits et gestes, résulte toujours logiquement d'événements passés. Dans tous les cas, nous aurions pu tout simplement ne pas exister si un événement, une rencontre, un fait ou un accident ne s'étaient pas produits. L'histoire de notre monde et de ses milliards de connexions déterminent à chaque instant le visible, le pensable et le faisable du moment qui lui succède, et cela jusqu'à la fin du Temps, ou lorsque le soleil aura explosé et rayé de la carte notre galaxie. C'est le postulat ontologique de départ que grossit au microscope Silent Friend — et notre fatalité — à qui il ne faudrait pas reprocher trop rapidement sa narration brouillonne et avare en réponses, notamment lorsqu'Ildikó Enyedi laisse sur le carreau Grete (Luna Wedler) et Hannes (Enzo Brumm), un peu moins Tony (Tony Leung Chiu-wai) parce qu'il incarne le moment présent et que les conséquences de son travail ne sont pas encore connues. Si le film dit quelque chose de la science et de notre fatalité, c'est en montrant que chaque changement majeur ne se produit pas toujours à la suite d'une rupture nette et que différentes étapes intermédiaires, même si elles terminent majoritairement dans une impasse, finissent toujours par révéler leur nécessité si on regarde en arrière. Grete est ainsi la première femme à avoir été acceptée à l'université de Marbourg, ce qui a rendu possible l'expérience de Gundula avec son géranium, celle-ci inaugurant à son tour les travaux des décennies suivantes et les expériences de Tony. Silent Friend n'est pas tiré d'une histoire vraie et, pourtant, il réussit peut-être à saisir aussi bien la temporalité d'une révolution scientifique, à la fois disséminée, imprévisible et issue des travaux de pionniers inconscients, que des mouvements humains, invisibles et infrasonores, formant les racines de l'Histoire en train de s'écrire.
Silent Friend s'immerge intensément dans les sons qu'Ildikó Enyedi capte et recompose pour cultiver un terrain de rencontre entre les modes d'être humains et ceux de la nature. De nombreux plans décentrent volontairement la perception humaine. Certains sont tournés du haut des arbres ou derrière une branche, quand d'autres convoquent les écrans de scanners et d'ordinateurs. Loin de toute opposition, ce territoire partagé où se branchent différents flux nerveux humains et végétaux, écarte en même temps toute extase devant la « Poésie de la Nature » qui présente toutes ses ramifications comme des formes de vie aptes à communiquer. Certes, Ildikó Enyedi s'intéresse à l'étrangeté du fonctionnement des arbres et des plantes qui se traduit par des manifestations formelles étonnantes, mais au prix d'un geste premier : celui du renoncement des personnages à la supériorité biologique et historique de leur condition humaine pour se fondre dans le tissu du monde où ils cohabitent avec les autres êtres vivants. Cela a été suffisamment répété : accomplir ce geste sans imposer de hiérarchie permet d'approcher une pensée cinématographique de l'écologie. C'est à cette condition que l'ami silencieux, le grand ginkgo qui trône dans le jardin de l'université, devient accessible et que son monde rhizomique invisible et infrasonore se révèle à la caméra qui recompose ses textures. La nature n'est pas silencieuse dans Silent Friend, comme il n'est pas question d'une impossibilité de communiquer avec sa soi-disant « Sagesse ». Au contraire, la communication est aussi limpide que celle qui finit par s'établir entre les trois histoires. Elle s'installe sans être recherchée ou forcée : la véritable sagesse à recevoir consiste alors à comprendre son mouvement macrocosmique à l'intérieur duquel les morceaux d'histoires, d'espaces-temps et d'événements s'assemblent. Comprendre simultanément la nature et l'être humain rendu à sa fragilité, à sa nudité biologique, à sa fatalité ontologique, s'effectue dans un même mouvement décentré vers un inframonde dans lequel nos impasses, nos histoires inachevées, nos apories, nos fuites, nos pertes de temps racontent, dans une musicalité invisible et infrasonore, notre finitude, de la même manière que le cycle des saisons exerce sa loi sur les végétaux.

La déclosion des frontières et des résistances est posée dès le début du film par le professeur interprété par Tony Leung. Dans sa salle de cours, il attire l'attention de ses élèves vers une autre manière de regarder le monde. Il montre d'abord un cerveau éclairé par une lampe avant de faire circuler dans l'auditoire une sphère lumineuse en expliquant que l'activité cérébrale d'un jeune enfant peut parfois se confondre avec un trip sous drogue hallucinogène. Les travaux de Tony mettent à l'épreuve les présupposés épistémologiques qui entourent la compréhension du cerveau humain en scrutant dans les courbes radiographiques des scanners les intensités invisibles du vivant et les signes d'une communication infrasensorielle, même embryonnaires, avec d'autres formes de vie. Le plus émouvant est que Tony Leung incarne le passeur entre les systèmes nerveux humains et végétaux, lui qui parlait déjà aux arbres dans In the Mood for Love (2000) de Wong Kar-wai. Sur les hauteurs du temple d'Angkor Vat au Cambodge, il livrait le secret inavouable de son amour impossible à d'un arbre centenaire pour qu'il en conserve la trace. N'est-ce pas finalement ce que cherchent Tony et, par conséquent, Ildikó Enyedi dans Silent Friend ? À savoir cartographier dans une rationalité élargie les traces d'une communication gardée au fil du temps par ces arbres qui nous survivent ? La cinéaste s'intéresse aussi aux fluctuations des mécanismes d'expression et de reconnaissance proprement humains. Dans le contexte de la pandémie de Covid-19, Ildikó Enyedi filme ainsi la relation entre Tony et Anton (Sylvester Groth) comme un apprivoisement progressif qui passe de la méfiance (Anton surveille et sabote l'expérience de Tony) à la compassion puis à l'affection. À la fin du film, les deux hommes, assis sur un banc, contemplent le ginkgo avec lequel ils tentent de communiquer. Une nouvelle fois, l'incommunicabilité n'est que provisoire, elle fonctionne en réalité dans les deux sens et entre des mondes devenus poreux.
Avec ses trois histoires ouvrant des parenthèses sans les refermer, Silent Friend est volontairement inabouti car l'idée même de communication est repensée sous une forme beaucoup plus sinueuse. Grete est vue pour la dernière fois dans une réunion estudiantine pour former l'équipage d'un voyage d'exploration, tandis qu'une dernière lettre cruelle brise les espoirs amoureux d'Hannes. La première aura pourtant ouvert indirectement la voie à l'expérience du géranium de Gundula dont prend soin Hannes, comme on l'a vu, tout en traçant une multitude de nouvelles bifurcations dont l'une est empruntée par Tony. Silent Friend navigue à travers le temps, mais aussi à l'intérieur d'espaces et de mondes différents, et découvre des variations qu'Ildikó Enyedi, dans son cinéma de recomposition, formalise par le son et la mise en scène. L'ami silencieux que représente le grand ginkgo ne contemple pas avec « sagesse » la sottise humaine qui se cogne contre son tronc, mais bien les manifestations sensorielles de Grete qui danse dans sa robe blanche, fume un joint et organise des virées nocturnes dans le jardin botanique ; les parades amoureuses de Gundula et Hannes ; et enfin l'expérience à base de champignons hallucinogènes de Tony qui mesure à l'aide de capteurs les réactions de l'arbre au contact de sa présence. Silent Friend cherche in fine à comprendre comment les corps interagissent secrètement, que ce soient les corps humains entre eux ou au contact de la nature quand ils se frottent à l'écorce d'un arbre ou interagissent avec un géranium capable d'enclencher une porte. On peut voir dans le geste d'Ildikó Enyedi une morale, un pacifisme, une pensée politique et écologique qui est encore loin d'être entérinée. Si nos sociétés capitalistes vont à la même vitesse que le film, qui débute en 1908 pour se terminer au début des années 2020, alors il faudra peut-être un siècle supplémentaire pour que les changements à grande échelle se produisent. Or, ce souci éthique n'est peut-être pas le problème de Silent Friend qui n'invite pas à aller plus vite. Bien au contraire, sa lenteur, sa patience, son sens du détail, son goût pour la flânerie, la réflexion, l'écoute et le décentrement du regard, sa compassion et son attention profonde pour autrui, en font une expérience humaine et cinématographique dissonante qui ne peut muter à grande échelle qu'au prix d'un bouleversement profond et progressif de nos modes de vie. Notre monde cartésien devra pour cela accepter pleinement l'existence de tout un inframonde silencieux et ses connexions inter-espèces. Silent Friend se présente comme un chantier d'une grande entreprise silencieuse d'apprivoisement en cours.
