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Critique

« Send Help » de Sam Raimi : L’impossibilité d’une île

David Fonseca
L’île est le lieu de tous les fantasmes, celui d’un possible recommencement. Sam Raimi, dans Send Help, voulait en faire le lieu de la refondation de l’humanité en inversant les rapports de force homme-femme, après un crash d’avion. Mais ce que fait Sam Raimi, c’est plutôt recycler ce mythe en le croisant avec l’imaginaire contemporain de la télé-réalité du type koh-lantien. L’île n’est plus qu’un plateau interchangeable où se met en scène la compétition, la survie, l’élimination. Un lieu qui colonise au lieu de créer. Un lieu où le fantasme occidental de la liberté tourne court et l’accélérateur insulaire n’embrase rien d’autre que le vide.
David Fonseca

« Send Help », un film de Sam Raimi (2025)

L’île est le lieu de tous les fantasmes, celui d’un possible recommencement. Sam Raimi, dans Send Help, voulait en faire le lieu de la refondation de l’humanité en inversant les rapports de force homme-femme, après un crash d’avion. Mais ce que fait Sam Raimi, c’est plutôt recycler ce mythe en le croisant avec l’imaginaire contemporain de la télé-réalité du type koh-lantien. L’île n’est plus qu’un plateau interchangeable où se met en scène la compétition, la survie, l’élimination. Un lieu qui colonise au lieu de créer. Un lieu où le fantasme occidental de la liberté tourne court et l’accélérateur insulaire n’embrase rien d’autre que le vide.

Le dernier film de Sam Raimi se voulait un divertissement régressif à la folie ensablée, une robinsonnade façon télé-réalité, un Koh-Lanta sous acide où Adam et Ève se livreraient à une lutte à mort infernale, mêlant creep show et série B. Un pur plaisir du samedi soir, effets spéciaux potaches inclus, tirant à vue sur une certaine Amérique, un repaire de machos incapables et d’ambitieux/ses sanguinaires sur fond de népotisme blanc. La critique a salué le mélange déjanté de comédie au vitriol et de gore dégoulinant, l’absence revendiquée de morale, la jubilation du chaos. Mais à mesure que les coups de théâtre s’enchaînent, la folie s’installe et le duel des naufragés vire au pessimisme conjugal : l’homme et la femme ne seraient plus que deux pulsions irréconciliables condamnées à s’entredévorer.

Mais il faut toujours se méfier des îles désertes au cinéma. Car l’île n’existe pas.

L’« île » relève moins d’une réalité géographique que d’une projection mentale. Les définitions juridiques elles-mêmes – cette terre émergée qui ne doit pas être recouverte à marée haute et qui doit permettre une vie viable – tiennent du bricolage conceptuel. Viable pour qui ? Selon quels critères ? À peine arrivons-nous en vue de l’oasis promis que la piste se glisse sous les sables : le mirage l’emporte. L’île disparaît. Elle déclenche moins une soif de connaissance qu’un faisceau de passions, de pulsions et de désirs. Elle est un accélérateur : accélérateur de notre peur de l’impasse – le lieu clos dont on ne s’échappe pas – et accélérateur du grand fantasme moderne occidental, celui d’un espace de liberté absolue où tout recommencer serait possible, comme l’escompte sans doute cette jeune femme – rescapée d’un crash d’avion avec son supérieur hiérarchique qui la martyrisait au bureau. L’île devient alors le lieu de l’inversion des rapports de force entre elle et son patron, l’espace d’une redéfinition des rapports homme-femme, soit, dans une perspective eschatologique, après tant d’errements, refaire l’humanité, Adam et Eve une fois réunis à nouveau sur cette île.

Ce fantasme de l’île est une invention historiquement située. À la Renaissance, Utopia, de Thomas More, imagine une île-modèle, laboratoire politique dont l’étymologie hésite entre le « lieu qui n’existe pas » et le « lieu du bonheur ». Deux siècles plus tard, Robinson Crusoé connaît un succès invraisemblable : milliers de rééditions, centaines de traductions, commentaires philosophiques innombrables. Ce mythe du naufragé autosuffisant dit quelque chose de la conception occidentale du sujet : un individu seul, rationnel, entrepreneur de lui-même, capable de reconstruire le monde à partir de rien, autant que cette jeune femme entend désormais battre le plâtre. L’île déserte n’est donc pas un lieu ; c’est un miroir idéologique, autant chez Sam Raimi.

C’est précisément ce que souligne Gilles Deleuze dans son texte « L’île déserte ». Les îles ne sont jamais simplement des morceaux de terre isolés : elles sont des figures de l’origine. Gilles Deleuze distingue les îles continentales, détachées d’un continent, et les îles océaniques, surgies du fond des eaux par éruption. Les premières relèvent de la séparation ; les secondes, de la création. Mais dans les deux cas, l’île engage une opération imaginaire : elle donne à penser un commencement absolu. « Rêver d’îles, écrit-il en substance, c’est rêver que l’on recommence. » L’île déserte n’est pas celle qui est inhabitée, mais celle qui attend – celle où pourrait se rejouer le geste de la fondation, après ce crash d’avion dans Send Help.

Or, chez Deleuze, ce recommencement n’est jamais celui d’un individu autosuffisant. Il n’y a pas de Robinson héroïque recréant la civilisation à lui seul. L’île véritable serait celle qui produit un peuple à venir, un monde à inventer, et non la simple reconduction miniature de l’ancien. Le naufragé qui se contente de reproduire les structures dont il provient rate l’événement insulaire : il colonise au lieu de créer.

Rachel McAdams prend soin de Dylan O'Brien sur l'île dans Send Help
© 20th Century Studios. All Rights Reserved

Ce que fait Sam Raimi dans Send Help, c’est recycler ce mythe en le croisant avec l’imaginaire contemporain de la télé-réalité – type Koh-Lanta. L’île devient studio. Parce que c’est une île, on peut la façonner, la scénographier, la transformer en terrain d’épreuves. Elle est une matière plastique, un décor disponible. Et comme dans la télé-réalité, il ne s’agit jamais de souligner la singularité des lieux – langues, histoires, mémoires – mais de les homogénéiser. L’île n’est plus qu’un plateau interchangeable où l’on met en scène la compétition, la survie, l’élimination. Une île recolonisée par nos fantasmes occidentaux.

De surcroît, Sam Raimi pousse ce dispositif vers une noirceur inattendue : son île n’est plus seulement un laboratoire de pulsions, mais un centre de rétention. L’hospitalité insulaire, pourtant au cœur des grands récits fondateurs – pensons à L'Odyssée, où Ulysse passe d’île en île accueilli par des communautés – se trouve ici pervertie. Les travaux anthropologiques sur le peuplement du Pacifique rappellent que ces territoires furent des espaces de traversée, de mixité, d’acculturation par l’échange. Traverser 3 000 kilomètres d’eau en pirogue supposait une confiance radicale dans l’accueil de l’autre.

Aujourd’hui, les îles européennes résonnent autrement : Lampedusa, Lesbos, Samos ne sont plus des escales mythiques mais des points de relégation, des marges où l’on parque pour ne pas voir. L’île, jadis seuil d’hospitalité, devient outil d’éloignement. On n’y accueille plus : on y retient. On n’y protège plus : on y neutralise.

Relire Gilles Deleuze à l’aune de ces réalités rend le film plus ambigu encore. Car si l’île est puissance de recommencement, encore faut-il que quelque chose y commence. Dans Send Help, rien ne naît. Le couple ne fonde rien ; il se défait. L’île ne produit aucun « peuple à venir », aucune ligne de fuite : elle referme les possibles au lieu de les ouvrir. Elle n’est plus surgissement volcanique mais bloc de sable stérile.

Dans Robinson Crusoé, le héros réinstalle l’ordre européen ; chez Sam Raimi, les naufragés ne produisent même plus cet ersatz d’ordre. Ils tournent en rond dans un espace clos qui ne transforme rien. Là où Gilles Deleuze voyait dans l’île la chance d’un monde inédit, le film n’en retient que la caricature punitive : séparation, rivalité, répétition.

Le problème, au fond, n’est pas tant le gore ou l’humour potache que la pauvreté de la pensée insulaire qu’il mobilise. Car l’île, en Occident, est un outil pour nous penser nous-mêmes – nos sociétés, notre histoire, notre futur. Ici, elle n’est plus qu’un décor psychologique où l’on administre une démonstration assez convenue sur la guerre des sexes et la faillite morale américaine. Le cinéaste qui, autrefois, savait transformer une cabane dans les bois en laboratoire délirant de mise en scène semble tourner en rond sur son banc de sable.

Autour de son actrice principale, cette île perdue matérialise moins une expérience limite qu’un désert d’inspiration. Sam Raimi prétend montrer des naufragés ; il s’échoue avec eux. L’île n’existe pas – sinon comme révélateur de nos obsessions. Gilles Deleuze nous rappelait qu’elle devrait être un lieu d’éruption, de genèse, de création imprévisible. Ici, le fantasme occidental de la liberté tourne court et l’accélérateur insulaire n’embrase rien d’autre que le vide.