« Rushmore » de Wes Anderson : Réinventer l’espace pour reconstruire le collectif

« Rushmore », un film de Wes Anderson (1998)

À première vue, Rushmore raconte l’histoire de Max Fischer (Jason Schwartzman), adolescent surdoué mais immature, perdu dans une hyperactivité irrationnelle, de son amitié avec un quinquagénaire aux attitudes tout aussi enfantines que lui (Bill Murray), et de son amour impossible pour une professeure qui pourrait être sa mère (Olivia Williams). Le deuxième long-métrage de Wes Anderson, réalisé en 1998, raconte effectivement cela, et s’inscrit dans une thématique récurrente chez le cinéaste, largement commentée par la critique : celle de la famille réinventée. Mais il ne faudrait pas s’arrêter là, au risque d’oublier un enjeu essentiel : construire un espace où faire habiter cette nouvelle famille. Le film tente ainsi de reconstruire une communauté qui inclut chaque personnage de son univers dans un seul plan. Cette quête passe par des questionnements sur la famille, l’école, les groupes, les rivalités, mais surtout l’art et le théâtre. Rushmore permet de penser la notion d’espace elle-même, en observant comment ses personnages apprennent à construire leurs propres mondes.

Illusions collectives de Max Fischer

La première partie de Rushmore se concentre sur le rapport entre le personnage de Max et le monde pour en révéler toutes les illusions. La séquence d’ouverture le montre d’ailleurs sur les épaules de ses camarades de classe, acclamé par tous, avant que la scène ne se révèle être un rêve. Avec ses lunettes trop grandes et son costume-cravate trop chic, il a l’air plutôt isolé du reste des élèves en chemise bleue uniforme, qui se ressemblent tous. Cette recherche du collectif entraîne ensuite la très drôle séquence des innombrables clubs scolaires fondés par Max, comme autant de tentatives de bâtir des espaces pour le vivre ensemble du groupe : langues étrangères, sports, société de débats, chorales… Il établit même un groupe d’apiculture, voyant peut-être dans la ruche une incarnation de cet espace collectif autosuffisant. Pourtant, ces images font plutôt ressentir la solitude du personnage, détaché visuellement du reste des membres par sa place dans le cadre, son costume ou sa fonction de chef. L’écran se voit fortement occupé par la liste de ses titres autoritaires (« président », « fondateur »,…) et ses médailles. Fonder des groupes semble bien être un jeu d’enfant pour Max, mais ceux-ci semblent inclinés vers l’égo plus que le collectif.

L’intégration de Max dans l’école de Rushmore se confirme comme illusion dans les scènes suivantes : il préfère mentir sur l’origine modeste de son père, et rate presque toutes ses classes, trop occupé à vivre dans les fictions qu’il se crée dans ses groupes. Comme il le dit lui-même, rien ne le rend plus heureux que l’idée d’aller à Rushmore toute sa vie. Par la suite, il s’enamoure de Miss Cross, une enseignante de l’école primaire. Pour tenter de la séduire, il utilise là aussi sa capacité à créer des groupes: il parvient à faire rouvrir la classe de latin, et ensuite à construire des aquariums, autres symboles d’écosystèmes concentrés en un seul espace. Il s’agit de la première occurrence de l’imagerie de la construction, qui reviendra comme un leitmotiv visuel tout au long du film, fait de pelles, de briques, de casques, d’usines, de tuyaux ou de scies. Enfin, il monte une pièce de théâtre scolaire à succès, mais révèle ne l’avoir fait que dans le but d’impressionner Miss Cross. Bref, il utilise ses multiples talents pour créer des espaces collectifs dans une intention faussement altruiste, tournant ces groupes vers ce qu’il suppose être les désirs de celle qu’il convoite dans un but de séduction égocentrique. Cela ne pardonne pas : il se voit renvoyé de Rushmore et Miss Cross coupe tout contact avec lui.

Guerre et paix sur scène

Heureusement pour lui, Max apprend de ses erreurs et connaît la rédemption dans la deuxième partie du film. Il oriente enfin ses talents vers la création d’un collectif sincère, incarné dans la pièce de théâtre Heaven and Hell. La théâtralité fait d’ailleurs partie intégrante de Rushmore, qui s’ouvre et se découpe par des images d’ouvertures de rideaux. Elle se retrouve également dans la mise en scène composée de longs plans frontaux, ainsi que dans la thématique shakespearienne du monde comme théâtre, où tous, hommes et femmes, jouent un rôle. Plus précisément, chez Wes Anderson, Max et ses camarades tentent de jouer aux adultes sans y trouver leur place. De même pour Blum (Bill Murray), qui ressemble à un grand enfant coincé dans un corps de quinquagénaire.

Jason Schwartzman dans Rushmore

Cette théâtralité trouve donc un aboutissement logique dans la séquence finale de la pièce scolaire mise en scène par Max. Fait intéressant, le film ne cherche pas à créer une illusion de réalisme dans la représentation du spectacle théâtral : au contraire, il met en exergue les artifices, les coulisses, les mécanismes et les trucages. Ce que raconte la pièce importe moins que les circonstances de sa création, c’est-à-dire la construction d’un nouvel espace où le collectif de Rushmore peut vivre ensemble. Pratiquement tous les personnages s’y retrouvent convoqués, à la fois les enfants qui jouent et les adultes qui regardent. À nouveau, l’inspiration vient de Shakespeare : tous les conflits sont rassemblés et résolus grâce à une pièce dans la pièce, et la scène de théâtre se confond avec le monde. Wes Anderson se l’approprie en y apportant son goût du décalage enfant-adulte : les enfants jouent une pièce tout en pyrotechnie sur la guerre du Vietnam évoquant notamment Apocalypse Now. Ici, les enfants semblent apprendre la sagesse aux adultes, comme un premier germe d’une thématique qui deviendra notamment centrale dans Moonrise Kingdom. Il est tentant de voir aussi dans cette réversibilité du monde et de la scène comme construction du collectif une métaphore du pouvoir du cinéma lui-même ; cette idée s’incarne d’ailleurs assez bien avec la filmographie de Wes Anderson, faite de collaborations régulières avec les mêmes acteurs et techniciens à la façon d’une petite famille parallèle construite de film en film.

Espace inné et acquis

Le spectacle Heaven and Hell permet bien sûr à Max de faire la paix avec Blum (le conflit vietnamien prend fin) et avec Miss Cross (la demande en mariage d’un soldat américain à une Viet Cong, signifiant une nouvelle romance entre Max et le personnage d’Elisabeth). Le film aurait pu se terminer là, mais il propose encore un épilogue où autre chose va prendre forme. Rushmore se conclut sur une dernière scène significative de grande fête post-spectacle où tout le monde danse ensemble. Dans ses dernières secondes, le film s’inscrit discrètement dans le sillon de la comédie musicale, très familière de ce genre de final. Cette séquence musicale interrompt la narration « réaliste » pour y substituer un monde rêvé où les sentiments s’expriment naturellement en chorégraphie. Un monde où, dans le même mouvement, les différences sociales n’existent plus. Il s’agit là d’un lieu commun idéologique de la comédie musicale américaine, peuplée d’histoires où des individus apparemment bien distincts finissent par se fondre dans une grande valse où ces différences disparaissent. Pour ne citer qu’un exemple emblématique, ce final pourrait être comparé à Tous en Scène (Vincente Minelli, 1953), qui revisitait lui aussi la mise en abyme shakespearienne dans son célèbre « The Stage is a World and the World is a Stage of Entertainment ».

Dans Rushmore, d’ailleurs, les intrigues amoureuses semblent s’effacer devant le poids de la danse collective. Bill Murray danse avec la nouvelle copine de Max, qui lui entraîne Miss Cross dont il a abandonné l’amour. L’intérêt n’est pas tant de savoir qui danse avec qui, mais de voir que tout le monde danse ensemble. Une danse permise par la construction de la scène de théâtre, espace réinventé pour le collectif, remplaçant l’espace initial du collège Rushmore. La filmographie de Wes Anderson a souvent raconté l’histoire de la famille « innée » dépassée par la famille « acquise ». Rushmore raconte aussi cela esthétiquement : réinventer et reconstruire l’espace pour que la nouvelle grande famille puisse y habiter.

Fiche Technique

Réalisation
Wes Anderson

Scénario
Wes Anderson, Owen Wilson

Acteurs
Jason Schwartzman, Bill Murray, Olivia Williams, Luke Wilson, Brian Cox

Durée
1h33

Genre
Comédie, Drame

Date de sortie
1998

Jérémy Quicke
Jérémy Quicke
Jérémy Quicke est un amateur d’errances dans les labyrinthes d’images et de mots depuis la découverte, adolescent, d’Hitchcock, d’Eastwood ou encore des frères Coen. Il tente, par l’écriture, de sauver quelque chose des vertiges rencontrés, et se plait à refaire le monde en refaisant les films.