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Un papillon du film Pyrale
Rayon vert

« Pyrale » de Roxanne Gaucherand : Vers la lumière

Thibaut Grégoire
Moyen métrage mêlant documentaire et fiction, Pyrale fait se rencontrer la réalité documentaire d’une invasion de papillons asiatiques dans le sud de la France et la fiction d’une histoire d’amour adolescente. Le film questionne cette rencontre à travers les figures allégoriques du papillon et de la lumière.

« Pyrale », un film de Roxanne Gaucherand (2020)

Roxanne Gaucherand est née dans le Sud de la France et a fait ses études de réalisation à Bruxelles, à l’INSAS. Après deux courts métrages (Perruche en 2013 et Les Incapables en 2016), Pyrale est son premier moyen métrage. Le film a été sélectionné dans plusieurs festivals, notamment Visions du Réel en Suisse et le Festival international de moyen-métrages de Valence dans lesquels il a remporté des prix, mais également dans deux festivals bruxellois, le BRIFF (Brussels International Film Festival) et le festival Pink Screens. Pyrale mêle documentaire et fiction en mettant en commun la base réelle d’une invasion de papillons asiatiques s’attaquant au buis proliférant dans la Drôme et dans l’Ardèche – et regroupés sous l’appellation de la « pyrale du buis » – et une histoire d’amour adolescente entre deux jeunes filles découvrant leurs sentiments l’une pour l’autre(1).

Des papillons dans le ventre

Dans la présentation qu’elle fait du film sur la chaîne Youtube du festival Visions du réel, Roxanne Gaucherand décrit, images à l’appui, la démarche empruntée lors du tournage, parti sur les rails d’un documentaire classique pour lequel elle et son équipe ont recueilli un certain nombre de témoignages des habitants dans la région touchée par l’invasion des pyrales. Mais, le regard et la curiosité attirés par l’une des témoins, la jeune Lou Vaultier, la réalisatrice a décidé de s’attarder sur celle-ci et de monter autour d’elle une histoire fictionnelle, une histoire d’amour, en prenant comme liant pour marier la base documentaire à la piste fictionnelle quelques évocations allégoriques et métaphoriques. Dans le film, Lou partage avec Sam une amitié fusionnelle et l’arrivée des papillons pyrales dans la région coïncide avec la prise de conscience chez elle que les sentiments qu’elle éprouve pour Sam dépassent le cadre de l’amitié. Le moment du dévoilement des sentiments de Lou pour Sam est ostensiblement mis en parallèle avec le moment où la chenille du pyrale, après avoir dévoré les buis, se transforme en papillon et participe d’une invasion du territoire et de l’image. Dans les deux cas, il s’agit d’un passage à une ère de sexualisation, la chenille accédant à la sexualité en devenant papillon et Lou découvrant que de la chrysalide d’une amitié peut éclore un sentiment amoureux. Le parallèle entre l’histoire des papillons et celle de Lou et Sam, entre le documentaire et la fiction, passe parfois par des mises en parallèles, par des raccords de plans qui peuvent paraître faciles, voire « bateaux », comme ces deux plans mis bout à bout : celui d’une chenille suspendue dans le vide à son fil, auquel succède celui de Lou se faisant harnacher par des cordes pour faire de l’accrobranche avec Sam. Mais ce qui empêche le film de rester à ce niveau de parallélisme au premier degré, c’est justement qu’il questionne – à la fois esthétiquement et thématiquement – ce parallélisme, cette mise en commun de deux récits et de deux formes cinématographiques.

Au-delà de l’aspect ludique que Roxanne Gaucherand évoque dans ses interviews, concernant le rapport du spectateur au film, lequel peut légitimement se demander devant les images, devant les plans, ce qui se raccroche à la réalité documentaire et ce qui se raccroche à la fiction, Pyrale développe un véritable discours sur ce mélange des genres et des images, sur les différents degrés de réalité et sur la manière dont ils sont perçus et assimilés. Les « papillons dans le ventre » que Lou commence à ressentir sont non seulement évoqués par l’image et cette allégorie est facilement décryptable pour le spectateur de prime abord, mais ils sont également littéralement nommés – ou presque – par la voix-off narrative de Lou. À un moment du film où Lou découvre ses sentiments pour Sam qui, en retour, semble également donner des signaux allant dans ce sens, la voix-off dit : « J’arrive pas à savoir si c’est vraiment cette nuit-là que l’invasion a commencé, ou si c’est ma mémoire qui lie ces deux moments. Je me souviens de la chaleur dans mon ventre et des flocons de neige qui dansaient sous les lampadaires ». Ces deux moments qu’évoque Lou dans la voix-off se lient et se confondent dans sa mémoire et, indirectement, dans le temps et l’espace embrassés par le film. L’élément documentaire et l’élément fictionnel se confondent dans le flux narratif créé par Pyrale à partir de la communion de ces deux éléments. Ainsi, l’un va pouvoir influer sur l’autre, comme lorsque, à au moins deux reprises, un papillon jouera un rôle dans l’évolution de la relation entre Lou et Sam. Dans un premier temps, tandis que Lou sera nuitamment en train d’envoyer des textos à Sam, un papillon viendra se poser sur son téléphone, obligeant la jeune fille à le repousser gentiment du doigt, manipulation qui la fera envoyer malgré elle ce qu’elle hésitait probablement à envoyer, à savoir un émoji en forme de cœur. Plus tard, un autre papillon viendra à son tour « aider » la fiction en se posant sur la joue de Sam – cet épisode est raconté par la voix-off de Lou. De nouveau Lou voudra repousser délicatement le papillon du doigt, et cet effleurement, ce rapprochement physique entre les deux jeunes filles, mènera à leur premier baiser.

Lou (Lou Vaultier) et Sam (Flavie Pons) autour d'un feu dans Pyrale
© Quartett Production

Lumières déviantes

Ce jeu d’interpénétration et d’influence entre le documentaire et la fiction peut indirectement amener le spectateur à se poser la question de savoir si l'un(e) prime sur l'autre ou est un prétexte à l’autre. Là encore, le film développe une réflexion interne sur le sujet, ou en tout cas ouvre des pistes pour répondre à ces questions. Si l’on s’en tient aux faits et à la trajectoire prise par le film dans son chemin de fabrication, on peut dire que le tournage du documentaire a peu à peu dérivé vers une fiction. Mais est-ce pour autant que la fiction a pris le pas sur le documentaire ? Le documentaire n’était-il pour autant qu’un prétexte à la fiction ? Ou bien au contraire, le fait d’accoler une fiction au documentaire ne serait-il pas une fausse piste ludique pour brouiller les cartes quant au véritable enjeu qui résiderait dès lors dans le documentaire ? Toutes ces questions terre-à-terre, Pyrale n’y répond pas mais propose une véritable réflexion sur toute cette dialectique, ce jeu de vases communicants entre le documentaire et la fiction, entre le sujet de l’un (les papillons) et celui de l’autre (Lou et Sam). Et cette réflexion, ce jeu, s’organise autour d’une allégorie sur la lumière et sur la manière dont les papillons réagissent à celle-ci. C’est encore une fois dans un monologue en voix-off de Lou que s’articule la base de cette réflexion, lors duquel elle expose les faits du comportement des insectes vis-à-vis de la lumière : « Les insectes utilisent les astres pour se diriger et s’orienter. En gardant la lune comme repère dans leur champ de vision, ils se déplacent en ligne droite. Bernés par l’intensité des lampadaires, ils délaissent l’astre initialement fixé pour se concentrer sur cette lumière. Ils sont alors déboussolés et tournent autour, sans comprendre, jusqu’à épuisement. Les insectes ne sont donc pas attirés mais déviés par la lumière. Lorsqu’ils s’orientent avec la Lune, ils avancent vers elle sans jamais l’atteindre. ».

Si Pyrale décline visuellement le motif de la lumière et des sources de lumière en multipliant celles-ci dans des contextes souvent nocturnes – lampadaires, torches, lampes-torches, lampes et écrans de téléphone, néons, briquets, phares de voitures, etc. –, il utilise donc également ce motif pour y axer toute sa réflexion théorique sur les trajectoires qu’il emprunte : trajectoire vers le documentaire déviée dans sa course vers la fiction ou inversement, ou encore trajectoire vers l’impact qu’ont les papillons sur l’environnement et le paysage de la région qu’ils envahissent, déviée par l’impact des papillons dans le ventre de Lou. Ainsi, la partie documentaire, l’histoire de l’invasion des papillons – même déviée vers quelque chose de fictionnel voire de fantastique avec, dans la dernière partie, la mise en rapport d’un incendie de buis et d’une invasion de pyrale recréée à partir d’images filmées à divers endroits et divers moments –, ne serait-elle donc pas un prétexte, une illusion pour faire dévier le film de son véritable but qui serait dès lors l’histoire d’amour, d’attirance entre les deux jeunes filles ? On pourrait également, au contraire, stipuler que l’histoire d’amour naissante entre les deux filles est justement cette lumière qui fait dévier le film de ses rails. Dans les faits du tournage, c’est d’ailleurs plutôt cette hypothèse-là qui serait accréditée, puisqu’il était, selon les dires de la réalisatrice, parti sur des bases documentaire et que sa démarche de recherche d’images et son tâtonnement parmi celles-ci l’ont conduit à y accoler la fiction. C’est toute la problématique de dualité et de l’œuf et de la poule qui est à l’œuvre dans les œuvres hybrides faisant à ce point cohabiter documentaire et fiction, réalité et étrangeté, au point de brouiller les pistes. Le fait que l’on ne puisse pas dire clairement, une fois la vision du film achevée, ce qui a dévié l’attention de quoi, quel était le but illusoire et quelle était la lumière déviante, tendrait à montrer que, justement, Pyrale ne tranche pas et qu’il met les deux – ainsi que la réalité documentaire et la fiction – sur un même pied d’égalité.

Pourtant, le dialogue préalablement cité et les images qu’il accompagne tendrait tout de même à indiquer une piste, à désigner plus clairement qu’elle serait la cible illusoire. En effet, quand la voix-off de Lou dit que les insectes visent la Lune sans jamais l’atteindre, on voit un champ/contre-champ de Lou regardant la nuque de Sam, juste avant que celle-ci ne se retourne vers elle et lui sourit. Un peu comme si Sam était la lune, l’astre de Lou, un idéal et l'objet d'un désir inatteignable. Mais quand bien même cette scène était une « preuve » ou un présage que l’histoire d’amour entre Lou et Sam est une illusion, une histoire que se raconte Lou et que se raconte le film, la fin de celui-ci viendrait contredire cette idée en permettant à Lou d’atteindre son astre. Après un premier rapprochement décrit par la voix-off, suivant d’ailleurs presque directement ce champ/contre-champ, le plan final de Pyrale, bien plus tard, montre Lou et Sam se rejoindre dans l’obscurité, chacune porteuse d’une lumière émise par leur téléphone portable, et s’étreindre passionnément. Le but était donc bien là et il a été atteint : Lou a touché son astre. Mais le fait que ce but présenté comme illusoire, comme inatteignable ait été atteint, que la fiction ait atteint son but, ait rejoint sa destination, n’empêche pas non plus que le documentaire ait atteint le sien de son côté. Le documentaire et la fiction se sont fixés des buts à atteindre, mais leur mise en commun, la manière dont ils ont co-existé et dont ils se sont nourris l’un l’autre a permis d’atteindre toutes les destinations, de tout rendre possible. Pyrale stipule que le réel sur lequel il s’appuie et la fiction qu’il en tire ne sont pas indissociables l’un de l’autre. Et si, à la fin du film, une émotion est atteinte par la réunion des deux amies, des deux amoureuses, dans l’obscurité, chacune guidées par leurs lumières respectives, elle l’est aussi par la force du cheminement qui a mené à ce moment et, a fortiori, par la mise en commun d’une réalité documentaire et d’une trame fictionnelle, par tout ce que le film à mis en place pour les faire coexister et les rendre co-dépendantes, donnant ainsi naissance à une autre réalité où les rêves illusoires ne le sont plus et où les destinations inatteignables peuvent être atteintes, celle du film.

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