« Philip Seymour Hoffman, par exemple » : un nom sur des tapis de cosmos
Par Guillaume Richard, le 30 Mai 2017
Pour Le Rayon Vert Cinéma

Philip Seymour Hoffman, par exemple (Rafael Spregelburd, collectif Transquinquennal)

« Philip Seymour Hoffman, par exemple » : un nom sur des tapis de cosmos

« Philip Seymour Hoffman, par exemple » : un nom sur des tapis de cosmos

« Philip Seymour Hoffman, par exemple », une création du Collectif Transquinquennal et de Rafael Spregelburd (2017)

Des tapis représentant des images du cosmos jonchent le sol et recouvrent une partie de la scène. Autour d’eux, un décor plus classique composé d’un intérieur de maison et du checking de sécurité d’un aéroport. Une voie lactée, une supernova, des étoiles : comme une sorte de présence discrète, les mystères du ciel noir accueillent les spectateurs venus assister à Philip Seymour Hoffman, par exemple, une création du Collectif Transquinquennal et de Rafael Spregelburd dont la première avait lieu au Théâtre Varia le jeudi 11 mai dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts. Que viennent donc faire ces tapis dans une création consacrée à l’acteur Philip Seymour Hoffman ? Plus qu’une simple décoration, ils installent un espace-temps indéterminé qui permettra à la pièce de sauter entre les dimensions et les mondes. Les tapis de cosmos sont utilisés comme des vitres translucides donnant sur l’abîme de l’univers. Voir des acteurs marcher dessus rappelle à quel point ceux-ci existent d’abord comme des entités et des noms qui n’appartiennent à personne si ce n’est aux spectateurs et aux créateurs qui décident de convoquer leur présence le temps d’une projection ou d’une pièce de théâtre. Ils introduisent un code de croyance par lequel le spectateur acceptera de voyager ou non en compagnie des acteurs dans un trip hallucinatoire où toutes les idées reçues et attendues, tous les codes d’une forme de réalisme prédominant, voleront en éclat. Et en premier lieu, l’idée même que l’on peut se faire de Philip Seymour Hoffman et de l’acteur de cinéma en général.

Stéphane Olivier et le collectif Transquinquennal (Philip Seymour Hoffman, par exemple)

Philip Seymour Hoffman, par exemple parle évidemment de l’identité, comme l’indique bien la présentation de la pièce : « Le spectacle cherche à explorer les méandres de la célébrité et de l’idolâtrie, l’impossibilité de savoir qui nous sommes et la nécessité de la fiction de soi. Il sera bien malin celui qui arrivera à dire une fois pour toute de lui-même : « voici qui je suis », car l’identité personnelle est un vertige. Son inexistence est fondamentale et pourtant, face à l’énorme mobilité des choses, elle reste permanente.« (1) Texte de présentation sur le site du Théâtre de Namur. Nous laisserons ces questions portant sur le « soi » de côté. Ce qui va nous intéresser ici, c’est une idée stimulante qui donne beaucoup à penser sur la nature du cinéma : les acteurs, morts ou vivants, sont avant tout des noms que l’on peut se réapproprier et continuer à faire exister comme bon nous semble. Ils voyagent dans le temps et l’espace de la même manière que les dizaines de personnages de Philip Seymour Hoffman, par exemple défilent sur les tapis de cosmos. Les acteurs appartiennent à tout le monde et à personne. Ils existent ou ont existé à un moment donné en tant que corps réel, mais ce corps n’a pas eu d’autres raisons d’être que de se sacrifier à sa propre immortalité, c’est-à-dire ce pouvoir qu’ont les acteurs de revenir en tant que nom et image. On se fiche donc pas mal de savoir qui était Philip Seymour Hoffman, ses habitudes, son caractère, l’homme tourmenté qui se cachait derrière la stature de l’acteur. Les magazines people nous en ont déjà beaucoup dit. Le spectacle évite l’écueil de l’hagiographie pompeuse. Nul biopic pesant ici : vous ne verrez pas Philip Seymour Hoffman déblatérer de longs monologues existentiels. Nul hommage mortifère à un génial acteur qu’il faudrait pleurer le cœur lourd : la pièce tord le coup à tous les poncifs de la célébration.

Philip Seymour Hoffman, par exemple offre ainsi une alternative nécessaire au culte de l’acteur comme personnage individuel et aux discours sur le cinéma qui figent les corps et le temps dans le marbre. Au final, l’idée de Philip Seymour Hoffman, c’est-à-dire sa présence spectrale portée par son nom (ou son image, pour le dire en empruntant de nombreux raccourcis), était bien de passage au Théâtre Varia, et elle visitera encore chaque nouvelle représentation de cette pièce étonnante. Un acteur de cinéma ne meurt jamais vraiment. Son image n’est pas faite de la même étoffe que la nôtre. Elle défie les règles cartésiennes de notre monde dès qu’elle est appelée quelque part en s’offrant en partage à ceux qui sont prêts à l’accueillir. Il en faut donc peu pour rappeler Philip Seymour Hoffman parmi les vivants. Le Collectif Transquinquennal et Rafael Spregelburd l’ont bien compris. Pour eux, le monde du cinéma et ses codes filmiques autant qu’extra-filmiques, son Histoire, les différentes formes qu’il revêtit à travers les cultures (Godzilla et la télévision japonaise, la captation numérique et même le casting filmé…) sont un grand terrain de jeu malléable où tout existe par et à travers les signes qu’il est possible de se réapproprier. Le nom de Philip Seymour Hoffman, par exemple, et les quelques histoires qui gravitent autour de lui (la création de son hologramme posthume pour Hunger Games, une anecdote où il joua le père Noël pour un enfant malade, etc.) circulent entre les personnages de la pièce et traversent plusieurs niveaux de sens enchevêtrés comme n’importe quel autre nom. Le monde du cinéma ne serait-il alors qu’un monde de spectres latents, sans identité ni assignation définitives, que tout un chacun, créateurs et spectateurs, peut rappeler à tout moment parmi les vivants ?

Le monde du cinéma n’a peut-être pas de véritable « identité », au sens du « soi ». À partir du moment où on décide de s’y abandonner, corps et âme, on n’appartient déjà plus au monde des vivants. Une part de notre être est absorbée par le monde des spectres. Notre « soi » se mélange à d’innombrables affects portés par les images et les autres corps. Notre identité est ainsi toujours multiple, variable, hétérogène. Cela vaut autant pour les acteurs que pour les spectateurs qui, abandonnés à la rêverie que procurent les images, ont un pied dans les deux mondes. Qui était Philip Seymour Hoffman ? Un nom et une image errant depuis le début dans le monde des spectres, attendant d’être appelé pour revenir parmi les vivants. Un être d’une étoffe dont seuls sont faits les acteurs de cinéma. Que l’homme soit mort importe peu. Pour ainsi dire, on peut même s’en moquer complètement, puisque c’était un individu parmi d’autres. L’acteur, lui, sera plus que jamais vivant tant qu’il sera appelé. Concevoir la chose sous cet angle peut paraître tordu. Mais c’est peut-être la seule manière de donner une consistance aux choses que nous expérimentons à travers le cinéma, par delà le rythme effréné des sorties, l’oubli au travail et l’insidieuse superficialité qui anesthésie notre quotidien d’hommes de chair et d’os.
 


« Philip Seymour Hoffman, par exemple » sera présenté au Théâtre de Namur du 11/10 au 13/10/2017, au Théâtre de Liège du 17/10 au 21/10/2017, au Théâtre le Manège à Mons du 25/10 au 27/10, pour revenir enfin au Théâtre Varia de Bruxelles du 07/12 au 21/12/2017.

Notes   [ + ]

1. Texte de présentation sur le site du Théâtre de Namur.

***

Pour citer cet article : Guillaume Richard, « « Philip Seymour Hoffman, par exemple » : un nom sur des tapis de cosmos », dans Le Rayon Vert Cinéma [En ligne], publié le 30 Mai 2017, imprimé le 21 November 2017, URL : https://www.rayonvertcinema.org/philip-seymour-hoffman-par-exemple/.