« Perdrix » de Erwan Le Duc : Le Perdreau et l’Arbrisseau

« Perdrix », un film de Erwan Le Duc (2019)

C’est un jeu des sept familles mais il n’y a qu’une famille et elle est incomplète. Dans la famille Perdrix, il y a la mère qui est une sorcière ensorcelée par le charme narcissique de sa propre voix (Fanny Ardant), le frère aîné enfoncé jusqu’au cou dans sa passion des lombrics (Nicolas Maury), sa propre fille qui pratique en solitaire le pongisme (Patience Munchenbach), il y a aussi le frère cadet, capitaine de gendarmerie (Swann Arlaud). Il y a surtout un grand absent – le père, ce garbon – pour suturer toutes les névroses familiales autour du nid de son absence.

Pour rebattre les cartes d’une famille dont la fantaisie habille un implicite naufrage collectif, un joker s’impose avec la pétaradante Juliette Webb (Maud Wyler), dont la rousseur électrique est une autre sorcellerie susceptible de sortir de sa torpeur un oiseau qui croit peu qu’en dehors de sa cage l’air soit respirable. Et le sauvetage d’être réciproque pour celle qui doit savoir aussi se dépouiller des plumes des carnets intimes lestant ses jaillissements comme des éclairs.

On aime bien la caractérisation des personnages en fonction de leurs petites fixations névrotiques, on évite ainsi la psychologie à la petite semaine et la carte de la géographie locale peut tenir alors de l’étoilement du Web(b). On aimera moins reconnaître l’énième mouture du programme déréglé par l’intrusion d’une alien dont la fonction salutaire et thérapeutique reste non moins programmatique.

Avec la belle séquence de boîte de nuit où coule un tube de Niagara, l’amour montre qu’il est une affaire de rythmes à la fois dissonants et synchronisés pour faire que le Deux se distingue du multiple environnant. De telle sorte qu’avec l’activisme mécanique et mimétique des nudistes rebelles et des « reconstituteurs » de la Seconde Guerre mondiale, les Vosges s’exposent comme un petit théâtre à ciel ouvert où, diagonale aux simulacres, l’amour seul a la force effractive de l’événement, la puissance d’un dénudement.

Ce privilège sentimentaliste de l’amour au détriment volontariste de la politique et de l’historique est d’autant plus problématique qu’il emprunte au gros sabot des symboles (les vers de terre et le trou dans la forêt, la radio au garage et le ping-pong solitaire, le dépouillement révolutionnaire). Fanny Ardant réduite au prestige radiophonique de sa voix est une autre facilité, une luxueuse attraction moins intéressante que Swann Arlaud (lutin grisonnant d’une vieillesse précoce) et Maud Wyler (une fée électricité, préraphaélite et punk) quand ils ne sont pas ponctuellement invités à démarquer pour l’un les sorties hystériques de Mathieu Amalric, pour l’autre les orties malicieuses de Vimala Pons.

Perdrix aurait pu être un drôle d’oiseau, le premier long-métrage d’Erwan Le Duc se contente de vocaliser au centre de son arbrisseau généalogique. Là où la vive concurrence des perdreaux (Antonin Peretjatko et Guillaume Brac, Léonor Serraille et Justine Triet) n’empêche pas de rêver à l’oiseau rare (Jacques Rozier, Jean-François Stévenin, Luc Moullet).

Fiche Technique

Réalisation et scénario
Erwan Le Duc

Acteurs
Swann Arlaud, Maud Wyler, Fanny Ardant, Nicolas Maury, Patience Munchenbach

Genre
Comédie

Date de sortie
Août 2019 (France)

Des Nouvelles du Front cinématographique
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Des nouvelles du front cinématographique, comme autant de prises de positions, esthétiques, politiques, désigne le site d’un agencement collectif d'énonciation dont Alexia Roux et Saad Chakali sont les noms impropres à définir sa puissance, à la fois constituante et destituante.