Bayard d’Or FIFF 2016 : « Orpheline » à tout prix
Par Sébastien Barbion, le 8 octobre 2016
Pour Le Rayon Vert

Orpheline (Vega Cuzytek)

Bayard d’Or FIFF 2016 : « Orpheline » à tout prix

Bayard d’Or FIFF 2016 : « Orpheline » à tout prix

La 31ème édition du Festival International du Film Francophone de Namur vient de se clore. Son palmarès, comme tous les palmarès, comblera certains de joie, fera crier d’autres au scandale. Cela n’est rien que de très rassurant : nous n’aimons pas tous les mêmes films, nous ne voyons pas tous les mêmes choses ; certaines œuvres nous « parlent », d’autres pas(1)Pour le coup, et bien que ça n’intéresse personne, nous regrettons que Boris sans Béatrice (Denis Côté, 2016) n’ait pas été lauréat du Bayard d’Or du meilleur film du festival. De même que nous regrettons que son acteur principal, James Hyndman, n’ait été primé meilleur comédien masculin. Le prix du comédien revient à Adrian Titieni pour sa prestation dans Illégitime d’Adrian Sitaru. Rôle massif, tout en présence physique de l’auteur, avec force fracas, paroles, coups de poings et mépris régulier du personnage pour ses propres enfants (le rire du public lors de ces moments de mépris, tout acquis au charisme puissant de Titieni, insultant à qui mieux-mieux ses enfants, peut très certainement inspirer le dégoût). Le bruit et la fureur font encore leur petit effet, quand bien même ne voit-on Titieni qu’une vingtaine de minutes à l’écran. La complexité du personnage composé par Côté/Hyndman, figure de pouvoir arrogante en voie de délitement, a apparemment été écrasée par le personnage-bulldozer, monolithe inébranlable, incarné par Titieni.. Il n’empêche que le doublé d’Orpheline – « Bayard d’Or du meilleur film » et « Prix de la meilleure comédienne » – nous invite à poser une question curieuse : quel film et quelle comédienne prime-t-on ? Ceux dont nous avons vu les images à l’écran ? Ou ceux dont ces images ne sont jamais que l’appel ? Moins que jamais, nous ne savons de quoi Orpheline est le nom : du long chapelet de traumas et de clichés que nous avons vu défiler à l’écran ? Ou de l’effeuillage de ceux-ci (Cf. notre analyse du film Orpheline), jusqu’à leur délitement ultime en appelant aux films et aux images d’actrices qui n’existent pas encore, ceux que nous n’avons pas vu dans Orpheline ? Essayons de comprendre de quoi Orpheline peut être le nom, pour comprendre de quoi ce Bayard d’Or pourrait être l’expression.

Ce que nous voyons sur la surface de l’écran produit une indigestion de la sensibilité. Des Pallières (réalisateur) et Berthevas (scénariste) remontent le temps d’une femme, comme on remonte la longue chaîne des traumatismes. Derrière la retenue de Renée se cache le traumatisme de Sandra, derrière le traumatisme de Sandra celui de Karine, derrière celui de Karine celui de Kiki. À chaque fois c’est l’occasion de reprendre le schéma de l’aventure amoureuse, avec des amis, des adolescents, des hommes, des femmes, un mari. À chaque fois c’est l’occasion de soumettre l’ensemble au schéma général du drame, à la série des traumatismes portés par cette femme, s’alourdissant le temps passant. On pourrait donc dire que le film n’est jamais qu’une remontée de la chaîne traumatique, jusqu’au traumatisme originel. Pour chasser un peu plus toute ambigüité quant à l’unité de cette femme polytraumatisée, des Pallières signale l’importance du traumatisme originel, avec un objet conservé par Renée depuis sa petite enfance, lorsque ses parents l’appelaient Kiki, objet ayant appartenu à l’un des amis tragiquement perdu alors. La remontée traumatique terminée, après avoir été rattrapée de force par le passé, Renée pourrait envisager de reprendre le fil de la vie, par-delà le trauma, avec mari et enfant. C’est du moins ce que le spectateur pourrait imaginer, avec un peu d’optimisme, croyant à la parole de Renée devant abandonner son enfant pour se soumettre à la justice et se mettre en règle avec un passé trouble : « Je reviendrai ». Ce que nous voyons donc à l’écran – nonobstant le jeu de variations d’une facette de femme à une autre selon les âges de la vie, qui soumet finalement plus l’ensemble à la répétition du Même qu’à une véritable variation, de même qu’il rapporte l’ensemble au traumatisme originel de la petite Kiki – est l’expression du drame psychologique le plus indigeste qui soit. Indigeste à force de répétitions, à force de superposer les traumas, à force de répéter cette vieille logique vue et revue du lendemain qui pourrait chanter une fois le passé traumatique assumé et dépassé.

Si c’est ce film indigeste – du moins pour une sensibilité peuplée de milliers de films – qui a été primé, le Bayard d’Or va alors à la belle petite histoire, tranche de vie édifiante, leçon d’une humanité qui, telle le phoenix, renaît incessamment de ses cendres sous autant de noms qu’il faudra ; la belle histoire du traumatisme dépassé à la force du courage et de la débrouillardise. Si cela est admirable dans la vie, c’est devenu plutôt banal au cinéma. Ce prix ne serait alors que celui de la banalité hystérisée, la banalité de la logique du drame psychologique reposant sur le dépassement du trauma, multipliée ici par quatre en recourant à quatre actrices différentes, rejouant comme autant de courts métrages la petite chaîne traumatique, avant la suture générale qui serait censée produire un long métrage.

Solène Rigot dans le film d'Arnaud des Pallières

Solène Rigot dans Orpheline (Arnaud des Pallières, 2016)

Il en va de même pour le prix de la comédienne, remis à Vega Cuzytek (la plus jeune, Kiki) pour les quatre actrices. Le geste est beau : c’est la très jeune actrice qui reçoit le prix. Le geste est beau : quatre actrices, comme autant de reflets d’un devenir-femme, pour autant de traumas et de dépassement de ceux-ci dans autant de noms de personnages, sont primés. On dira sûrement que c’est un très beau « portrait de femme », une femme une et plusieurs à la fois, synthétisant tellement d’aspects des luttes avec les multiples formes de souffrance qu’une femme peut rencontrer sur le chemin d’une vie. Seulement, ces différentes facettes du personnage féminin sont clairement annoncées comme autant de clichés dans Orpheline. Le personnage féminin est vampirisé par les clichés portés par les jeunes actrices. Chacune n’est jamais que ce que le spectateur ne sait que trop bien d’elle. Plus qu’évident est le phénomène avec Adèle Exarchopoulos, à laquelle des Pallières semble demander, ad libitum, de jouer la femme toute de chair et de sexe, qui plus est également dans des relations homosexuelles reposant sur la fascination effrayée pour une autre femme, rappelant inévitablement le personnage que l’actrice faisait exister pour la première fois dans La vie d’Adèle. Remettre le prix de la comédienne à des actrices auxquelles on ne demande jamais que d’être ce pour quoi nous ne les connaissons que trop bien témoigne d’un certain goût du cliché. Tout comme des cohortes de spectateurs se pressent pour voir « le » Lucchini ou « la » Binoche(2)Comme les malentendus arrivent aisément, précisons que nous ne parlons ici que d’un rapport possible du réalisateur ou du spectateur à l’image du comédien. Bien que cela nous semble évident, il ne s’agit aucunement de juger ou d’évaluer le talent de quelque comédien que ce soit. – voir d’ailleurs, à leur propos, le travail diamétralement opposé à celui de des Pallières que propose Dumont dans Ma Loute afin de dynamiter le cliché (cf. notre critique du film Ma Loute de Bruno Dumont) –, un certain spectateur est allé voir de jeunes actrices sur le point de se faire engloutir par leur image-clichée. Un certain spectateur voulait voir Adèle Haenel, Adèle Exarchopoulos et Solène Rigot ; le reste importait peu tant qu’elles faisaient de l’Haenel, de l’Exarchopoulos et du Rigot. Que Vega Cuzytek tienne le prix entre ses mains sauve toutefois la mise, car nous n’en attendions strictement rien, la découvrions, simplement, elle qui n’avait jusqu’alors aucune image par laquelle les réalisateur ou les spectateurs auraient pu l’emprisonner.

Néanmoins, ce doublé ne va peut-être ni au film, ni aux comédiennes que nous avons vus sur l’écran. Que la petite Vega reçoive le prix – pour, et ainsi que toutes les actrices qui composent la femme polytraumatisée du film, certes – fait autrement sens. Passé l’écoeurement de la sensibilité, Orpheline séduit l’intellect qui voit dans la mobilisation permanente des clichés par des Pallières une tentative de les dépasser tous à la fin. Le cliché devient élément de composition de ce qui est est à venir. Sous cette optique, le film raconte plutôt l’effeuillage des couches traumatiques, comme on fait l’inventaire de tout ce qui a été, à toute fin d’archivage. De même, il sacrifie trois images d’actrices sur le point d’être clichées par le désir des spectateurs et réalisateurs qui souhaitent les revoir toujours identiques à elles-mêmes, avant de donner toute sa chance à celles qui n’existent pas encore, dont la nouvelle épiphanie des actrices dont le cliché fut jusqu’alors consommé à l’écran. Il va donc au bout de la logique du cliché sur le plan du drame psychologique et des actrices qui peuvent le supporter, avant d’entrevoir le basculement vers autre chose. Le film s’achemine donc logiquement vers une naissance, avant d’envoyer Renée, l’actrice Adèle Haenel, s’en remettre à la justice pour des faits de vol commis autrefois. S’il y a bien un « happy end », ce n’est peut-être pas tant celui du dépassement traumatique et du bonheur retrouvé par Renée, que celui de la naissance d’une autre image à venir pour ces actrices, celle que le spectateur a nécessairement laissée vierge de toute capture. Un happy end sur un fond sombre, anticipant le désastre provoqué par la capture des réalisateurs et spectateurs qui conduisent les jeunes actrices dans les prisons du cliché, dans l’espoir d’une nouvelle épiphanie que le réalisateur de demain offrirait à Adèle Haenel, Adèle Exarchopoulos et Solène Rigot.

À la fin, Orpheline est peut-être un film étrangement oecuménique. Il satisfera celui qui s’émeut au contact des clichés, des grands sentiments, des histoires édifiantes, des leçons de vies, des happy end sans contraste. Mais il satisfera également celui qui entend le fol appel de des Pallières à ce que son film et ses actrices ne sont pas encore : autre chose, cristallisé dans ce bébé engendré par une actrice qui les contient toutes. Si nous ne pouvons nous empêcher de penser que ce film – au-delà des motivations du jury dont nous ne savons rien – reçoit plutôt ce prix en tant que « beau portrait de femmes en lutte », de même que ses actrices le reçoivent en tant que « belles incarnations de différentes facettes de la femme », il demeure certain que le doublé d’Orpheline peut tant récompenser la répétition clichée du Même (le drame psychologique démultiplié et les images-clichées d’actrices que nous avons vus) que l’appel à l’autre (le film qui donne à voir la nouvelle épiphanie des actrices d’Orpheline, celui que nous ne verrons pas). Dans tous les cas, Orpheline semble promis à un bel avenir tant il a pour lui la statistique.(3)Crédits photographiques : 1 et 2 : Les Films Hatari, Les Films d’Ici ; 3 : Fabrice Mertens.

Fiche Technique

Réalisation
Arnaud des Pallières

Scénario
Christelle Berthevas, Arnaud des Pallières

Acteurs
Gemma Arterton, Adèle Exarchopoulos, Adèle Haenel, Nicolas Duvauchelle

Durée
111 min

Genre
Drame

Date de sortie
2016

Sébastien Barbion

Sébastien Barbion

Co-fondateur et rédacteur du Rayon Vert.

Notes   [ + ]

1.Pour le coup, et bien que ça n’intéresse personne, nous regrettons que Boris sans Béatrice (Denis Côté, 2016) n’ait pas été lauréat du Bayard d’Or du meilleur film du festival. De même que nous regrettons que son acteur principal, James Hyndman, n’ait été primé meilleur comédien masculin. Le prix du comédien revient à Adrian Titieni pour sa prestation dans Illégitime d’Adrian Sitaru. Rôle massif, tout en présence physique de l’auteur, avec force fracas, paroles, coups de poings et mépris régulier du personnage pour ses propres enfants (le rire du public lors de ces moments de mépris, tout acquis au charisme puissant de Titieni, insultant à qui mieux-mieux ses enfants, peut très certainement inspirer le dégoût). Le bruit et la fureur font encore leur petit effet, quand bien même ne voit-on Titieni qu’une vingtaine de minutes à l’écran. La complexité du personnage composé par Côté/Hyndman, figure de pouvoir arrogante en voie de délitement, a apparemment été écrasée par le personnage-bulldozer, monolithe inébranlable, incarné par Titieni.
2.Comme les malentendus arrivent aisément, précisons que nous ne parlons ici que d’un rapport possible du réalisateur ou du spectateur à l’image du comédien. Bien que cela nous semble évident, il ne s’agit aucunement de juger ou d’évaluer le talent de quelque comédien que ce soit.
3.Crédits photographiques : 1 et 2 : Les Films Hatari, Les Films d’Ici ; 3 : Fabrice Mertens.

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Pour citer cet article : Sébastien Barbion, « Bayard d’Or FIFF 2016 : « Orpheline » à tout prix », dans Le Rayon Vert [En ligne], publié le 8 octobre 2016, imprimé le 16 December 2018, URL : https://www.rayonvertcinema.org/orpheline-pallieres-fiff-bayard/.