
« Mystery train » de Jim Jarmusch : En vacance permanente
Mystery train de Jim Jarmusch est un anti-road movie suspendu dans le temps autant qu'un biopic fantôme sur ce qu'il reste d'Elvis Presley. Le film refuse les mouvements tout tracés pour saisir les manifestations les plus singulières de l'inertie d'un rayonnement spectral. C'est aussi un film musical qui doit beaucoup à deux morceaux d'Elvis, Mystery train évidemment, et Blue Moon, tant pour leurs tonalités que pour leur forme.
« Mystery train », un film de Jim Jarmusch (1989)
La subtilité qui traverse le titre du premier film de Jim Jarmusch, Permanent Vacation, pouvait être comprise à la lettre dès les débuts du cinéaste à l'aube des années 80. Il suggère moins l'idée de vacances permanentes, c'est-à-dire une disposition à voyager et à explorer ludiquement (ou non) le monde en se mettant en mouvement, qu'un état de vacance qui devient permanent à force d'être suspendu dans l'attente, créant ainsi des formes d'inertie. Les voyages, chez Jim Jarmusch, ne sont jamais tout à fait des road movies. Ils font du surplace, tournent en rond, se heurtent à des apories spatiales et temporelles, comme ces travellings latéraux, nombreux dans Mystery train, qui ne mènent pas aux destinations espérées. Ces voyages se déploient dans un état de vacance permanent : ils sont ouverts à une autre dimension, sensorielle ou sémantique, qui produit généralement une quiétude qui polarise les corps en mouvement des personnages pris dans diverses quêtes mystérieuses ou transparentes généralement non-programmées et inopérantes. Mystery train, le quatrième film du cinéaste sorti en 1989, convoque une de ces quêtes mystérieuses dont le sens est suspendu dans un état de vacance permanent. Le temps semble s'être arrêté à Memphis où trois histoires se croisent dans la ville où gît la spectralité du mythe d'Elvis Presley. La première (Far From Yokohama) suit un couple de japonais, Mitsuko et Jun, en vacances aux États-Unis sur les pas d'Elvis mais très vite, face à cette spectralité déboussolante, le voyage touristique prend des allures d'errance introspective. La seconde (A Ghost) s'intéresse à Luisa qui vient à Memphis pour rapatrier le cercueil de son mari en Italie. Elle sera contrainte de passer la nuit avec Dee Dee en ville et le fantôme d'Elvis lui apparaîtra dans sa chambre d'hôtel. La troisième partie (Lost in Space) suit la virée alcoolisée de trois amis qui tourne au drame. Les trois histoires gravitent autour d'un hôtel délabré tenu par un duo de réceptionniste burlesque et forment une boucle temporelle où la promesse du mouvement et du voyage évolue, comme souvent chez Jim Jarmusch, vers une quête inopérante où le sens finit par tomber là où on ne l'attend pas.
Mystery train tient non seulement son nom d'une chanson d'Elvis Presley qui est reprise dans le film, mais aussi sa forme. Le morceau raconte l'histoire d'un homme dont la femme qu'il aime est emmenée par un train puis ramenée par celui-ci :
Intro
Train I ride, 16 coaches long
Train I ride, 16 coaches long
Well, that long black train got my baby and gone
Refrain
Train, train, comin′ 'round, ′round the bend
Train, train, comin' 'round the bend
Well, it took my baby, but it never will again, no, not again
Train, train, comin′ down, down the line
Train, train, comin′ down the line
Well, it's bringin′ my baby, 'cause she′s mine all, all mine
She's mine, all, all mine
Outro
Train, train, comin′ 'round, 'round the bend, around and around the bend
Train, train, comin′ ′round, 'round the bend, ′round the bend
Well, it took my baby, but it never will again, it never will again
Un train emmène donc la petite amie (got my baby and gone) pour ensuite la ramener (it's bringin′ my baby), et Elvis promet qu'il ne la laissera plus jamais partir. On retrouve ce mouvement du train dans Mystery train qui est presque un palindrome mais pas tout à fait malgré plusieurs plans quasiment identiques entre le début et la fin. Le film s'ouvre par un train qui entre en gare de Memphis et se termine par un autre quittant la ville avec, à son bord, Mitsuko et Jun, en plus de Dee Dee au retour. La portée romanesque de la chanson n'est cependant pas présente car le mouvement du récit est inversé et porte une tonalité bien plus désenchantée. Dans Mystery train, le train commence en effet par arriver en gare avant de repartir pour renvoyer les personnages vers leur destin incertain. Et s'il conserve ce mouvement, il ne faut pas oublier que le morceau évoque autant le double trajet du train que l'attente de l'amoureux transi à la gare qui éprouve des remords. Mystery train creuse plutôt la mélancolie des paroles écrites par Junior Parker et Sam Phillips jusqu'à faire de l'attente, ou du moins le temps suspendu, le motif majeur du film tout en circonscrivant le mouvement à des boucles spatio-temporelles où il n'opère pas l'échappée attendue. C'est pourquoi les longs travellings latéraux ne débouchent sur rien si ce n'est sur trois formes d'introspection qui correspondent à autant d'histoires amputées de leur raison d'être. Mystery train est loin d'être un road movie, et encore moins un film de vacances avec son tourisme local épuisant le mythe d'Elvis, mais un film en vacance permanente avec comme seule boussole l'errance qui désoriente les personnages.

Mystery train enchâsse trois récits qui inventent chacun leur sonorité pour éclairer une journée interminable dans les ruines de Memphis hantées par Elvis Presley. À la tendresse burlesque du couple de Far From Yokohama répond la petite fable fantastique d'A Ghost avant la partie plus scorsésienne de Lost in Space. Pourquoi Jim Jarmusch choisit-il la mode du récit imbriqué qu'il reproduira d'ailleurs plus tard dans sa filmographie avec un succès relatif ? Une grande frustration peut prendre le spectateur lorsqu'il doit quitter brutalement Mitsuko et Jun dans leur chambre d'hôtel pour suivre Luisa et surtout Johnny, Will et Charlie dans leur virée mortifère qui peut susciter beaucoup moins d'intérêt. Ce choix narratif est semble-t-il nécessaire pour faire tourner en rond le film et laisser transparaître sa mélancolie taciturne dissimulée derrière beaucoup de verbiage. Mystery train trouve ainsi une structure musicale qui s'oriente sur un refrain qui serait incarné à la fois par l'hôtel avec ses deux standardistes et la diffusion à la radio locale du morceau Blue Moon d'Elvis Presley, deux occurrences autour desquelles les trois histoires s'enroulent comme des couplets. Blue Moon est la chanson par excellence de la mélancolie qui recouvre plusieurs significations avec lesquelles le film joue habilement. Elle renvoie d'abord à l'idée d'une lune pleine qui ne se produit qu'une fois par an, la « Lune bleue ». C'est une journée interminable à l'image de celle qu'endurent les personnages, une journée typique de pleine lune où il est toujours difficile de trouver le sommeil, l'agitation étant à son apogée. L'expression peut aussi évoquer la rareté et le renouveau, voire le coup du sort, ce qui transparaît dans les trois histoires. Le film est ainsi loin de se complaire dans le trivial, il s'en remet à quelques étranges scintillements dans une nuit où les étoiles ne brillent plus comme avant.
Deux morceaux d'Elvis Presley donnent donc le ton mélancolique et suspendu — en vacance — de Mystery train qui se révèle être aussi un film sur le King, mais pas de n'importe quelle manière. C'est un biopic fantôme qui convoque une forme d'hantologie singulière. Elvis Presley est partout et nulle part. Sa musique semble se diffuser de manière continue et à travers de multiples canaux, dans la bande originale évidemment, mais aussi à la radio ou dans les échanges qu'ont les personnages, quand elle ne transpire pas des murs de la ville et des circuits touristiques organisés pour les badauds. Son mythe a engendré les légendes les plus farfelues, comme cet homme que rencontre Luisa dans un restaurant qui lui raconte que le fantôme d'Elvis lui serait apparu un an plus tôt pour lui donner un peigne. Plus tard, dans sa chambre d'hôtel, ce même fantôme d'Elvis apparaîtra bel et bien à Luisa qui restera incrédule. Cette étonnante ouverture au fantastique de Mystery train, une des rares que compte le cinéma de Jim Jarmusch, sert d'abord à ancrer le film dans la spectralité qui est un des principaux modes d'être par lequel se donne à voir, entendre, penser et sentir aujourd'hui ce qu'il reste d'Elvis Presley — et de tout être humain disparu à celui qui s'en remémore. C'est en ce sens que Mystery train est un biopic fantôme, un immense mausolée, un caisson de résonance faisant vibrer l'écho d'une époque révolue. Jim Jarmusch refuse de céder trop de place au(x) mouvement(s) pour saisir les manifestations les plus singulières de l'inertie d'un rayonnement fantôme. Son biopic secret sur Elvis refuse de prendre la route pour suivre ses traces trop visibles, comme son fameux manoir qu'on ne verra jamais à l'écran. Il s'en remet entièrement à une grande musicalité invisible dont le point d'émission est Memphis. Il n'y a plus qu'une note à ajouter pour dire que Jim Jarmusch réalise en même temps un documentaire sur l'état de la ville en 1989.
Mystery train serait-il alors aussi désenchanté qu'on le prétend ? Il est plutôt question d'une musicalité, certes mélancolique, qui ne cesse de déphaser les personnages dans l'espace-temps suspendu du film. À l'image de Charlie qui réalise que Will partage son nom avec un personnage de la série télévisée Lost in Space, titre du troisième segment, tous les personnages sont comme propulsés dans un espace chaotique en vacance permanente dont il ne reste que des ruines et des petits bouts d'histoires et de légendes à vivre. Tous sont perdus dans l'espace au sens littéral du terme : Memphis et son rayonnement spectral, même en ruines, sont trop grands pour eux, et il n'y a plus rien à reconstruire. Ce sont des morts-vivants peinant à tenir debout par manque de sommeil (les réceptionnistes) ou d'abus d'alcool (le trio fringant). Le lit et la chambre d'hôtel sont ainsi un des seuls lieux que ces noctambules peuvent encore occuper. Ils ne trouveront rien dans un espace-temps tel que ce Memphis hanté de 1989, en tout cas pas ce qu'ils cherchent en première instance. Car si les trains alimentent Memphis au quotidien de nouvelles histoires, le train de retour est incertain, contrarié : on arrive à Memphis ou on y vit non pas pour retrouver de grandes et belles choses (l'amour, le mythe d'Elvis, etc.) mais pour accepter une perte. Les personnages font le deuil de quelque chose, parfois immédiatement de la mort d'un mari comme Luisa. Mitsuko et Jun traversent eux aussi une épreuve à leur manière même si cela reste mystérieux. Mitsuko semble demander à Jun d'être plus joyeux. Ils ne verront rien ou presque d'Elvis et de Memphis, qui ressemblerait tant à Yokohama selon Jun. Le véritable voyage s'effectura à l'intérieur de leur couple. Derrière l'habilité de son récit qui aurait pu se révéler complètement artificielle, la version de Mystery train que livre Jim Jarmusch est un blues torturé qui désarticule l'espace et le temps pour saisir le rayonnement spectral d'une ville, d'un artiste et de trajectoires qui ne vont suivre aucune route balisée.
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