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L'enfant et le chien dans Le Pain et la rue
Rayon vert

« Le Pain et la rue » et « Expérience » d'Abbas Kiarostami : L'exemple des enfants

Des Nouvelles du Front cinématographique
Chercher à l'intérieur de soi ou bien faire avec ce qu'il y a à portée de main de quoi bricoler des petites machines de résistance, voilà ce qu'il faut pour tenter un rapport nouveau entre le réel et la réalité qui ne soit plus d'opposition statique mais de composition dynamique. C'est ce que les premiers enfants du cinéma d'Abbas Kiarostami expérimentent en rappelant qu'à l'épreuve de chaque situation nouvelle il y a la possibilité héroïque d'en goûter l'éternel matin.

Des actes comme l'éclair

Une rue, ce n'est pas grand-chose quand un gamin qui a l'habitude de l'emprunter pour aller chercher le pain (le sangak iranien) s'amuse à en faire un terrain de jeu enfantin. La même rue devient un labyrinthe quand survient à l'angle des rues connues un chien qui ressemble soudain à un minotaure. L'atelier du photographe est quant à lui une caserne pour l'adolescent qui en est la petite main tout en n'y comptant pour rien. C'est aussi une caverne aux trésors pour le garçon qui en extrait en cachette des trucs et astuces susceptibles de satisfaire l'aiguillon nouveau de la libido. La force intuitive propre à la prime jeunesse comme le sens pratique dont use l'adolescence ouvrent le piège des mauvaises configurations accidentelles (la présence inattendue d'un chien agressif) ou structurelles (le monde affairé des adultes pressés) sur des lignes de fuite intempestives.

Des sauts hasardés qui sont des bifurcations intempestives et des écarts décisifs. Des gestes osés qui sont des fulgurances folles. Des actes comme l'éclair dont le génie, qui est le génie propre de l'enfance, est de faire éprouver aux adultes qui l'auraient oublié l'étonnement qu'il y a quand les commencements ont une puissance native dont les recommencements cultivent le souvenir.

En Iran comme ailleurs, la réalité ordinaire, celle qui se répète comme si elle ronronnait, devient une machine problématique quand le réel en bloque le moteur ou bien en grippe les automatismes. Le ronron est tantôt celui d'une roue qui peut s'enrayer (l'enfant se décompose alors comme une glace fondant au soleil), tantôt celui d'une rumeur qui peut étouffer (la vie citadine est pour l'adolescent exploité un brouhaha de vexations). Chercher à l'intérieur de soi ou bien faire avec ce qu'il y a à portée de main de quoi bricoler des petites machines de résistance, voilà ce qu'il faut pour tenter un rapport nouveau entre le réel et la réalité qui ne soit plus d'opposition statique mais de composition dynamique. C'est ce que les premiers enfants kiarostamiens expérimentent : toutes les fois qu'un problème inédit se pose en remettant en question l'ordre des choses, l'invention requise pour trouver la solution rejoue à chaque cas l'universelle condition humaine qui appartient à des êtres autant mortels que « naissanciels » (Hannah Arendt). Voilà ce qu'ils expérimentent pour tous les enfants du monde et tous les adultes qui tiennent sur leur exemple à ne pas céder un pouce sur leur enfance. Cela est très exactement ce qu'a compris Hannah Arendt en lisant et relisant saint Augustin et Abbas Kiarostami n'aura pas compris autre chose en reconnaissant dans chaque situation la saveur de l'éternel matin du monde dont parlait Georges Bernanos.

L'expérience est le royaume sauvage des enfants et l'empirisme radical est leur sagesse. Une « sauvagèreté » comme le dirait Frédéric Neyrat. La sagesse des enfants est exemplaire en ceci qu'ils sont des exemples qui se professent moins qu'ils se pratiquent et librement s'improvisent et s'imitent. L'enseignement est horizontal et son adresse est indiscernable, aussi égalitaire qu'aléatoire. L'apprentissage n'exige aucun roi ni maître, il n'appelle aucune pédagogie distinguant hiérarchiquement des sachants et des ignorants. Ce qu'un pareil enseignement exige ce sont plutôt des trouvailles jaillissantes, des alliances transitoires, des manigances passagères, des tentatives qui valent le coup et qu'il faut recommencer même quand les essais se révèlent infructueux. Ce sont des forçages qui peuvent faire bouger les lignes générales en ayant la valeur métaphorique de micro-secousses sismiques ou de zébrures électriques.

Le maître du carrefour

Le Pain et la rue est le premier film tourné par Abbas Kiarostami pour le Kanoun, l'institut pour le développement intellectuel des enfants et des adolescents à l'occasion de la création d'un nouveau département dédié à la réalisation de films éducatifs(1). L'expérience fondatrice et initiatrice pour un jeune réalisateur alors âgé de trente ans, formé à la peinture à la faculté des Beaux-Arts de Téhéran puis à la création d'affiches et de films publicitaires, coïncide génialement avec celle qu'il raconte. Au trajet latéral programmatique survient l'imprévisible interruption, l'arrêt inopiné qui suspend l'ordinaire en le mettant en question. Le présent borné s'emplit alors de durée pour le garçon qui se sent bête, livré à l'impuissance face à l'animal qui est le maître du carrefour. Si le cabot aboie hors cadre, son aboiement ne recouvre pas le grondement sourd de la sanction parentale qui monte hors-champ. Le gamin se creuse alors la tête tant les perceptions sont plus grandes que toute possibilité de les convertir en actions. Le mouvement ne sera relancé qu'à raison de trouver une Ariane d'occasion : un vieux monsieur à moitié sourd passe dans le coin, il fera l'affaire.

Depuis le fond dédaléen de la rue, l'enfant a réussi à avancer un peu : à l'image, comme une évidence, il a grandi.

La boîte de conserve est le joujou de ferraille trouvé par l'enfant qui marche en jouant à la balle de polo selon un vers fameux de Rûmî qui innerve tout le cinéma d'Abbas Kiarostami. Un homme va s'y substituer en attendant le chien dans la relance qui est un renouvellement en profondeur d'un élan qui inclut, avec le mouvement de la caméra en travelling-avant, le regard du réalisateur et le nôtre enlacé au sien. Le monstre vu d'un peu plus près fait alors moins peur ; il exige seulement qu'on lui cède une partie de soi. La castration a le prix symbolique d'un morceau de pain ; c'est un geste de déliaison modifiant le sens de la situation. De minotaure pour Thésée, le chien devient alors un compagnon comme le lion pour Yvain le chevalier. Le cas concret se gonfle ainsi d'une consistance mythologique soulignée par l'air de musique médiévale. Et puis l'enfant rentre chez lui et le chien reste sur le seuil... En attendant le suivant.

Le chien qui fait peur à l'enfant dans Le Pain et la rue
Le chien dans Le Pain et la rue - © KANOON. Tous droits réservés.

La série est ouverte, elle a en fait commencé depuis un moment et elle continue, comme la vie. « Ob-La-Di Ob-La-Da » : on reconnaît la ritournelle des Beatles en ouverture du Pain et la rue. On s'étonne encore qu'en langue yoruba son titre signifie : « Et la vie continue ».

La sensibilité est plus qu'un humanisme quand elle reconnaît au chien la métis nécessaire à la fabrique de ses petites machines de résistance et de survie dont les lignes de vie tissent des séries. L'effet de parallaxe élargit ainsi radicalement le champ en montrant cet au-delà de la nécessité qu'est, sur le seuil, l'attente de l'ami, l'horizon métaphysique du cinéma d'Abbas Kiarostami dont Où est la maison de mon ami ? (1987) demeure probablement la plus belle représentation(2).

Le non est l'envers d'un oui

L'expérience est la matière inépuisable des leçons exemplaires dont l'enseignement n'a pas de précédent pour leurs praticiens enfantins. Expérience en livre un concentré en 60 minutes chrono. Le rythme est nerveux, le montage serré. Si le film est didactique, c'est dans le privilège descriptif du factuel contre l'analyse psychologique. Mohammad surnommé Mamad est l'employé à tout faire d'un atelier de photographie dont le patron est une autorité sévère quand le frère aîné ne sait plus quoi faire de son cadet. Mamad est un adolescent, il est déjà un homme moderne. Il suit dans les rues bruyantes de Téhéran des femmes comme un personnage de François Truffaut et il fait des montages photographiques dont l'érotisme répond aux pressions de son âge comme un héros de Brian De Palma ou Jean-Pierre Léaud chez Jerzy Skolimowski. Abbas Kiarostami est un cinéaste qui marque d'emblée son souci de la modernité en suivant la ligne de crête de ses ambivalences, oppressions impersonnelles et obsessions individuelles.

Le gamin qui s'occupe à peu près de tout dans la boutique est battu par son patron, humilié par les autres employés. Il n'empêche : Mamad suit en diagonale la ligne de son désir. L'obsessionnel a pour alliée la persévérance. Il planque dans les coins ses petits secrets libidineux, il loge dans les interstices du travail qui n'attend pas son temps à lui : aller au cinéma ou aux bains publics, boire un verre de lait ou bien repasser dans la rue où le visage d'une collégienne qui attend sur le seuil de la maison familiale a attrapé au vol son désir. En jeune homme moderne, Mamad a compris que les apparences comptent et il a appris à en jouer par la bande. Avec un peu de rembourrage, il peut ainsi subtiliser les chaussures de son patron parce qu'il sait à quelle heure il revient après le déjeuner. Si l'usage des longues focales aplatit la profondeur de champ comme la presse d'une teinturerie, le mur a des plis par où il se faufile comme l'eau du baquet renversé par méchanceté se répand en lui désignant la rue blanche, ouverte à l'aventure.

Mamad voit bien qu'il n'est aimé ni par son frère ni par son employeur mais il pourrait l'être par la famille de la jeune fille dont il s'est entiché. Mamad tire des plans sur la comète de son désir, il échafaude les micro-dispositif dont l'ingéniosité bute cependant sur d'autres murs comme celui de la différence de classe. Leurré par son désir, Mamad ne voit pas qu'il rêve éveillé en courant après une chimère qui rit de lui comme elle rirait d'un chien suivant une voiture. Un soir, le couperet tombe : « Ils ont dit non ». Expérience finit sur ce non sans pour autant avoir valeur de clôture, sans pour autant valoir comme fin de non recevoir. Si le dernier plan filmé en plongée écrase toute perspective, le garçon sort pourtant du cadre comme s'il en s'en tirait par le haut. La déception est une vexation de plus, ce n'est pourtant pas la fin du monde mais l'invitation à le faire recommencer ailleurs. Le cadre peut bien ressembler à une porte de fer, il n'épuise pas le hors-champ, au contraire. Tant qu'il y a des seuils – et les cadrages au graphisme sophistiqué d'Abbas Kiarostami y insistent – le dedans se démarque du dehors tout en en faisant retentir irrésistiblement l'appel.

L'obsession est un entêtement compulsif quand leurre le désir qui fait dans la foulée oublier son vide constitutif. C'est une persévérance qui est un synonyme de résistance des enfants brimés, si peu désirables par les adultes qui les vouent socialement à occuper de mauvaises places. C'est l'héroïsme le plus beau parce qu'il est imperceptible. Entre un plan et un autre, il y a des intervalles comme des seuils et des sas. Dans un même plan, le cadre qui en verrouille le champ est une balise indiquant aussi que le monde reste désirable en étant plus grand hors-champ.

Le non fait à Mamad est aussi la condition de possibilité d'un oui : en cela il préfigure le personnage de Hossein dans Au travers les oliviers (1994). Le non est l'envers d'un oui à la vie qui ne se résout pas à la répétition de l'oppression et celui d'Expérience, le troisième film d'Abbas Kiarostami, annonce déjà son antépénultième justement intitulé Non (2010)(3).

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