« Laissez bronzer les cadavres » : Interview avec Hélène Cattet et Bruno Forzani
Par Guillaume Richard, le 7 Octobre 2017
Pour Le Rayon Vert

Laissez bronzer les cadavres (Hélène Cattet et Bruno Forzani)

« Laissez bronzer les cadavres » : Interview avec Hélène Cattet et Bruno Forzani

« Laissez bronzer les cadavres » : Interview avec Hélène Cattet et Bruno Forzani

« Laissez bronzer les cadavres » de Hélène Cattet et Bruno Forzani

De passage au 32ème FIFF de Namur pour présenter leur troisième film, Laissez bronzer les cadavres, Hélène Cattet et Bruno Forzani reviennent avec nous sur leur méthode de travail minutieuse et sur les différents niveaux de sens qu’ils cherchent à créer dans leurs films. « La partition est déjà écrite au départ : un plan est comme un mot dans une phrase », nous dit Bruno Forzani pour résumer un travail de longue haleine où chaque effet est calculé. On aurait tort de réduire le cinéma de Cattet et Forzani à du maniérisme trop référencé. Avec Laissez bronzer les cadavres, la force et la singularité de leur univers se confirment. Il est en effet question d’un cinéma sensoriel habité par d’autres niveaux de réalité où le medium cinématographique se confond plus que jamais avec une expérience onirique. Pensés pour une diffusion en salles, intimement liés aux processus du sommeil et du rêve, les films de Cattet et Forzani réaniment peut-être d’abord l’esprit et les croyances du cinéma des premiers temps.


En adaptant le roman dont est tiré Laissez bronzer les cadavres, cherchiez-vous d’abord à extraire les images fortes et les sensations qu’il contenait ?

Hélène Cattet : Non, nous avons cherché à être dans la continuité de nos deux premiers films, en racontant des histoires avec des moyens proprement cinématographiques. C’est uniquement par l’image et le son que nous voulons faire avancer la narration.

Bruno Forzani : Nous sommes restés totalement fidèles au livre. Sa narration est comportementaliste et c’est ce qui nous plaisait : il n’y a que de l’action et les personnages sont définis à travers elle. Nous adoptons la même démarche que dans nos précédents films en rejetant tout l’attirail psychologique au profit de l’action.

Hélène Cattet : Les personnages sont ce qu’ils font.

Bruno Forzani : Le livre est hyper visuel et écrit presque de manière cinématographique. La longue fusillade qui compose une grande partie de Laissez bronzer les cadavres se trouve telle quelle dans le livre, rythmée et racontée à la manière d’un film. Pour certains moments, nous avons essayé d’amener notre univers et de traiter graphiquement des aspects qui étaient plus littéraires.

L’utilisation de la surimpression, de la division de l’écran ou du ralenti est-elle associée chez vous à une sensation bien précise ?

Hélène Cattet : Tout à fait. Chaque plan est le résultat d’un choix minutieux. Il fait sens avec le plan précédent et celui qui suit. Tout est calculé, tant au niveau du montage que du son, du décor et des accessoires. Nous attribuons ce sens au moment de l’écriture du scénario où nous savons déjà quelles images nous voulons. Les plans sont choisis pour raconter précisément ce que nous avons en tête. Parfois, nous optons pour le split screen ou pour une surimpression, cela dépend des cas. C’est aussi au moment de l’écriture que nous trouvons le rythme du film.

Bruno Forzani : Du coup, nous travaillons sur le storyboard pendant six mois. Sur le tournage, nous ne tournons pas de plans superflus car la partition est déjà écrite au départ : un plan est comme un mot dans une phrase. Nous ne filmons pas une scène avec trois caméras pour voir ensuite ce que ça donne sur les moniteurs. La forme n’est pas un ornement mais quelque chose d’organique.

Pourriez-vous illustrer cette méthode par un exemple précis ?

Hélène Cattet : On trouve beaucoup de silhouettes dans Laissez bronzer les cadavres. C’est une figure de style qu’on fait évoluer durant toute la durée du film pour au final raconter quelque chose sur les personnages.

Bruno Forzani : Il était précisé dans le livre que le personnage interprété par Elina Löwensohn avait une attirance à la fois pour les armes et pour Alex. C’est quelque chose qui se passe dans sa tête. Nous avons alors eu l’idée de cette scène, qui n’est pas dans le livre, où elle se fait tirer dessus et que sa robe se déchire.

L'or dans Laissez bronzer les cadavres

Laissez bronzer les cadavres semble reposer sur une curieuse alchimie entre les armes, l’érotisme et l’or. Comment avez-vous conçu ces rapprochements ?

Bruno Forzani : Manchette, un des auteurs du livre, aime écrire sur le rapport fétichiste qu’on peut avoir avec les armes à feu. Du moins dans la description qu’il en donne. Dans Amer (2009) et L’étrange couleur des larmes de ton corps (2014), nous avions toujours utilisé des armes blanches. Ici, un des défis consistait à retranscrire visuellement la fascination fétichiste pour les armes à feu.

Hélène Cattet : L’or était un motif important pour nous. Les personnages se battent pour l’or, qui est une matière organique, et non pour des billets ou pour de l’argent « concret ». Par là, l’or peut prendre différents sens qui varient selon les personnages. Ce n’est que de la matière pour certains, un moyen de s’enrichir pour d’autres. Pour les gangsters, c’est clairement une finalité tandis que pour Luce, c’est plutôt un moyen d’expression au service de ses performances artistiques, une sorte de support.

Bruno Forzani : L’or nous offrait vraiment la possibilité de développer le caractère intemporel de l’action. Il nous permettait de nous éloigner de la petite fable sur la société de consommation actuelle. Le livre a vraiment un côté minéral que nous avons cherché à retranscrire et qui permet en même temps de prendre du recul par rapport aux faits. On peut les observer de plus haut, comme des entomologistes, d’où les séquences avec les fourmis.

Comment avez-vous conçu le décor ? On y retrouve des mannequins désarticulés, des têtes de mort, des vestiges. Est-ce vous qui avez amené ces éléments avec le souci de suggérer cette intemporalité ?

Hélène Cattet : C’était dans le livre. L’action se déroule dans un village abandonné au cœur duquel se trouve le domaine qui appartient à Luce. Celle-ci est une artiste qui nous a beaucoup fait penser à Niki de Saint Phalle. Nous nous sommes alors beaucoup inspirés du Nouveau Réalisme pour investir l’histoire, les décors et la manière de montrer l’action. On pourrait également citer le travail de Jean Tinguely sur les machines.

Bruno Forzani : Pour la séquence où les corps sont recouverts d’or, nous avons plutôt cherché du côté de Yves Klein. Tandis que tous les aspects liés à la destruction proviennent plutôt d’Arman.

Hélène Cattet : Le Nouveau Réalisme nous a permis de faire basculer l’histoire et cette fusillade dans une autre réalité. Une réalité beaucoup plus onirique. On voulait vraiment épouser le point de vue de Luce. A la fin, Laissez bronzer les cadavres se transforme en un vrai happening, une performance à part entière.

Vous évoquez en effet souvent votre intérêt pour l’art contemporain. De manière plus générale, comment concevez-vous le rapport entre le cinéma et l’art contemporain ? Cherchez-vous à transposer au cinéma des moyens propres à l’art contemporain ?

Hélène Cattet : Ici, dans le cadre de l’adaptation de Laissez bronzer les cadavres, cela nous a permis d’apporter un regard différent sur le livre. Nous avons pu poser notre point de vue sur cette fusillade par les moyens du Nouveau Réalisme.

Bruno Forzani : À la Biennale de Venise, nous avions découvert un collectif vietnamien qui réalise des vidéos sur des balles qui pénètrent dans du gel balistique. Du coup, pour essayer de filmer différemment des scènes d’action et pour apporter quelque chose de nouveau, nous avons repris cette idée afin de montrer des choses qu’on ne voit pas habituellement dans la réalité et dans les films d’action.  Nous voulions aussi utiliser les balles comme des « coups de rasoir ». Il fallait sentir que ça dérape et frôle les visages. Sinon, pour tenter de répondre plus précisément à votre question, ce que nous aimons dans l’art contemporain, c’est qu’on peut se retrouver devant une œuvre sans la comprendre tout en ressentant une émotion très forte. Les œuvres nous submergent sans que nous ne sachions vraiment pourquoi sur le moment même. Avec nos films, nous cherchons à retrouver cette même sensation.

Le sexe est intimement lié à l’onirisme dans Laissez bronzer les cadavres. Lorsqu’un élément lié à la sexualité apparaît, le film bascule dans une autre dimension.

Bruno Forzani : En effet, pour moi, le sexe, c’est un peu comme Les griffes de la nuit. Il te fait entrer dans un univers qui te submerge et emmène à la fois les personnages et le spectateur dans un ailleurs. Parvenir à créer du désir pour les personnages permet aussi aux spectateurs de s’immerger dans l’univers du film.  On est là à un niveau instinctif qui peut ensuite être détourné de bien des façons. L’érotisme est une passerelle entre le film et le spectateur, puis vers un autre univers.

Il y a aussi l’idée que le sexe est une ombre qui plane sur les personnages. Elle est représentée par cette silhouette, cette page blanche sur laquelle on peut déposer des fantasmes…

Bruno Forzani : Cette figure de la silhouette, de la personne sans visage, est quelque chose qui revient souvent dans nos films et qui représente une part de fantasme et d’inconnu. Elle est peut-être de nature plus iconique et festive dans Laissez bronzer les cadavres que dans les autres, où elle était plus sombre.

Vous parliez des Griffes de la nuit. On pourrait également rapprocher cette silhouette d’une sorte de croquemitaine sexuel.

Bruno Forzani (rires) : Je ne sais pas, mais en tout cas, dans notre film précédent, L’Étrange couleur des larmes de ton corps, il y avait tout un passage en noir et blanc photo qui était un peu notre version à nous, fantasmatique, des Griffes de la nuit.

Vous mettez en scène, dans le film, un personnage d’écrivain qui est un peu fantomatique et insaisissable. On ne sait pas trop ce qu’il fait puis, à un moment, on ne le voit plus. Est-ce qu’il y a là une part de réflexion sur l’acte d’écriture ?

Bruno Forzani : L’écriture et la conception de L’Étrange couleur des larmes de ton corps nous avaient pris huit ans. Quand on passe autant de temps sur un projet, on a l’impression qu’on ne pourra plus jamais rien faire après. Ça demande tellement d’énergie et de ténacité que ça en devient paralysant. Dans Laissez bronzer les cadavres, les personnages de Luce et de l’écrivain sont tous les deux en manque d’inspiration. Et c’est grâce au gunfight qu’ils retrouvent leur joie de vivre.

Luce dans Laissez bronzer les cadavres

Vous superposez deux niveaux de réalité, notamment avec la scène du temple à la fin. Quelle était votre intention en recourant à ce procédé ?

Bruno Forzani : Notre intention était de faire basculer le film dans une sorte de vortex, dans une sorte de transe, de fièvre, dans laquelle sont plongés les personnages. Et que l’univers de Luce devienne prégnant partout et contamine tout le film.

Hélène Cattet : Qu’il resurgisse de ses cendres et contamine tous les personnages.

Bruno Forzani : Du coup, pour le duel final, nous ne voulions pas du tout faire du Sergio Leone ou du western spaghetti. Nous souhaitions nous rapprocher du court métrage O is for Orgasm (2012) que nous avions tourné pour l’anthologie de l’horreur The ABCs of Death (2012). C’est purement orgasmique et ça nous permet de passer dans le fantastique, dans l’onirisme et dans une sorte de vortex.

Quelle est la part du sommeil dans le film ? Vos personnages dorment beaucoup…

Bruno Forzani : C’est une figure récurrente de nos films, c’est certain, mais nous n’y avons pas vraiment réfléchi en tant que tel.

Hélène Cattet (rires) : Quand on dort, il se passe toujours quelque chose. C’est vrai que c’est très présent chez nous…

Bruno Forzani : Quand on voit un film et que l’on est pris dedans, c’est comme un rêve éveillé. Quand on sort de la salle, on est dans un état second, comme si l’on venait de vivre plein de choses, et l’on se cogne au monde « réel » dans lequel les gens travaillent et sont pris au quotidien. C’est une sensation que j’aime quand je vais au cinéma, une véritable expérience qu’on ne peut pas retrouver lorsque on regarde un film sur un téléphone portable.

Hélène Cattet : Il y a, en tout cas, dans le fait d’aller au cinéma, une part de perte de repères, comme dans un rêve.

Et comment avez-vous articulé cela, dans la construction ou au montage, pour que la sensation de rêve soit continue ? Que ce ne soit pas une alternance constante entre rêve et réalité mais un équilibre entre les deux ?

Bruno Forzani : Cette espèce de frontière poreuse entre les deux était déjà présente à l’écriture. On essaie de mettre en commun les pièces du puzzle et de travailler sur le rythme pour obtenir quelque chose d’homogène et de prenant. C’est pour ça aussi qu’on aime beaucoup l’expérience cinéma, parce que, en dehors de la salle, on n’a pas cette sensation d’entrer dans un état de sommeil et de rêve, notamment parce qu’il n’y a pas de lumières qui s’éteignent ni de processus de projection qui permet ce parallèle avec l’acte de dormir et de rêver.

Dans vos films, la couleur dépasse le simple usage visuel pour devenir un thème à part entière. Elle est liée au corps. Il y a ainsi une dimension conceptuelle qu’on retrouve également dans les titres que vous utilisez. L’étrange couleur des larmes, bien sûr, mais aussi Laissez bronzer les cadavres, où les cadavres, plutôt que devenir blancs, se mettent à bronzer. La couleur est donc liée à la transformation. Au début de votre film, un pistolet tire de la couleur. La couleur serait-elle aussi une arme ?

Bruno Forzani : La couleur nous permet réellement d’exacerber les sensations les plus diverses. Lorsque les personnages sont dans la boucherie pour préparer leur action, on passe dans une sorte de vision thermique qui permet de retranscrire le rituel précédent l’acte, rituel qui traduit une sorte de transe. Dans le cinéma muet, les films étaient coloriés selon les différentes sensations qu’il fallait communiquer. Chaque couleur correspondait à un état d’esprit qui devait mettre les spectateurs sur une piste. D’une certaine manière, nous cherchons à conserver cette technique.

Hélène Cattet : La couleur permet aussi de changer l’état d’esprit d’un personnage. Dans Laissez bronzer les cadavres, nous avons beaucoup joué avec les nuits américaines. Quand la nuit tombe, tous les personnages perdent leurs repères. Ils passent sous l’emprise d’autre chose. Donc la couleur, aussi bien que les jeux de lumière, influe sur la narration et fait avancer l’intrigue.

La couleur est aussi liée à la peau. Vous la filmez beaucoup en gros plans et par l’intermédiaire d’inserts.

Hélène Cattet : Cela a toujours été important pour nous. Nous voulons créer une impression de proximité avec ce que nous filmons afin d’immerger le spectateur le mieux possible.

Bruno Forzani : C’est un travail de sur-réalisme qui met en place une série de codes. On en revient aussi à la question de l’érotisme. Lorsque l’on est en couple avec une personne, on la voit toujours de près. C’est ce rapport de proximité à l’autre que nous cherchons à reproduire dans notre manière de filmer les personnages, leur peau et leur visage.

Au début de Laissez bronzer les cadavres, lorsque les gangsters prennent en stop les deux femmes et l’enfant, ils vont faire un rapprochement entre les couleurs de peau que vous court-circuitez immédiatement. On pense aussi à L’étrange couleur des larmes de ton corps où, pour de multiples raisons, on n’imagine pas le personnage allemand, blond aux yeux bleus, avoir une femme à la peau noire. Comment travaillez-vous sur les clichés ?

Bruno Forzani : Ce jeu ludique avec les clichés et les fausses pistes fait partie intégrante de notre travail. Nous aimons titiller le spectateur sur ses attentes.

Laissez bronzer les cadavres est souvent drôle. Dans le futur, pourriez-vous envisager de réaliser une comédie ? Votre univers pourrait-il s’y « greffer » ?

Hélène Cattet : L’aspect comique provient du livre. C’est un humour que nous avons aimé et auquel nous voulions simplement être fidèle.

Bruno Forzani : Il y a toujours eu de l’humour dans nos films sans qu’il ne soit forcément surligné. Il se situe plutôt dans un jeu avec le spectateur. Dans Laissez bronzer les cadavres, il est plus évident, surtout que nous avons récupéré les dialogues de l’excellente plume qu’est Jean-Pierre Bastid.

Vous êtes en train de préparer un film d’animation. Pourriez-vous nous en dire quelques mots ?

Bruno Forzani : Nous avons été contactés par un producteur nord-américain qui détient les droits d’un livre érotique. Nous l’avons lu et, immédiatement, nous nous sommes dits que ça ne pourrait rien donner en live, car il y avait beaucoup de dialogues intérieurs. Nous avons alors pensé à l’animation où justement il est plus facile de pénétrer à l’intérieur des corps. Le film japonais Belladonna sera une référence. Nous allons essayer de tourner le film au Japon dans la tradition des romans pornos des années 60. Après, on s’attèlera à la troisième partie de la trilogie entamée avec Amer et L’étrange couleur des larmes de ton corps.


Entretien réalisé par Guillaume Richard et Thibaut Grégoire au 32ème FIFF.

Fiche Technique

Réalisation
Hélène Cattet et Bruno Forzani

Scénario
Hélène Cattet et Bruno Forzani

Acteurs
Elina Löwensohn, Stéphane Ferrara, Bernie Bonvoisin, Hervé Sogne, Marc Barbé, Marine Sainsily, Michelangelo Marchese, Pierre Nisse

Durée
1h30

Genre
Fantastique, Thriller

Date de sortie
2017

Guillaume Richard

Co-fondateur et rédacteur du Rayon Vert.

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Pour citer cet article : Guillaume Richard, « « Laissez bronzer les cadavres » : Interview avec Hélène Cattet et Bruno Forzani », dans Le Rayon Vert [En ligne], publié le 7 Octobre 2017, imprimé le 23 May 2018, URL : https://www.rayonvertcinema.org/laissez-bronzer-les-cadavres-interview/.