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Simon et les enfants dansant au camping dans La Vraie famille
Rayon vert

« La Vraie famille » de Fabien Gorgeart : Le paradis perdu des familles de cœur

Guillaume Richard
La Vraie famille raconte l'histoire déchirante d'une séparation en utilisant, pour le meilleur et pour le pire, les grandes ficelles du mélo. Mais grâce à son honnêteté et ses choix narratifs, le film de Fabien Gorgeart s'impose comme une tentative honorable du genre.
Guillaume Richard

« La Vraie famille », un film de Fabien Gorgeart (2021)

Le prologue de La Vraie famille se déroule durant les vacances d'été dans un camping où Anna (Mélanie Thierry) et Driss (Lyès Salem), et leur trois enfants, ont leurs habitudes. Les premiers plans du film les suivent dans un parc aquatique où figurent, à l'avant-plan, des animaux en plastique en guise de décor. La petite famille et leurs amis jouent ensuite au tennis de table dans le jardin de leur mobil-home. La caméra flotte légèrement, exactement comme dans un film de Terrence Malick. Et plus tard, lors d'une soirée organisée par le camping qui aurait presque pu figurer dans À l'abordage de Guillaume Brac, Anna et Driss rejouent une danse qu'ils avaient préparée pour le mariage d'un couple d'amis. Tous les participants finissent par danser ensemble et les enfants du couple sont portés par la foule. Le prologue de La Vraie famille tente ainsi d'évoquer des souvenirs parmi les plus joyeux et la vie dans ce qu'elle peut avoir de meilleur. Mais toutes les bonnes choses ont une fin, surtout quand les vacances se terminent, et la rentrée pour Anna et Driss aura un goût encore plus amer : le père biologique de Simon, qui a été placé chez eux par l’Assistance Sociale depuis l’âge de 18 mois et qui a maintenant six ans, souhaite progressivement récupérer son fils. Anna devait normalement être préparée à cette séparation puisqu'elle a été formée pour (telle est la règle en France). Or, c'est le contraire qui se produit et le film va raconter cette déchirante histoire de séparation en utilisant, pour le meilleur et pour le pire, les grandes ficelles du mélo, mais réussit à s'imposer grâce à son honnêteté et ses choix narratifs comme une tentative honorable du genre.

La Vraie famille possède bien tous les défauts d'un tire-larmes. Certaines séquences sont poussives, dont l'inévitable séparation contrebalancée cependant par une fin plus belle et plus subtile, et le film aurait pu s'en passer sans perdre son originalité. Car il en a en effet au moins une : se plonger, sans les chichis du réalisme psychologique et du naturalisme, dans une famille liée à la fois par le sang et le cœur. L'action se déroule principalement dans la maison où le père se déguise en Dark Vador et fait apparaître à l'aide d'une serviette une sorte de marionnette censée représenter un "pénis volant". Fabien Gorgeart fait d'abord le pari de la légèreté contre la gravité(1). Il tente constamment d'élargir le champ des possibles en faisant par exemple de Simon un croyant qui se rend à l'église et qui récite chaque soir sa prière. Par là, Gorgeart réussit à atténuer l'instrumentalisation de l'enfant au service du mélo, même si la bonne bouille de Simon favorise l'escalade des émotions. Ses choix narratifs contournent également certains sujets qu'on pouvait craindre, comme par exemple la maltraitance ou la pédophilie, qui sont souvent mal digérés dans le mélo (on pense aux Chatouilles d'Éric Métayer et Andréa Bescond), ainsi que l’hystérisation des rapports entre les personnages, limitée ici à quelques scènes bien dosées.

Le père de Simon (Félix Moati) dans La Vraie famille
Eddy (Félix Moati), le père biologique de Simon - © Le Pacte

Les liens de cœur et d'esprit qui finissent par former des familles opérantes ou non figurent — selon nous — parmi les thèmes les plus forts qui peuvent être traités à l'écran (si on accepte ici de parler en termes de "thématique" ou de "sujet"). On pense à la quatrième saison bouleversante (désolé pour le gros mot) de The Wire (David Simon et Ed Burns, 2006) où plusieurs personnages de la série se lient avec des enfants de la rue, que ce soient Roland Pryzbylewski avec son élève abandonné par sa famille ou l'ancien policier Howard Colvin qui finira par adopter un jeune en décrochage scolaire qui participe à son programme de réintégration. Impossible de ne pas penser à Breaking Bad (Vince Gilligan, 2008-2013) où Walter White délaisse progressivement sa famille pour en former une autre avec Jesse Pinkman(2). Dans un tout autre style, L'Enfance nue (1968) et La Maison des bois (1971) de Maurice Pialat racontent mieux que quinconce la force (des liens qui se créent) autant que les difficultés (la tristesse, bien sûr) qui peuvent se dégager des familles recomposées. C'est donc de là que nous écrivons ce texte, porté par ces affects sauvés de ces différents films et séries, tout en gardant évidemment à l'esprit que La Vraie famille n'est pas à la hauteur de ces prestigieux modèles.

La Vraie famille n'en demeure pas moins honnête et bien écrit. La trajectoire attendue — le départ de Simon — s'installe petit à petit, transformant au final cette vraie famille de cœur et d'esprit en refuge teinté d'idéalisme, de nostalgie mais aussi de tristesse. La densité du prologue prend alors tout son sens, comme son artificialité (tel un paradis perdu) et son impossibilité d'exister dans la durée (Simon devant un jour ou l'autre quitter le foyer) : aux animaux en plastique du parc aquatique se substituent les vrais animaux de la ferme où Simon sera placé temporairement. Ce n'est pas un hasard si ce retour à la réalité accompagne le climax du film. Peut-être parce que filmer les liens familiaux du cœur ne se fait jamais sans fracas.

Notes[+]