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Samad (Payman Maadi) passe devant les prisonniers dans La Loi de Téhéran
Critique

« La Loi de Téhéran » de Saeed Roustayi : Bulldozer efficace

Guillaume Richard
Dans La Loi de Téhéran, la parole est omniprésente et constitue le symptôme d'un système qui semble être devenu incontrôlable. Saeed Roustayi adresse par là sa critique la plus cinglante aux différents rouages de la société iranienne alors que ce bulldozer administratif semblait au contraire être sa force : le cinéaste prend ainsi au piège la censure et l'administration en jouant par l'absurde avec ce qu'elles estiment être leur force, à savoir l'efficacité de leur fonctionnement. On peut néanmoins regretter que La Loi de Téhéran prenne les allures d'une démonstration de force, à l'image du bulldozer administratif que décrit le film. Mais avait-il d'autres choix ?
Guillaume Richard

« La Loi de Téhéran », un film de Saeed Roustayi (2019)

Trois choses étonnent à la découverte de La Loi de Téhéran, le deuxième film de Saeed Roustayi. Comment s'est-il d'abord débarrassé de la censure dans un pays qui mène la vie dure à de nombreux cinéastes ? Comment, dans la foulée, le film a-t-il pu devenir un succès retentissant au box-office iranien ? Et enfin, comment a-t-il pu franchir assez facilement les frontières pour être à la fois distribué en France et en Belgique (et ailleurs en Europe) ? Tout cela fait de La Loi de Téhéran un petit miracle, mais on peut regretter que le film prenne les allures d'un tour de force — avait-il cependant d'autres choix ? Saeed Roustayi explique qu'il s'est longuement battu pour obtenir l'autorisation de tourner le film et qu'il a dû ensuite faire face à une autre forme de censure, celle de la brigade des stupéfiants, qui voulait purement et simplement empêcher la sortie du film(1). La Loi de Téhéran impressionne par la description du paysage désolé d'un Téhéran ravagé par la misère et la drogue (il y aurait 6,5 millions de drogués en Iran, d'où le titre international Just 6.5), au point qu'on se demande comment un tel portrait de la société ait pu au bout du compte être validé par les autorités iraniennes. Est-ce parce que le film montre l'efficacité — pourtant toute relative et ambigüe — de la lutte contre la délinquance, en allant même jusqu'à filmer des mises à mort par pendaison ? Saeed Roustayi désamorce toute forme de propagande en faveur du régime en jouant avec les rouages d'une grande machine qui se montre en apparence bien huilée mais qui, au fond, n'a peut-être que très peu de contrôle sur les événements.

Cette machine est administrative, c'est celle du système policier et juridique qui se referme sur les individus qui ont le malheur de commettre un délit, aussi mineur soit-il. Son socle repose sur des lois et une incessante logorrhée qui les met en branle. On parle en effet beaucoup dans La Loi de Téhéran et ce n'est que le symptôme d'un système qui semble être devenu incontrôlable. C'est sur ce point précis que Saeed Roustayi adresse sa critique la plus cinglante aux différents rouages de la société iranienne alors que ce bulldozer administratif semblait au contraire être sa force. Autrement dit, le cinéaste prend au piège la censure et l'administration en jouant par l'absurde avec ce qui serait leur force, à savoir l'efficacité de leur fonctionnement. On retrouve ce même mode opératoire dans d'autres films très bavards — ou du moins qui mettent en scène une forme de cacophonie administrative — se déroulant dans l'ombre d'un régime autoritaire comme bien sûr Une séparation d'Asghar Farhadi (2011), Le Caire confidentiel de Tarik Saleh (2017), La Belle et la Meute de Kaouther Ben Hania (2017) ou encore L'Insulte de Ziad Doueiri (2018). Ce n'est donc pas un hasard si la parole occupe une place si importante dans ces films. Le choix du titre français La Loi de Téhéran, dont on pouvait soupçonner la volonté mercantile (comme souvent lorsque les titres originaux sont traduits autrement en français) de le rapprocher du pur thriller, s'avère au final plutôt juste : cette loi de Téhéran évoque avant tout un piège dangereux et inévitable dans lequel n'importe qui peut tomber.

Samad (Payman Maadi) dans le bidonville des drogués de Téhéran dans La Loi de Téhéran
© Wild Bunch

Plusieurs séquences du film illustrent bien cet adage. On pense évidemment à l'impressionnante rafle qui ouvre le film et qui se termine dans un grand local du commissariat où tous les prisonniers doivent se mettre nus pour être inspectés. On pense aussi à l'étroite cellule de la prison qui ne cesse pas de se remplir avec des hommes probablement liés à la consommation de crack. Mais c'est surtout dans les échanges verbaux que le système peut se retourner contre l'individu. La preuve lorsque Samad (Peyman Maadi, l'acteur d'Une séparation), le personnage principal du film, se voit accusé par Naser, le dealer qu'il cherche à faire tomber, d'avoir volé un sachet de drogue. Le juge, qui arbitre l'échange et accorde étonnamment du crédit à la parole de Naser, demande sur le champ à Samad de se justifier sous peine d'être emprisonné à son tour. Celui-ci se met à remuer ciel et terre pour prouver son innocence. Il demande même de l'aide à son collègue qu'il menaçait d'enfermement plus tôt dans le film (autre exemple de la malléabilité arbitraire de la machine). Samad finit par être innocenté mais la critique par l'absurde de la machine administrative iranienne est ici limpide. La loi de Téhéran n'est pas seulement impitoyable dans les bidonvilles et les rues malfamées où pullulent les addicts au crack et les dealers, elle agit partout, pour tout le monde, sa puissance est structurelle.

La Loi de Téhéran, d'un point de vue esthétique, n'a pas d'autre choix que de se soumettre lui aussi à la rigidité de cette loi dont il expose quelques rouages. C'est pourquoi il est rapide, étouffant et laisse très peu de place au spectateur qui ne peut que saluer la démonstration de force malgré le miracle évident que le film constitue. Saeed Roustayi essaye pourtant d'accorder à l'enfance une place à part, sans grand succès. La seule séquence du film où la narration prend une respiration est celle où le dealer Naser, juste avant sa pendaison, regarde un enfant de sa famille faire la roue devant lui. Ce petit spectacle improvisé, et un peu naïf, semble être là pour rappeler qu'il y a peut-être un autre avenir possible. Ce constat est pourtant immédiatement contrebalancé par l'impressionnant plan final où une marée humaine constituée de toxicomanes sort des bois pour envahir une autoroute. La Loi de Téhéran se termine ainsi par un plan apocalyptique et "impensable" dans un tel régime politique, et si le film peut parfois agacer par son côté démonstratif, ici il va bien au-delà en confrontant l'artificialité du système à la réalité de la rue.

Notes[+]