« La Femme la plus assassinée du monde » : Miroirs, Spectateurs et Mondes Parallèles
Par Thibaut Grégoire, le 8 Mai 2018
Pour Le Rayon Vert

La femme la plus assassinée du monde film 2018

« La Femme la plus assassinée du monde » : Miroirs, Spectateurs et Mondes Parallèles

« La Femme la plus assassinée du monde » : Miroirs, Spectateurs et Mondes Parallèles

« La Femme la plus assassinée du monde » (2018), un film de Franck Ribière

Dans un texte précédent, nous revenions sur la configuration particulière qu’a mise en place depuis longtemps le BIFFF (Festival International du Film Fantastique de Bruxelles) quant à la réception des films qu’il propose à ces spectateurs, amenés et implicitement encouragés, la plupart du temps, à interagir avec ceux-ci, dans un grand pacte liant la salle, les films et le festival (« Power Rangers », le BIFFF et le spectateur nomade). Cette année, caché dans une sélection multiple et assez riche en thématiques, en liens s’articulant virtuellement entre les différents films, le BIFFF avait déniché un film qui, ne payant pas de mine et ayant même l’air de s’être égaré là où il n’avait apparemment pas sa place, proposait une véritable mise en abyme du festival, amenant lors de sa présentation, un véritable vertige et une version amplifiée de l’interaction entre salle et écran. Ce film, c’est La Femme la plus assassinée du monde de Franck Ribière (producteur de films de genre européens, dont Cell 211, La Meute ou encore quelques films d’Alex de La Iglesia), lequel met en scène de manière fictionnelle et romancée une partie de la vie de Paula Maxa, actrice du théâtre de grand-guignol, à travers une sorte de polar simili-victorien, mêlant un faux Jack l’éventreur à l’univers du grand-guignol.

Dans les premières minutes du film, durant sa phase d’exposition, est décrit – de manière vraisemblablement très documentée et conforme à la réalité historique – tout le processus mis en place par le théâtre de grand-guignol pour mettre ses spectateurs dans des conditions de réception favorable à l’expérience sensorielle et tripale qu’il constitue. Après avoir fait la file longtemps pour obtenir des places et après avoir été pris à parti et chauffé par un bonimenteur faisant monter l’ambiance et l’appréhension d’avant-spectacle, le spectateur se retrouve face à un spectacle monstratif lors duquel la « vedette » Paula Maxa est soumise aux pires horreurs – simulées et interprétées –, aux pires sévices infligés « pour de faux » par ses collègues comédiens. Les spectateurs sont pleinement conscients de ce qu’il viennent voir et que le spectacle se terminera sans aucun doute possible par la mort de « la femme la plus assassinée du monde », mais certains ne peuvent pourtant s’empêcher de réagir dramatiquement à ce qu’ils voient, à interpeller la comédienne malmenée à coup de « attention » ou de « derrière toi », avant de finir – pour les plus proches de la scène – par être aspergés de faux sang, finissant par là-même d’être intégrés au spectacle, d’être partie prenante de cette feinte boucherie.

Au BIFFF tout comme au théâtre de grand-guignol, les spectateurs – du moins la très grande majorité d’entre eux – viennent en connaissance de cause, et savent très bien ce qu’ils vont trouver et ce qu’ils vont faire lors d’une séance. Comme au grand-guignol, ils attendent – la plupart du temps – d’être confrontés à des situations de peur, de suspense, de spectacle sanguinolent ou de création factice d’angoisse, le tout emballé dans une ambiance à la fois festive et interactive. Plus souvent qu’à son tour, le spectateur du BIFFF à l’occasion de participer activement à la séance, de réagir à ce qui se passe dans la salle ou à l’écran. Les « attention », « derrière toi » ou autres « n’y va pas » sont monnaie courante lors d’une séance typique du festival, lorsque le film le permet. Dès lors, assister à une projection de La Femme la plus assassinée du monde dans le cadre du BIFFF apporte une dimension supplémentaire à l’expérience spectatorielle en question. À la mise en abyme proposée par le film sur le rapport entre la scène et la salle, s’ajoute celle que provoque la présentation d’un tel film dans ce contexte précis, mettant face-à-face deux salles qui réagissent de la même manière à des spectacles similaires. Cet effet de miroir, cette volonté de mettre la salle face à elle-même et à ses pratiques n’est peut-être pas anodine de la part de l’équipe de programmation du BIFFF, d’autant plus qu’il ne s’agissait pas du seul film montré cette année présentant ce type de configuration.

Dans Dhogs d’Andrés Goteira, film développant au gré de trois parties distinctes une réflexion – parfois sommaire et superficielle – sur le voyeurisme et la place du spectateur, une salle comble est montrée à plusieurs reprises, par l’entremise d’une rotation à 180° de la caméra, dévoilant que les scènes de violence ou autres sont vues par un public calme, attentif ou amorphe, dont les multiples visages restent dissimulés dans l’ombre. Cette manière d’interroger le regard du spectateur est à la fois très littérale, pour ne pas dire facile, mais produit également un effet immédiat, forcément « efficace ». Si l’effet de miroir et le vertige amenés par la présentation de Dhogs lors d’une séance au BIFFF sont plus ou moins les mêmes que ceux provoqués par la présentation de La Femme la plus assassinée du monde, il n’en est pas moins évident que ces deux films proposent deux visions bien distinctes, voire diamétralement opposées du spectateur et de son rapport au film : passif et voyeur dans Dhogs, actif et concerné dans La Femme la plus assassinée du monde.

Le Théâtre de Grand Guignol dans La femme la plus assassinée du monde

Pourtant, le film de Franck Ribière questionne lui aussi le spectateur dans son rapport au spectacle et dans son penchant voyeuriste. Dans plusieurs dialogues, il isole l’éternel débat de l’impact des images sur les spectateurs. La question de l’effet présumé néfaste de spectacles jugés déviants par certains sur un spectateur soumis à la violence sous toutes ses formes est en effet soulevée par le film. Mais cela est fait sur un mode dialectique car, à l’hypothèse du spectacle influençant le spectateur, est opposée celle du spectateur venant chercher ce dont il a besoin et trouvant dans la monstration de l’horreur un exutoire virtuel à des pulsions ainsi maîtrisées. En mettant également en parallèle le crépuscule du théâtre de grand-guignol avec l’avènement du cinéma parlant et plus particulièrement des films d’horreurs de série B – lors d’une scène, deux des personnages principaux assistent à la projection d’un film de Michael Curtiz, Doctor X, reproduisant à l’écran ce que tente encore de faire le théâtre de grand-guignol –, le film met en perspective ce débat « tarte-à-la-crème », appelé à devenir l’un des grands marronniers de l’histoire de la réception spectatorielle au cinéma.

En dehors de ces considérations sociologiques, le BIFFF a – peut-être malgré lui – tendu une perche réflexive à ses spectateurs en programmant ces deux films. Si l’on peut considérer que Dhogs et La Femme la plus assassinée du monde proposaient tous deux un miroir à la salle, en la mettant face à ses propres pratiques, il est surtout évident que le BIFFF s’est tendu un miroir vers lui-même par l’intermédiaire du film de Franck Ribière, qui constitue donc en soi une mise en abyme détournée du festival et de son dispositif. Et c’est là que l’effet produit par la projection du film dans ce cadre s’est montré vertigineux. D’immersive, l’expérience du BIFFF s’est approfondie, le temps d’une séance, en plongée dans l’infini de possibilités que peuvent produire deux miroirs mis en opposition. Tout comme l’héroïne à la fin de Parallel (Isaac Ezban, 2018), autre film présenté au BIFFF cette année, et abordant de front la thématique des miroirs et celle des univers parallèles, le spectateur s’est dès lors retrouvé dans une situation de déséquilibre face à la démultiplication de lui-même. Avec La Femme la plus assassinée du monde, le BIFFF a définitivement assis sa dimension de d’univers parallèle, d’interface alternative de la réalité et/ou du cinéma, dans laquelle l’écran est à portée de main et peut même être traversé, à l’image du miroir-portail de Parallel, que les personnages utilisent pour arpenter diverses versions alternatives de leur réalité, potentiellement meilleures mais quelques fois décevantes, dans lesquelles la temporalité et l’espace sont immanquablement bousculés.

Fiche Technique

Réalisation
Franck Ribière

Acteurs
André Wilms, Anna Mouglalis, Jean-Michel Balthazar, Michel Fau, Niels Schneider

Durée
1h42

Genre
Drame

Date de sortie
2018

Thibaut Grégoire

Thibaut Grégoire

Rédacteur au Rayon Vert et au Suricate Magazine. Fondateur de Camera Obscura Cinéma.

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Pour citer cet article : Thibaut Grégoire, « « La Femme la plus assassinée du monde » : Miroirs, Spectateurs et Mondes Parallèles », dans Le Rayon Vert [En ligne], publié le 8 Mai 2018, imprimé le 22 May 2018, URL : https://www.rayonvertcinema.org/la-femme-la-plus-assassinee-du-monde/.