« La Femme des sables » : Le Mythe de Sisyphe à l’ère atomique
Par Cayetana Carrión, le 10 novembre 2017
Pour Le Rayon Vert

Eiji Okada dans le désert de La Femme des sables

« La Femme des sables » : Le Mythe de Sisyphe à l’ère atomique

« La Femme des sables » : Le Mythe de Sisyphe à l’ère atomique

La Femme des Sables (1964), un film de Hiroshi Teshigahara adapté du roman éponyme de Kôbô Abe

Un homme se rend sur une plage aux vastes étendues de sable, à la recherche d’insectes rares. La nuit tombée, il accepte de passer la nuit chez l’habitant – une femme seule – dont la modeste cabane se trouve au fond d’un fossé de sable entouré de dunes. Le lendemain, l’homme veut quitter la cabane mais ne peut sortir du fossé car l’échelle à corde qui était suspendue aux abords de la dune a disparu. Il se rend compte qu’il est prisonnier et tente de s’enfuir par tous les moyens possibles, sans y parvenir.

Toute l’intrigue de La Femme des sables d’Hiroshi Teshigahara, adaptation cinématographique du roman éponyme de l’écrivain avant-gardiste Kōbō Abe, repose sur un objectif clair et simple : fuir pour retrouver la liberté. Cependant, grâce à un subtil jeu de symétries et de correspondances soutenues par le montage et les mouvements de caméra, le huis-clos et l’étrange univers de sable au cœur desquels évoluent les deux personnages principaux, l’homme et la femme, distillent au compte-gouttes le réel enjeu de l’histoire : le parcours mental et psychologique d’un homme vers sa liberté intérieure et sa place dans l’univers.

Esquisse d’un parcours annoncé

Combinant onirisme et rigueur documentaire, la vie au quotidien d’un homme et d’une femme coupés du monde extérieur est rapportée dans les moindres détails, avec une distance et une précision tout entomologique ; tandis que le rêve témoigne de la subjectivité de l’homme et fonctionne comme une « porte de sortie » à la fois de l’enfer du huis-clos et vers la trajectoire mentale qui aboutira à une forme de libération.

Grâce au travail minutieux des images, au recours à l’échelle des plans et à une esthétique qui s’inspire du cinéma impressionniste, le film joue sur l’alternance entre sa dimension littéralement microcosmique (voire microscopique) et sa portée macrocosmique incarnée par la figure du sable. Ce mouvement, presque respiratoire, entre l’infiniment petit et l’infiniment grand, structure l’ensemble du film. Il donne au sable une valeur symbolique et métaphorique. Métaphore du temps, mais aussi symbole du néant, de l’oubli, voire de l’érotisme, le sable révèle également la dimension universelle du film à travers la référence à travers la référence à Le Mythe de Sisyphe d’Albert Camus et l’événement historique majeur que fut le bombardement atomique d’Hiroshima. Car c’est bien sur le territoire de sable à l’aridité post-atomique que se manifeste l’absurdité d’un monde régi par les pulsions de vie et de mort; c’est aussi le lieu où se construit le parcours existentialiste de l’homme.

Teshigahara annonce ces grandes thématiques dès les premières minutes du film. Par le moyen du son et d’images fixes de dessins en noir et blanc, le pré-générique suggère à la fois les sillons de sable et les circonvolutions du rayonnement atomique qui a suivi le bombardement d’Hiroshima. Les personnages pris dans les ondes/sillons anticipent la situation de captivité de l’homme, tout en faisant allusion aux villages victimes des rayonnements atomiques. Pour leur part, les sons rappelant les bruits d’une gare ferroviaire, évoquent l’idée du voyage géographique de l’homme, mais aussi, par extension, son itinéraire existentiel.

Générique d'introduction de La Femme des Sables

Territoires de l’infiniment petit et de l’infiniment grand

Le début du film, se déroule sur une vaste étendue de sable. Le plan macro d’un grain de sable à l’étrange rayonnement est suivi par une succession de plans ayant pour effet un zoom out de l’étendue de sable. Le minuscule grain de sable se perd alors complètement dans les milliards de grains de sable qui forment le territoire sablonneux de la plage sur laquelle se promène un homme seul en quête d’insectes rares. L’articulation entre le micro et le macro, entre l’infiniment petit et l’infiniment grand incarné par le sable, se fait notamment à travers la gestion de l’échelle des plans.

Cette modalité structure non seulement l’histoire dans la diégèse, mais permet surtout d’exprimer la portée symbolique du sable qui agira sur les enjeux et le sens du film : symbole d’un atomisme dévastateur que l’on peut associer aux caractéristiques propres de la bombe atomique, le sable est ce territoire austère et stérile sous lequel survivent des insectes rares, y compris humains, cherchant à redonner une orientation, un objectif vital à leur vie. C’est par exemple le cas de la femme, littéralement enterrée – comme les insectes que recherche l’entomologiste – au fond d’une dune, et dont la tâche absurde de ramassage du sable trouve sa justification dans son échange contre des denrées alimentaires et dans le soutien à une forme de survie collective.

Le sable est aussi une métaphore de l’individu minuscule qui se dissipe dans une masse immense, comme le manifeste l’homme lorsque dans un monologue intérieur il dénonce une forme de bureaucratie absurde et destructrice, avant de tomber dans le sommeil. Cette séquence anticipe le revers de la médaille de cette « dissolution dans le corps social» : la « disparition sociale » qui commence à partir du moment où l’homme accepte de passer la nuit chez l’habitant. Logé dans la cabane de la femme, il est loin de se douter qu’il se trouve dans la position de l’insecte captif objet de ses observations, ni qu’il a scellé sa propre disparition, comme un grain de sable qui va se dissoudre au milieu de milliers de grains de sable, tel l’anonyme qui se fond dans la masse humaine.

L’alternance récurrente entre le « petit » (le détail) et le « grand » (le général) se manifeste aussi sur le territoire de l’échange, à travers le dialogue, et joue le rôle d’anticipation. Lorsqu’il passe la première soirée chez la femme, l’échange pratique ou très général que les deux personnages entretiennent permet à la femme de lâcher quelques minuscules indices prémonitoires du drame qui va se produire. Lorsqu’il demande s’il peut prendre un bain, celle-ci lui répond que ce sera après-demain, ce qui ne manque pas d’étonner l’homme dont l’objectif précis est de passer une seule nuit dans la cabane. Lorsque les villageois jettent des outils pour le déblayage du sable, ils annoncent qu’ils sont destinés à son assistant. Étonné, il demande à la femme si quelqu’un d’autre habite avec elle. Cette discussion installera à la manière d’un détail insignifiant un des éléments essentiels du film et qui constituera la quête de sens par l’homme ainsi que son dénouement : la dimension humide du sable, qui sera représentée par des inserts de coulées de sable imitant ou suggérant celles de l’eau.

Sisyphe et le territoire post-atomique

L'ascension de Eiji Okada dans La Femme des SablesDès les premières images du film, lorsque l’homme apparaît grimpant seul l’immense étendue de sable à la recherche d’insectes, le cadrage suggère à la manière d’une anticipation le geste de ses nombreuses tentatives infructueuses de fuite. À travers la répétition de celles-ci, il convoque déjà, par petites touches, le mythe de Sisyphe en tant que représentation de l’absurdité de l’éternel recommencement, notamment dans un contexte de destruction qui fait déjà allusion à la bombe d’Hiroshima, tel que suggéré par le territoire aride et cendré du sable.

Une première référence à ce territoire post-atomique s’annonce subtilement au moment où, lors de sa première nuit chez la femme, l’homme prend le temps d’observer le lieu « en ruine » qu’est la cabane où il est accueilli. L’allusion concrète à la bombe d’Hiroshima a lieu avec l’insert en gros plan de la montre-bracelet indiquant 8h15, l’heure à laquelle elle a été lâchée. Au temps historique figé dans la précision des aiguilles d’une montre, se superpose simultanément le temps et l’heure à l’intérieur de la diégèse. Le temps moderne, contemporain, gouverné par la routine bureaucratique et la maîtrise du temps, cède désormais la place au temps du sablier qui initie ainsi le voyage intérieur que l’homme entreprend jusqu’à son propre oubli, sa propre disparition.

L’allusion au mythe de Sisyphe commence à proprement parler lorsque, le lendemain, l’homme se rend compte qu’il ne peut pas sortir du fossé où il est captif. En l’absence de l’échelle de corde, il tente de grimper la dune de sable qui entoure la maison, mais ses efforts sont vains. Lorsque l’homme se rend compte qu’il est définitivement prisonnier, chaque jour qui passe sera une tentative pour trouver le moyen de fuir. Le sable, indomptable, incarne l’écoulement du temps dans un éternel recommencement auquel l’homme est condamné. Pour Albert Camus, dans son essai Le Mythe de Sisyphe, l’absurdité de la vie humaine repose sur l’attente de l’espoir du lendemain en dépit d’un rapprochement inexorable vers la mort. Mais cet éternel recommencement ouvre aussi la voie du cheminement mental et existentiel qui permet à l’être humain de prendre conscience de sa condition irréversible et donc la prise en main de son propre destin. Dans le film, cette progression se révèle dans la scène où l’homme, assoiffé, est en proie à des hallucinations. Animé par son obstination à vouloir s’échapper du fossé, l’homme exerce un chantage sur la femme (et sur les villageois) en lui interdisant de déblayer le sable, ce qui empêche l’échange des denrées alimentaires apportées par les villageois de la surface. Victime de son propre acharnement, il finira par accepter de reprendre le déblayage avec la femme afin de réinstaurer l’échange et garantir l’approvisionnement en eau. Ce geste de survie se double d’une résignation – qui n’est autre que le long processus de renoncement de l’homme aux apparences de la liberté – et représente un premier pas de l’homme vers la maîtrise de sa propre destinée.

Territoires de l’érotisme

Le cheminement vers la liberté intérieure et la conquête de sa destinée passent aussi par la donnée érotique. Présente tout le long du film, elle sera déterminante dans l’évolution du rapport de force entre l’homme et la femme et favorisera la trajectoire de l’homme vers sa transformation mentale.

La symbolique érotique s’installe dès le moment où l’homme pénètre le trou où se trouve la cabane de la femme. Métaphore du sexe féminin, le trou représente ce corps féminin qui le conduira à conquérir sa liberté intérieure et à renoncer à l’absurdité de sa vie à la surface. Ce prélude – symbolique – fait écho à la « renaissance » intérieure qui se concrétisera à la fin du film.

Territoire sur lequel ont lieu les ébats amoureux entre l’homme et la femme, le sable est aussi celui du corps féminin que l’homme devra accepter pour parvenir au changement existentiel et, par extension, le sable même qu’il devra apprivoiser pour en faire un allié. Lorsqu’il s’apprête à rentrer chez lui le lendemain de la première nuit, l’homme semble impressionné par le corps endormi de la femme. Des images en surimpression d’étendues de sable aux mouvements presque aquatiques se superposent sur le corps de la femme. Ce regard que l’homme lui porte, le temps d’un rêve, fantasme la femme assimilée au sable humide. À ce stade, l’homme n’a aucune conscience de la signification prémonitoire de ce songe.

Surimpression du corps de La Femme des Sables

Érotique de la surimpression

Le fantasme érotique va se muer en regard prédateur. Les gros plans des insectes se faufilant sous le sable augurent le rapport de force qui va s’opérer entre l’homme captif dominant, et la femme « captivante », telle une araignée patiente et en apparence soumise. L’évolution de la nature érotique de la relation et de la tension du rapport de force qui en découle, se manifeste dans la scène de la métamorphose qu’opère la succession de gros plans du regard de l’homme sur le visage de la femme. Toute l’intensité érotique de la scène jaillit de la capture, par le regard de l’homme, d’un ensemble de fragments en gros plan du visage de la femme, dont la déconstruction des gestes tels que la déglutition, la respiration, le regard ou le mouvement des doigts se confond avec l’inquiétante gesticulation des insectes enfouis sous le sable et qu’il pourchasse. L’association des insectes à la dimension érotique du film renvoie non seulement au mystère et à la nature prédatrice de l’entomologiste, mais fait également écho à la présence des insectes s’enfouissant dans le sable en tant que métaphore du retour à la vie (ou plutôt de la vie) dans le territoire post-atomique.

Plus tard, suite à une crise de folie liée à son désir absolu de fuite, l’homme tente d’abattre les murs de la cabane pour se fabriquer une échelle et s’échapper. La femme tente de l’en empêcher. Le corps-à-corps violent entre les deux personnages devient étreinte, puis caresses. Roulés dans le sable collant à leur peau, l’homme et la femme se donnent l’un à l’autre. Ce lâché prise par l’homme est le début de l’acceptation de son propre sort, et signe son chemin vers une liberté authentique et vraie. Le sable, matière aride, devient véritablement source de vie à travers la symbolique de l’insert qui suit la scène d’amour : la coulée de sable est à la fois eau et coulée de sperme.

D’abord prédateur, tel l’entomologiste qu’il est, puis agresseur, l’homme finira au fil du temps par accepter la femme en tant que compagne de vie, alors qu’en même temps il apprivoise le sable en tant que source de vie. C’est cependant sur le territoire d’un sable que sera mise en scène la dernière épreuve que l’homme doit traverser pour conquérir la véritable liberté intérieure. Acceptant la promesse des villageois de le laisser sortir à condition que lui et la femme fassent l’amour devant eux, l’homme hésite puis accepte et tente de forcer la femme en la suppliant de faire au moins semblant. La femme refuse et se débat, laissant l’homme terrassé, gisant sur le sable. Cette séquence, dont la construction se rapproche de celle d’un songe intérieur (des gros plans de villageois masqués et voyeurs alternent avec des plans d’ensemble de l’homme forçant la femme à sortir de la cabane, sur fond d’une bande sonore tout en percussions envoûtantes) met en scène les luttes intérieures auxquelles l’homme est soumis.

Renaissance et disparition sociale

La fin de La Femme des sables est marquée par deux scènes qui illustrent l’aboutissement de l’itinéraire mental de l’homme : la première évoque le reflet mouvant de l’homme dans un seau d’eau enfoui dans le sable et sur la surface duquel apparaît celui d’un jeune garçon se penchant sur le rebord de la dune qui donne dans le fossé. La coalescence entre le présent et le futur qui se fait à travers cette image-temps autorise à imaginer la possibilité d’une renaissance dans un monde post-atomique, mais aussi dans le monde intérieur de l’homme. La seconde scène, la dernière du film, nous donne à voir un document écrit qui défile et apparaît superposé sur un fond de dunes. C’est le procès-verbal qui atteste de la disparition de Niki – le nom de l’homme – depuis sept ans. Le document identifie le personnage uniquement à l’occasion de sa disparition. Le sable symbolise l’affranchissement de Niki du présent absurde de l’éternel recommencement.

La sobriété et la nature synthétique de ce dernier plan ont un aspect lapidaire qui transmet avant tout un message duel, entre vie et mort. Le spectateur comprend que l’homme a fait le choix de rompre avec la nature rébarbative et symbolique de l’éternel recommencement de sa vie citadine en « tuant » Niki dans le temps (sa longue disparition) et dans le sable (symbolisant le temps) afin de prendre en main son destin et conquérir sa liberté.

Conclusion

Teshigahara s’est emparé d’événements fondateurs et hautement symboliques pour révéler l’expérience existentielle et temporelle particulière de l’homme qui peut être tous les hommes. La réactualisation du mythe de Sisyphe dans un contexte post-atomique, représentée grâce à des choix esthétiques et de narrativité cinématographique habilement construits, confère au film sa dimension universelle, sollicitant à chaque instant l’intelligence et la sensibilité du spectateur.

Fiche Technique

Réalisation
Hiroshi Teshigahara

Scénario
Kōbō Abe, adaptation du roman éponyme de Kōbō Abe

Acteurs
Eiji Okada, Kyoko Kishida

Durée
2h03

Genre
Drame

Date de sortie
1964, au Japon


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Pour citer cet article : Cayetana Carrión, « « La Femme des sables » : Le Mythe de Sisyphe à l’ère atomique », dans Le Rayon Vert [En ligne], publié le 10 novembre 2017, imprimé le 16 December 2018, URL : https://www.rayonvertcinema.org/la-femme-des-sables-hiroshi-teshigahara/.