« La Ballade de Buster Scruggs » : Des Épouvantails dans le Désert

« La Ballade de Buster Scruggs », un film de Ethan Coen et Joel Coen (2018)

Avec La Ballade de Buster Scruggs, les frères Coen signent un nouveau film inégal qui illustre parfaitement le cheminement de leur carrière en dents de scie. Quand leur art de l’ironie ne trouve pas matière à s’exprimer, il laisse place à un nihilisme rebutant dont il est difficile de comprendre la raison d’être : tout y est gratuit, creux et grotesque à outrance. Le Dude sort de sa léthargie uniquement parce qu’un mafioso urine sur son tapis tandis que Llewyn Davis pense retrouver un peu d’humanité dans le regard de son vieux père qui finit par se déféquer dessus. Comme le disait déjà Vincent Ostria à propos du Grand Saut, « Le benêt du film découvre un hula hoop, un rond, c’est-à-dire, graphiquement, l’équivalent de zéro : un cercle plein de vide. Ce zéro est un peu la projection géométrique des obsessions des Coen.(…) Leurs films semblent fascinés par l’hébétude » (1) Vincent Ostria, « Bouvard sans Pécuchet » in Cahiers du cinéma, n°523, Avril 1998, pp.76 . La Ballade de Buster Scruggs ne semble a priori pas faire exception. Les six petites histoires qui le composent étonnent d’abord par leur pauvreté. L’hébétude et le non-sens ne s’érigent pas en poétique mais en une projection géométrique d’un nihilisme que Ethan et Joel Coen cultivent depuis toujours. Il est donc important de poser cette distinction entre poétique et nihilisme tout en gardant en tête que cette frontière est toujours mouvante et poreuse, même dans La Ballade de Buster Scruggs. Dans ses meilleurs moments, la poétique des frères Coen raconte l’histoire de losers magnifiques qui luttent contre le hasard et le destin. On peut ainsi parler d’une poétique de la lose qui influence depuis trente ans toute une génération (citons Better Caul Saul, entre autres). Dans leurs mauvais moments, lorsqu’ils cèdent à la facilité, les films d’Ethan et Joel laissent transparaître un cynisme creux. Ils semblent s’en remettre à une sorte de fatalité sans issue héritée de leur culture religieuse – il faut d’ailleurs toujours avoir la Bible de Jérusalem et la Torah à portée de main quand on se frotte aux Coen. C’est dans cette réappropriation des récits bibliques de l’Ancien Testament, entre autres, que se trouve le sens possible de ce nihilisme qui aurait pour origine la crainte de Dieu et des Lois morales qui traversent les récits bibliques. Que les Coen soient athées ou non importe peu : Dieu semble toujours caché quelque part, prêt à frapper. La Ballade de Buster Scruggs montre comment le nihilisme coennien construit des récits sur l’absurdité de la vie humaine comme on plante des épouvantails dans le désert. Le film se confond avec le livre que feuillette le narrateur omniscient du récit : chaque petite histoire présente un monde où les hommes ne peuvent rien, à la fois contre la croyance des Coen en l’imprévisibilité des châtiments qu’on imagine d’origine divine et contre les coups du destin, aussi absurdes soient-ils.

Le cul-de-jatte dans La Ballade de Buster Scruggs

Un court détour s’impose au préalable au sujet de la violence de La Ballade de Buster Scruggs. Elle surprend autant par sa lâcheté que par sa brutalité scabreuse et sa gratuité dissonante. On pourrait même dire qu’elle règne sur le film comme la seule loi en vigueur qui se situe au-dessus des lois humaines – nous verrons justement comment elle peut faire écho à la crainte de Dieu dans la Bible. Il en découle la fatalité et l’absence de sens. Mais pourquoi recourir à cette violence gratuite qui en viendrait presque à soulever le cœur et les tripes ? Les tueries de Buster Scruggs dans la première histoire, les coups de feu dans le dos ou les abandons lâches comptent parmi les différents exemples de ce monde sans foi ni loi. Devons-nous suivre Ostria lorsqu’il dit, à propos de The Big Lebowski, que « la dérision constante, y compris celle de la mort, résulte banalement d’un besoin de tout ramener à une trivialité rassurante » (2)Ibidem.? Vingt ans plus tard, le temps de la trivialité rassurante est révolu. Ce constat s’applique aussi étonnement à Quentin Tarantino et à Lars von Trier, deux cinéastes issus de la même génération que les Coen. Ces derniers ont aussi recouru progressivement à une violence de plus en plus insoutenable. Il suffit de penser à la lutte à mort entre les deux esclaves, particulièrement répugnante, de Django Unchained ou aux tueries macabres de The House That Jack Built pour mesurer l’évolution de leur traitement de la violence des années 90 à aujourd’hui. Si cette question demeure subjective – chaque spectateur réagit différemment aux images violentes, il apparaît difficile de systématiquement trouver un second degré chez Tarantino, et certainement pas dans cette scène précise qui nous a retourné le cœur, comme on peut légitiment se sentir écœuré par la perversité avec laquelle Lars von Trier orchestre les plans machiavéliques de Jack. La Ballade de Buster Scruggs partage ce même goût pour ce qu’on pourrait appeler une violence écœurante. Celle-ci peut coexister avec d’autres formes de violence au sein d’un même film et semble être inhérente à tout basculement dans le nihilisme dont elle est un symptôme et une forme d’expression. Il n’est pas question de condamner ce type de violence mais plutôt de constater que si elle représente la seule arme d’un cinéaste, les chances de voir le film céder au nihilisme sont plus grandes. La Ballade de Buster Scruggs, sur ce point, peine à trouver un équilibre.

Les frères Coen racontent en effet six histoires tâchées de sang se concluant par des morts idiotes. Buster Scruggs (Tim Blake Nelson), qui se croyait intouchable, finit par prendre une balle au milieu du front dans La Ballade de Buster Scruggs ; Un cowboy (James Franco) termine son existence sur la potence dans Près d’Algodones ; Dans Ticket repas, un impresario sans cœur (Liam Neeson) jette du haut d’un pont son « attraction », un cul-de-jatte, pour le remplacer par un poulet capable de pointer les chiffres que son dresseur lui indique ; Un vieux chercheur d’or (Tom Waits) découvre d’énormes pépites qu’il a failli ne jamais rapporter après s’être fait tiré dans le dos par un trappeur dans Gorge dorée ; Alice Longabaugh (Zoe Kazan) finit elle aussi avec une balle dans le front en pensant être capturée par les indiens alors qu’elle aurait pu être sauvée et se marier dans La fille qui fut sonnée ; Enfin, Les Restes mortels raconte le voyage en diligence vers un lieu obscur (l’au-delà, après la mort ?) de ses cinq passagers. La mort, point final du cheminement des personnages, s’impose comme le dénominateur commun de La Ballade de Buster Scruggs. Les frères Coen présentent leurs destinées avec tout le caractère arbitraire et insensé qu’elles comportent. Il faut alors être sérieusement résigné pour en arriver à raconter ces histoires cruelles où s’entassent des corps à la chaîne. L’absence de croyance des Coen dans le monde humain est-elle à ce point si forte et irréversible pour qu’ils s’en remettent à un tel nihilisme ? Il faut peut-être poser le problème autrement. Leurs films, profondément liés aux écrits religieux et à la morale qui les accompagne, auraient toujours comme point de départ la crainte de Dieu telle qu’elle est présentée dans l’Ancien Testament. Celle-ci correspond à sa toute-puissance et sa liberté de choisir qui il veut punir ou sauver. C’est le thème principal des livres de Job ou de Daniel, pour ne citer que ces deux exemples, où le premier voit sa fidélité envers Dieu être mise à l’épreuve afin qu’elle réaffirme sa crainte du Tout Puissant, tandis que chez le second, les rois et autres impies se voient punis pour leur arrogance.

Zoe Kazan dans La Ballade de Buster Scruggs

Cette comparaison peut nous aider à voir plus clair dans La Ballade de Buster Scruggs. Les six récits formeraient malgré tout des paraboles sur l’insignifiance de l’homme dans un monde où ce Dieu qu’il faut craindre décide du sort de chacun, qu’il soit bon ou mauvais. Le livre de Job, qui voit un homme juste être mis à l’épreuve par Dieu afin de tester sa fidélité, est l’exemple le plus célèbre : « Si Dieu veut relever les humiliés, pousser les affligés au comble du bonheur, il déjoue les desseins des gens habiles, incapables de mener à bien leurs intrigues. Il prend les sages au piège de leur habilité, rend stupides les conseillers retors » (3) Le Livre de Job in La Bible de Jérusalem – L’Ancien Testament, Paris, Les Éditions du Cerf, 1998, p.793 . L’homme est né pour la souffrance et « heureux l’homme que Dieu corrige ! » (4) Ibidem . Nous pourrions ainsi postuler que le nihilisme auquel le cinéma des frères Coen peut plier proviendrait d’une crainte des Lois divines qui « font périr de même l’homme intègre et le méchant. (…) Dieu tient en son pouvoir l’âme de tout vivant et le souffle de toute chair d’homme » (5) Ibid, p.798 & p.801 . Si on présuppose cette analogie, soit les films des frères Coen dépeignent le sort de personnages intègres sur lesquels s’abattent des malheurs injustifiés (A Serious Man est le cas générique), soit ils s’intéressent à des pécheurs qui sont finalement punis (Fargo en tête). Dans La Ballade de Buster Scruggs, Ticket repas (le pauvre cul-de-jatte jeté d’une falaise), La fille qui fut sonnée (la naïve Alice qui se suicide), Les Restes mortels (les trois voyageurs qui ne soupçonnent pas qu’ils vont tout droit au purgatoire) appartiennent au premier genre tandis que La Ballade de Buster Scruggs (Buster est un criminel recherché), Près d’Algodones (le cowboy braque une banque et « mérite » la potence) et Gorge dorée (un trappeur finit par être pris à son propre jeu après avoir tiré dans le dos du chercheur d’or) se rapprochent plutôt du second. Dans un entretien accordé aux Cahiers du cinéma lors de la sortie de Barton Fink, les deux frères décrivaient déjà le type de personnage qui les intéresse : « Joel Coen : le film fait de son mieux pour abuser de Barton. Il l’agresse. Et on a cherché à créer un personnage qui mérite le sort qu’on voulait lui réserver (Rires) ; Ethan Coen : On voulait un personnage vulnérable et plein d’illusions… de manière, au bout du compte, à lui faire oublier toutes ses illusions (6) Thierry Jousse et Nicolas Saada, « Entretien avec Ethan et Joel Coen » in Cahiers du cinéma, n°448, octobre 1991, p.35 .

Le choix du livre et d’un narrateur omniscient tournant les pages de chaque histoire permettent de rapprocher La Ballade de Buster Scruggs des paraboles religieuses où le destin des hommes est scellé par Dieu. Et si on peut s’indigner de la pauvreté des six récits du film, il n’en va pas autrement de nombreuses paraboles de la Bible qui n’ont pour seul « message » que la crainte divine. On peut par exemple citer le récit de Suzanne ou celui de Bel et le serpent dans le livre de Daniel. Ces histoires ne sont pas plus fouillées que les six fragments de La Ballade de Buster Scruggs. Les Coen, en ce sens, ne font que reproduire une forme d’écriture qui aboutit à un Livre qui porte le nom du film. La violence à laquelle ils recourent n’est peut-être alors pas moins sauvage ni moins absurde que celle présente dans la Bible. Daniel est par exemple jeté à plusieurs reprises dans la fosse aux lions tandis que le pauvre Job se voit accablé des pires maux imaginables. Le cinéma des frères Coen n’a cessé de travailler depuis ses débuts avec la morale des récits bibliques. L’impression de nihilisme qui en découle ne vient pas de nulle part et n’est peut-être pas si gratuite : ce nihilisme raconte quand même quelque chose qui n’est autre que l’absurdité même du monde humain régit par le hasard et la croyance dans la crainte du Tout Puissant. Dans ce monde sans pitié, Dieu peut frapper à tout moment, scellant le destin des plus purs ou des plus infâmes. Les vaniteux peuvent s’en sortir et les plus innocents y laisser leur peau. Il n’est pas étonnant de voir le Dude prospérer, le ciel tomber sur la tête de Larry (Michael Stuhlbarg) dans A Serious Man ou Lorne Malvo (Billy Bob Thornton), incarnation démoniaque par excellence, échapper par on ne sait quel mystère aux enquêteurs de la saison 1 de Fargo. Le nihilisme des frères Coen traduit ainsi l’impuissance des humains face à des forces qui transcendent leur monde et contre lesquelles ils ne peuvent rien sinon espérer s’en tirer par miracle.

Fiche Technique

Réalisation
Ethan Coen et Joel Coen

Scénario
Ethan Coen et Joel Coen

Acteurs
Tim Blake Nelson, Tom Waits, Zoe Kazan, Bill Heck, Brendan Gleeson, Liam Neeson, James Franco, Harry Melling, Jonjo O’Neill

Genre
Western, Comédie

Date de sortie
2018

Notes   [ + ]

1. Vincent Ostria, « Bouvard sans Pécuchet » in Cahiers du cinéma, n°523, Avril 1998, pp.76
2.Ibidem.
3. Le Livre de Job in La Bible de Jérusalem – L’Ancien Testament, Paris, Les Éditions du Cerf, 1998, p.793
4. Ibidem
5. Ibid, p.798 & p.801
6. Thierry Jousse et Nicolas Saada, « Entretien avec Ethan et Joel Coen » in Cahiers du cinéma, n°448, octobre 1991, p.35
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Guillaume Richard
Co-fondateur et rédacteur du Rayon Vert.