Journalisme sadique 2 : « Ce n’était qu’un cheval ! »
Par Sébastien Barbion, le 17 mars 2016
Pour Le Rayon Vert

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Journalisme sadique 2 : « Ce n’était qu’un cheval ! »

Journalisme sadique 2 : « Ce n’était qu’un cheval ! »

Journalisme Sadique 2

Vous avez beau vous gargariser de culture, ergoter de philosophie et de cinéma, cela n’empêchera pas certains désirs pervers de se rappeler à votre part la plus noble. Comme il se dit : nous ne sommes que des hommes, autre manière de rappeler notre boiterie essentielle, entre grands élans inspirés et régressions à n’en pas finir.

Certains font profession de stimuler ce que l’homme a de plus petit, notamment le goût de tout ce qui se range sous la catégorie du sensationnalisme. La plupart du temps, il s’agit de quotidiens poisseux que personne ne lit, sauf pour les sports. Le tout-venant des comportements les plus sinistrement privés des individus y deviennent, à qui mieux-mieux, l’occasion d’un débat de société. Toujours est-il que ces pages présentent le plus haut degré de comique journalistique, à qui sait l’entendre, comme lorsque le journaliste se demande quelle mouche a piqué Dédé, lui qui vient de cogner femme et enfants avant de clamer devant le juge : « je n’sais pas c’qui m’a pris ».

C’est moins drôle — nous parlons évidemment du ton pseudo-journalistique et non des faits qu’il rapporte — lorsqu’un quotidien que nous estimons naïvement « recommandable », Le Soir (certes ici sous sa forme « web » et « mag »), semble se transformer, le temps d’une habile mise en page, en vil colporteur de la part honteuse de l’humanité. Rappelant d’autres drames arrivés sur d’autres tournages de la saga, l’article a pour titre : « Drame mortel sur le tournage de Fast and Furious 8 » (online, 17 mars). Nous n’en saurons plus qu’à cliquer sur le lien, ce que nous faisons, un peu honteux de nous intéresser à ce qui n’est jamais qu’un fait divers.

Avant de lire l’article, nous rassurons l’homme de culture qui veille en nous avec de bons mots. Peut-être que l’expression « drame mortel » désigne un nouveau genre cinématographique. Ce drame mortel ne serait alors autre que le genre dramatique mettant en scène une mort. L’hypothèse ne tient pas longtemps. Le titre contraint à quitter l’espace du drame comme genre pour l’espace du drame comme réalité, déterminé non pas par les codes d’un quelconque art dramatique, mais par les dures lois de la physique et de la biologie. Quelqu’un est mort quelque part, cela ne fait plus aucun doute.

L’inclination pour le morbide, qui avait d’abord forcé le passage à l’acte — ce clic honteux —, réclame maintenant son butin, quoi qu’il en coûte à l’homme de culture qui n’a plus ici son mot à dire. Gonflé de ce mauvais désir, nous entamons la lecture de l’article avec trois questions en tête : « Qui est mort ? », « Comment est-il mort ? », « Y a-t-il des images du drame ? ». La déception sera triple, et nous renverra un peu plus à notre honte première. Un cheval est décédé, un autre blessé. Si rien n’était faux dans l’annonce en titre, tout laisse pourtant le sentiment du faux : nous nous sentons berné. Berné et humilié, car la déception nous indique d’une part que nous attendions effectivement le mort (« qui »), les circonstances de l’accident (« comment ») et les images de l’accident (le « simili-quoi » d’une vidéo) pour étancher notre soif ; d’autre part que nous accordons moins de valeur à la vie animale qu’à la vie humaine : « Oh, il ne s’agissait que de chevaux ; autant nous dire qu’une voiture est décédée ». Ironie du sort : c’est un iceberg factice qui a causé la mort du cheval. Au royaume du faux, ce qu’il y avait de plus vrai meurt sous l’artifice.

D’autres solutions étaient pourtant possibles. Certains ont titré, comme sur un ton épi-comique, levant toute ambigüité et calmant nos désirs morbides : « Fast and Furious 8 : Un cheval tué par un iceberg volant lors du tournage » (Allociné). D’autres ont titré, résolument racoleurs : « Fast and Furious 8 : Accident mortel sur le tournage ! » (Next Plz). Le journaliste du Soir a choisi un ton plus neutre, qui nous est d’abord apparu comme un mensonge par omission. À tout bien considérer, l’ambiguïté du neutre nous contraint à tenter trois hypothèses pour en expliquer les causes et effets :

1. Le journaliste accorde autant d’importance à la vie de l’animal qu’à la vie humaine, et n’a dès lors aucunement besoin de préciser que le mort dont il s’agit est, fut, était celle d’un être humain.

2. Le journaliste manipule nos désirs pervers en rappelant un imaginaire morbide autour de la série des Fast and Furious, ouvert depuis la mort de Paul Walker, afin que nous cliquions sur un article qui, autrement, aurait moins de valeur (la mort d’un cheval appâte moins que la mort d’un homme). Mais cette hypothèse fait perdre la nuance du neutre au profit du registre racoleur adopté par Next Plz.

3. Le journaliste nous met face à nos perversions : goût morbide pour la mort et ses images, mépris de toute forme de vie qui ne serait pas humaine. C’est un journaliste qui pratique le journalisme sadique, celui que nous avions eu l’occasion d’aimer et redouter autrefois.

Chacun prendra ce qu’il voudra, selon sa sensibilité, et ses parties plus ou moins malheureuses. Nous pensons que, bien malgré lui, ce journaliste nous a donné une leçon que le fait divers ne délivre pas d’ordinaire. C’est le mépris pour la vie du cheval, habilement conditionné par la mise en page du journaliste, qui suscite la méfiance quant à l’ensemble de notre désir pour le tout-venant sensationnaliste des informations. Pour cela, nous le remercions — quand bien même la leçon fut dispensée à l’insu de son plein gré.