« J’ai perdu mon corps » de Jérémy Clapin : Une lecture chiromantique

J’ai perdu mon corps, un film de Jérémy Clapin (2019)

Adapté d’un roman de Guillaume Laurant, le récit de J’ai perdu mon corps est un diagramme qui se joue au carrefour de trois séries spécifiques. Il y a la série consacrée à l’existence affligée de Naoufel, un gentil jeune homme d’origine marocaine qui accumule les mauvais coups en se cognant la tête aux angles durs d’un monde qui a la gueule de bois. Il y a l’autre série dédiée à son enfance heureuse, à l’heure bleue des expériences donnant une allure d’aventure et de fête à la merveilleuse découverte des sens. Et puis, la plus étonnante des trois, concerne le sort étrange d’une main littéralement baladeuse, grosse papatte qui jaillit du placard d’un laboratoire pour se lancer dans une quête dont la vérité sera longtemps tenue en respect, précieusement gardée dans une révélation différée.

Le grain de beauté des tournemains

Une main douée d’autonomie, animée d’une vie propre : on pensera peu aux vieux sortilèges de La Main du diable (1942) de Maurice Tourneur, un peu plus à la vie de la « Chose » de la Famille Addams, on songera davantage surtout à une nouvelle éponyme de Guy de Maupassant, La Main (1882). Mais le genre fantastique se fond ici dans les humeurs ordinaires d’un quotidien soustrait à toute énigme policière. Il n’en demeure pas moins que la main est manifestement une chose, ses tournemains manifestent les tours et détours d’une dialectique de la prise (la main prend, attrape et fait lien en s’affranchissant des distances), de la déprise (l’organe se relâche et lâche prise, se détend en gardant ses distances) et de la reprise (la main perdue est désorientée mais elle se perd pour être mieux retrouvée).

La série fantastique offerte à la main en goguette est en effet la porteuse manifeste du rapport mystérieux qu’un être ordinaire entretient avec soi-même, comme le diagramme cryptique d’une singularité quelconque. La main tient ainsi à faire le point plutôt que le coup de poing, son punctum est semblable à ce grain de beauté signant un garçon qui entretient avec sa propre existence une interrogation partagée entre bleus à l’âme et rouges blessures. C’est ainsi qu’un premier long-métrage d’animation prend très au sérieux son esthétique donnant mouvement et souffle à l’inorganique, en atteste le grain de beauté de certains de ses tournemains.

Paume et dos (faire mouche)

D’un côté, le montage parallèle des temps séparés soutient une ligne de fuite schizophrénique assumée par une main dont les vagabondages obligent la perception du monde à fuir et recomposer son découpage classique en fragments hallucinatoires et psychotiques. Paris se voit ainsi réinventé dans des intensités haptiques dont l’étoilement délirant passe désormais par une gouttière accueillant un nid de pigeon, les rats régnant souverainement dans les profondeurs du métro, un chien d’aveugle et le bain de bébé. De l’autre, leur montage alterné et convergent impose à la main la mission fonctionnelle et utilitaire d’assurer la révélation promise d’une double explication selon laquelle la main innocente d’un enfant ayant provoqué un désastre familial est le membre coupable que s’arrache inconsciemment son porteur mélancolique devenu adulte pour en finir avec le fardeau de sa culpabilité, cette lourde crypte.

La main dans J'ai perdu mon corps de Jérémy Clapin
© 2019 Xilam Animation – Auvergne-Rhône-Alpes Cinéma

Tantôt, donc, la main s’impose dans les variations d’intensité d’une animalité mobile et nomadique dont la danse métamorphe (voire xénomorphe) conjugue l’improbable araignée urbaine au pagure protégé par une boîte de conserve, tantôt l’objet partiel redevient le membre fantôme d’un organisme mutilé, habité par un esprit déchiré entre le souvenir d’un paradis perdu et l’enfer d’un présent dévitalisé. Longtemps la paume s’ouvre en accueillant les diagonales diagrammatiques d’une déterritorialisation schizophrénique vécue par un corps éclaté et s’étoilant sur le plan concret de toute une ville, pour convenir à la fin cependant qu’il faille sagement tourner le dos à de pareilles lignes de fuite machiniques en colmatant les brèches d’un corps morcelé, destiné à être soigné dans ses écartèlements organiques et ses disjonctions psychiques.

On pense alors cette phrase à la tonalité toute hégélienne qui hante le Jean-Luc Godard des Histoire(s) du cinéma (1988-1998), trouvé dans Au château d’Argol (1938) de Julien Gracq : « La main qui inflige la blessure est aussi celle qui guérit ». La main est comme la lance d’Amfortas, le Roi pêcheur de l’opéra Parsifal (1882) de Richard Wagner, sa dialectique tranche dans le vif d’une enfance blessée à mort par des gestes à l’innocence fatale, elle tranche à nouveau en alourdissant le fardeau de son porteur maudit dont le destin tragique peut désormais consister à devenir sa blessure qui vaut mieux que les pansements de la résilience. Le grain de beauté sur la main peut ainsi faire mouche, entre le rêve de gamin d’en attraper une au vol et la relève de l’adulte mélancolique qu’il est devenu en n’ayant pas encore cédé, contre la mouche du coche de toute pulsion suicidaire, sur son désir de s’alléger et s’envoler. Un saut dans le vide est peut-être un peu trop métaphoriquement un saut dans la vie qui laisse sur l’antique support de cassettes audio des traces nouvelles se substituant ainsi aux restes mélancoliques d’une enfance édénique brisée dans les débris d’un accident de voiture.

Tact et chiromancie

J’ai perdu mon corps passionne quand les lignes de sa main forment le diagramme cryptique et poétique d’une vie mystérieuse persévérant à échapper aux fourches caudines des causalités explicatives biographiques. Ses atermoiements montrent cependant qu’il hésite entre ouverture schizoïde avec projection machinique dans un dehors énigmatique et fermeture comme un repli frileux autour du noyau dur des malheurs cumulatifs et des névroses organiques d’un roman familial à la conclusion dramatique (l’ombre de Jean-Pierre Jeunet plane peut-être sur un film adapté d’un auteur qui a été plus d’une fois son scénariste).

Le film d’animation prometteur de Jérémy Clapin s’épuise ainsi à désirer tellement sortir sa main du placard mais paradoxalement pour l’y enfermer à nouveau à la fin, en tranchant ainsi dans sa propension manifeste à la schizoïdie et l’amor fati.

En attendant, la main est là, elle fait signe et nous attend, elle reste disponible en attendant qu’on lui tende amicalement la nôtre pour donner raison au tact qui l’environne, préférable à la mécanique tranchante et organique des contacts fatidiques, des grisailles faméliques et des répétitions névrotiques. Suivre les lignes de la main cryptiques et diagrammatiques de J’ai perdu mon corps est alors affaire légitime de lecture chiromantique.

Fiche Technique

Réalisation
Jérémy Clapin

Scénario
Jérémy Clapin, Guillaume Laurant

Durée
1h21

Genre
Animation

Date de sortie
6 novembre 2019 (France)

Des Nouvelles du Front cinématographique
Des Nouvelles du Front cinématographique
Des nouvelles du front cinématographique, comme autant de prises de positions, esthétiques, politiques, désigne le site d’un agencement collectif d'énonciation dont Alexia Roux et Saad Chakali sont les noms impropres à définir sa puissance, à la fois constituante et destituante.