Logo du Rayon Vert Revue de cinéma en ligne
Marion Cotillard dans Inception
Le Majeur en crise

« Inception » de Christopher Nolan : Le Moulin à vent et la Poétique du rosebud

Guillaume Richard
Et si les totems d'« Inception » étaient d'abord des "rosebud" qui permettraient d'accéder au film en surface plutôt qu'en profondeur ? L’œuvre de Christopher Nolan pourrait ainsi se rattacher à une poétique du "rosebud" héritée de « Citizen Kane ».
Guillaume Richard

« Inception », un film de Christopher Nolan (2010)

Depuis la sortie d'Inception en 2010, de nombreuses explications et théories ont circulé, donnant lieu à une véritable fièvre interprétative. Huit ans plus tard, Michael Caine confirmait la plus célèbre des hypothèses : la fin du film, où la toupie de Cobb (Leonardo DiCaprio) oscille légèrement sans réellement s'arrêter, se déroulerait bien dans le monde réel et non dans un rêve. Caine affirme en effet que Christopher Nolan lui aurait expliqué que la présence de son personnage (le père de Cobb) garantissait que l'action était bien réelle(1). Et comme il apparaît à la fin, tout porte à croire que Cobb s'est affranchi de son addiction aux rêves. Si le mystère principal semble bien résolu, Inception n'en perd pas pour autant son épaisseur puisqu'il est toujours possible de s'aventurer sur le terrain des rêves : un terrain d'addiction donc, mais aussi de secrets qui finissent par envahir et déborder les plans construits par les extracteurs. La machine narrative a beau être épuisée à coups d'analyses labellisées 100% spoilers, certains détails continuent d'échapper au rouleau compresseur de l'interprétation. Un d'entre eux va nous intéresser : le rosebud, le secret le plus intime qu'un être humain puisse avoir. Il opère comme une véritable réminiscence de Citizen Kane en jouant le même rôle dans Inception que dans le film d'Orson Welles. Il ne faudrait pas voir dans cette référence un hommage ou un clin-d’œil mais, bien au contraire, un moyen par lequel Christopher Nolan intègre des éléments indéterminés que les analyses herméneutiques ne pourront pas épuiser puisque le rosebud se présente à la surface des images et par-dessus les entrailles du récit. Cette poétique du rosebud se retrouve un peu partout dans les films de Nolan, les tatouages de Memento, le double secret de Le Prestige ou l'enfance volée de son Batman "dont le rosebud n'est pas un traineau, mais un collier de perles, celui que sa mère perd tout en perdant la vie(2)".

Leonardo DiCaprio et sa toupille dans Inception

Labyrinthiques, les films de Christopher Nolan le sont depuis toujours. Or, avec Inception, il semble dédoubler son récit afin d'offrir au moins deux pistes à suivre. Il y a d'une part les dédales du rêve, correspondant aux différentes incursions que font les personnages dans la tête de leurs cibles pour y implémenter des idées. C'est la piste la plus sinueuse et complexe qu'offre le film puisqu'elle se construit sur plusieurs niveaux narratifs, les personnages pouvant s'introduire dans des rêves au milieu d'un autre rêve et ainsi de suite, jusqu'aux limbes d'où il est possible de ne jamais revenir. Et d'autre part, Christopher Nolan semble inviter le spectateur à regarder autrement et beaucoup plus simplement. La toupie serait un moyen par lequel Nolan capte notre attention sur ce qui est là, devant nos yeux. Elle remplit la même fonction que la lettre volée d'Edgar Allan Poe : rien ne sert de multiplier les interprétations et les explications, ce qu'il y a de plus important dans Inception se trouve devant nos yeux. Cette toupie tourne, elle hypnotise, mais pour montrer quoi ? Une hypothèse célèbre postule que la toupie est le totem de Mallorie (Marion Cotillard), la femme de Cobb, et non celui de ce dernier dont ce serait la bague (qui apparaît dans les rêves mais pas dans la réalité). Mais regarder cette toupie tourner peut aussi nous pousser simplement à concevoir que Mallorie est le rosebud de Cobb. Elle hante le film d'une manière si évidente qu'il n'y aurait presque rien à en dire. Elle se trouve à la source de l'addiction de Cobb pour les rêves. Elle y est en effet toujours vivante, ce qui permet à Cobb de continuer à vivre auprès d'elle et d'affirmer que les rêves sont plus vrais que la réalité. Cobb s'est laissé emporter par son rosebud. Il a contaminé sa vie et ses rêves ainsi que ceux qu'il investit avec ses camarades extracteurs. En un sens, on pourrait dire que contrairement à Charles Foster Kane, ce n'est pas sur son lit de mort qu'il va se rappeler son rosebud et l'emporter dans sa tombe (seul le spectateur connaîtra l'existence du célèbre traineau). Il va au contraire lutter pour que son existence ne perde pas son innocence, l'innocence du rosebud, celle dont Inception nous parle avec une certaine amertume.

Un autre Rosebud pointe le bout de son nez. Il concerne cette fois-ci le personnage de Robert Michael Fischer Jr. (Cillian Murphy), l'héritier d'un empire énergétique qui est la cible du groupe d'extracteurs. Ceux-ci ont en effet pour objectif d'implémenter dans son esprit l'idée qu'il doit démanteler la société de son père et non en prendre la succession. Après avoir élaboré leur plan (le personnage de Tom Hardy se fera passer pour le conseiller de l'entreprise), les extracteurs descendent successivement dans plusieurs rêves jusqu'à atteindre celui de Fischer. Ce dernier, avec l'idée implémentée dans son esprit, se retrouve dans la pièce où son père agonise. Il ouvre la petite armoire à côté de son lit et découvre l'enveloppe contenant les papiers liés à l'héritage ainsi qu'un objet inattendu : un moulin à vent. La référence à Citizen Kane paraît ici évidente et en même temps déconcertante. Comment comprendre la présence de cet objet qui n'a probablement pas été fabriqué au préalable par les extracteurs ? Il pourrait symboliser une rose des vents et donc renvoyer à l'idée d'une orientation dans le labyrinthe du film. Ou être le rosebud du père qui comme Kane se rappelle de son enfance sur son lit de mort ? Or, on sait que le père a confessé à son fils "être déçu" de lui. Ce moulin à vent viendrait-il alors contredire ses mots en appelant une lointaine existence heureuse et un amour qui n'a pas su être exprimé ? Probablement pas car si Fischer Jr. avait vu dans cet objet un aveu, il n'aurait pas démantelé l'entreprise familiale et l'implémentation des extracteurs aurait échouée. Ce moulin à vent pourrait ainsi être un élément indéterminé et un signe qui échappe à la fois au programme des extracteurs et au récit. Et quand bien même on puisse trouver une explication – la relation entre le père et le fils serait de l'ordre du rêve, la déception n'ayant jamais existé dans la réalité mais serait un moyen d'implémenter l'idée du démantèlement –, l'apparition du moulin à vent dans le récit ne perdra pas de son indécidable puissance. Que ce soit pour Cobb ou Fisher, Nolan présente leurs secrets comme le personnage de G. de Poe exposait la lettre volée sur son bureau.

Inception prolonge autrement Citizen Kane. Le regret de l'innocence perdue laisse place à une volonté de ne pas abandonner le rosebud. Inception est un film sur la seconde chance, sur le sauvetage du secret, sur la lutte contre le Temps qui dévore l'innocence et le bonheur. Cette lutte est pourtant vaine, même pour Cobb qui a vécu des années dans les limbes auprès de sa femme. S'il nous fallait donner un totem au film, nous lui donnerions justement celui du moulin à vent. Ce serait une autre sorte de rosebud portant bien plus son caractère évanescent. Il ne peut de toute façon n'y avoir que du vent : tout, dans cet amas de rêves, est destiné à s'envoler comme le vent emporte le sable, et à périr malgré la lutte. La fin heureuse du film, qui voit Cobb retrouver ses enfants et son père, n'est pas véritablement un happy end puisque cette réalité est tout autant soumise aux lois du moulin à vent et que l'addiction aux rêves de Cobb n'est certainement pas guérie. Inception nous raconte peut-être simplement cette histoire. Peu importe le comment et le pourquoi : le vent finira par tout balayer.

Pour continuer l'analyse autour du cinéma de Christopher Nolan

Fiche Technique

Réalisation
Christopher Nolan

Scénario
Christopher Nolan

Acteurs
Leonardo DiCaprio, Marion Cotillard, Ellen Page, Ken Watanabe, Joseph Gordon-Levitt, Tom Hardy, Cillian Murphy, Michael Caine

Genre
Science Fiction, Thriller

Date de sortie
2010

Notes

1. Jacob Stolworthy, "Inception: Michael Caine reveals truth about final scene of Christopher Nolan film" in The Independent, 11 août 2018
2. Dick Tomasovic, Batman, une légende urbaine, Les impressions nouvelles (coll. La Fabrique des héros), 2019, p.46