« Friends » : Quand la Comédie de Caractère fait mine de trébucher sur le Jeu sans Acteur
Par Sébastien Barbion, le 5 mars 2016
Pour Le Rayon Vert

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« Friends » : Quand la Comédie de Caractère fait mine de trébucher sur le Jeu sans Acteur

« Friends » : Quand la Comédie de Caractère fait mine de trébucher sur le Jeu sans Acteur

« Friends », une série de David Crane et Marta Kauffman

Quand on dit que l’acteur de série « joue », il ne fait bien souvent que se mouler dans un personnage qui évolue dans une situation déterminée. Le scénario organise tous les petits aléas des actions psycho-physiques, tout ce qui transforme les têtes et les corps, ainsi que les relations entre ces têtes et corps. En d’autres termes, le « jeu » dont il est question s’inscrit dans une longue chaîne d’actions et réactions prévue de longue date par le scénariste. Il faut faire avancer la situation globale, il faut construire une histoire. Au sein des nombreuses heures de diffusion que s’offrent les séries les plus populaires, il arrive pourtant que l’histoire n’avance plus, que la situation globale trébuche, que les acteurs se mettent véritablement à jouer. C’est ce jeu, pour rien, qui se donne à voir dans l’épisode 21 de la saison 5 de la série Friends (« Celui qui jouait à la balle »).

Le jeu suspend le fonctionnement habituel de l’organisme. Chacun a déjà observé comme il faut rappeler à l’enfant emporté par le jeu de s’alimenter. Ce corps et cette tête semblent retrouver une liberté — certes nécessairement limitée dans le temps, il faudra bien boire ou manger — par rapport à tout conditionnement physiologique. Il y va de la scénarisation de caractères comme du fonctionnement habituel de l’organisme. En effet, le caractère est la codification textuelle a priori du rapport qu’entretiennent ce corps et cet esprit avec le monde. Friends, en tant que comédie de caractère culte, doit d’abord son succès aux excellents caractères construits par ses créateurs (David Crane et Marta Kauffman). On peut affirmer sans hésiter que le personnage de Joey (Matt Leblanc) se caractérise notamment par un appétit vorace. De nombreux épisodes nous le montrent en train de se goinfrer : de pizzas, de produits périmés, de mélanges douteux. Cet appétit qui semble n’avoir de fin, que la logique scénaristique pousse à son plus haut point de grotesque, trouve pourtant sa mise en suspens dans le jeu. Lorsque survient Rachel (Jennifer Aniston), Joey et Ross (David Schwimmer) se lancent une balle depuis plus d’une heure. À cet instant, Joey se rend compte que c’est la première fois qu’il manque un repas. Inquiet un instant, il continue pourtant à jouer. Joey-le-pulsionnel du scénario (manger, copuler), devient une pure puissance de jeu. De la même manière, le Ross caractéristique, débit régulier d’histoires savantes qui ennuie le monde, se pliera à l’invitation de « faire silence » lancée par Joey. Ross-le-savant, de même que Joey-le-pulsionnel, devient également puissance de jeu. Qu’ils le soient « également » a son importance. Déchus de leurs caractères, en tant que pures puissances de jeu, il n’y a entre eux aucune hiérarchie possible ni aucune compétition envisageable, ni même aucune histoire à construire. Ils sont rendus absolument égaux sous la puissance d’indifférenciation du jeu. Qu’ils le soient absolument signifie que cette égalité n’est pas de proportionnalité. Joey et Ross ne sont pas égaux après qu’ils se soient mesurés l’un à l’autre sous quelque étalon de mesure. Ils le sont absolument en tant que disqualifiés.

Joey et Ross se donneront un enjeu. L’enjeu a généralement pour effet de requalifier les participants du jeu, c’est-à-dire de leur rendre les singularités propres avec lesquelles ils réintroduiront des différences, de la mesure, de la compétition, de l’action qui suppose une disproportion entre les participants. Néanmoins, les effets courants de l’enjeu ne se produiront pas dans le jeu de Ross et Joey tant l’enjeu qu’ils se donnent est d’abord respect de la pureté du jeu : « se lancer la balle le plus longtemps possible ». Il n’y a rien à gagner, aucun ascendant à prendre, et dès lors aucune qualité à faire valoir pour réussir une action. Le jeu est pur tant il est dénué de tout objectif. « Le plus longtemps possible » est en effet une proposition immédiatement satisfaite par la réalité de la chose. Quel que ce soit le moment d’arrêt du jeu, Joey et Ross se seront tout autant lancés la balle « le plus longtemps possible », quelles que soient les capacités, qualités, caractéristiques de chacun.« Le plus longtemps possible » n’est que l’indice de la temporalité pure du jeu. Un temps dont le début et la fin ne sont sanctionnés par aucune victoire ou défaite, aucun kilomètre à parcourir, aucune délai à respecter, aucun lieu à atteindre, aucune situation à résoudre.

Monica Geller sous le regard de Ross

Quand l’agent-scénariste Monica pervertit le jeu : sous le regard inquiet de Ross ; rappelant les corps à leur ennui.

Joey et Ross, pris dans le temps du jeu, ne seront plus disponibles pour tout processus qui soumettrait le temps à autre chose que la temporalité vide du jeu. Lorsque Monica leur demandera de s’arrêter une minute pour l’aider à trouver quelque chose, les « puissances de jeu » refuseront. C’est pourtant là que le scénario de la comédie de caractère, qui rabat les corps et les esprits sur la définition spatio-temporelle d’une situation en vue de la construction d’un monde d’actions et de réactions comiques, va sournoisement infiltrer le jeu. Le scénariste peut en effet s’appuyer sur le personnage de Monica (Courteney Cox), dont l’un des traits de caractère le plus évident est l’esprit de compétition. Monica ne résiste pas longtemps à l’appel de la balle, en même temps que les scénaristes placent dans le jeu un agent prêt à le pervertir au profit de la compétition.

Dans un premier temps, les logiques scénaristiques de la série font encore mine de s’effondrer : Monica doit suspendre ses activités professionnelles pour s’adonner au jeu. Elle téléphone ainsi à son patron pour simuler une maladie empêchant l’action. Mais ce n’était qu’un leurre. Une fois dans le jeu, Monica réveille les tensions de corps et d’esprit, ainsi que leurs petites singularités codées par le scénario, oubliées jusqu’alors pendant le temps du jeu. Elle lance la balle trop fort. Ce faisant elle réintroduit de la mesure physique dans les transitions fluides qui s’opéraient jusqu’alors entre de pures puissances de jeu. Ainsi Ross surgit hors de la puissance de jeu, contraint de retrouvé le trait de caractère principal qui le définit en situation avec sa soeur. Il doit rappeler à Monica qu’ils font partie de la même équipe, qu’ils font tous partie de la même équipe – formule du jeu – quand Monica entend à nouveau faire valoir le rapport de forces. En d’autres termes, la compétition et la rivalité entre frères et soeurs, qui est probablement le trait majeur caractérisant la relation de Ross et Monica, prend le dessus sur le jeu pur entre pures puissances de jeu. De même, lorsque Chandler (Matthew Perry) demande à intégrer le jeu, Monica rappelle que Chandler est un « dropper », quelqu’un qui laisse tomber tout ce qu’il touche. Si le jeu pouvait inclure Chandler en tant que pure puissance de jeu, Monica exclut Chandler en tant que Chandler-dropper. Monica, agent de scénarisation, crée de l’inclusion et de l’exclusion sur base de différences immuables. Ce faisant, le processus d’indifférenciation des joueurs dans le jeu est progressivement supplanté par la différenciation de traits de caractères codifiés par le scénario.

Les joueurs ne seront pas dupes. C’est le grand malheur de Monica d’avoir encore gagné, une victoire amère qui annonce la fin d’un jeu déjà perverti depuis longtemps par la compétition. Elle a rappelé chacun à ce que le jeu faisait oublier : le corps et l’esprit surdéterminés par le scénario d’une comédie de caractère. Les joueurs finiront alors par s’ennuyer. Chandler dira que le jeu n’est plus « fun ». Le fun c’était la communauté de jeu contre les individualités de la compétition ; l’apparition fugace de corps et esprit nus contre la pesanteur des traits de caractère ; la jouissance d’une temporalité pure contre l’organisation d’une temporalité polarisée par l’action finalisée ; la révolte brève de David Schwimmer, Matt Leblanc, Matthew Perry sous les personnages de Ross, Joey et Chandler. Certes la comédie doit énormément à ces personnages. Mais le temps d’un épisode, de par le jeu que les scénaristes se sont accordé avec leur propre logique de scénarisation, nous aurons pu rêver à une autre politique des corps et esprits dans Friends.

Sébastien Barbion

Sébastien Barbion

Co-fondateur et rédacteur du Rayon Vert.


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Pour citer cet article : Sébastien Barbion, « « Friends » : Quand la Comédie de Caractère fait mine de trébucher sur le Jeu sans Acteur », dans Le Rayon Vert [En ligne], publié le 5 mars 2016, imprimé le 16 December 2018, URL : https://www.rayonvertcinema.org/friends-serie-analyse/.