L’empreinte du Leviathan : « Faute d’Amour » d’Andreï Zviaguintsev
Par Guillaume Richard, le 25 Septembre 2017
Pour Le Rayon Vert Cinéma

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L’empreinte du Leviathan : « Faute d’Amour » d’Andreï Zviaguintsev

L’empreinte du Leviathan : « Faute d’Amour » d’Andreï Zviaguintsev

« Faute d’Amour » (Loveless, 2017) d’Andreï Zviaguintsev

 

Pourtant, ô Dieu, mon roi dès l’origine,
l’auteur des délivrances au milieu du pays,
toi qui fendis la mer par ta puissance,
qui brisas les têtes des monstres sur les eaux;
toi qui fracassas les têtes du Leviathan
pour en faire la pâture des bêtes sauvages
toi qui ouvris la source et le torrent,
toi qui desséchas les fleuves intarissables

(Psaumes, 74:14)

 

Dans Leviathan (2014), un squelette de baleine échoué sur la plage faisait office d’image de référence. On aurait cependant tort d’y voir une représentation symbolique du Leviathan, dragon des mers (Isaïe, 27:1), figure mythique dont on trouve les premières traces dans la Bible et qui a n’a cessé depuis de traverser les âges et les genres littéraires. En effet, ce n’est pas tant à la traque de l’animal légendaire que se livre Andreï Zviaguintsev, mais à une radioscopie des effets dévastateurs que son empreinte laisse sur le monde et les hommes. La baleine échouée de Leviathan ne peut donc en aucun cas être la carcasse de l’invincible monstre tapis dans les océans, même si Melville, dans Moby Dick, donna ce nom à l’ancêtre du cétacé. Ce n’est qu’une baleine parmi d’autres, se trouvant là par un malheureux hasard ou, si l’on veut comprendre cette image sous l’angle symbolique, que le Leviathan, incarnation du Mal, a rejeté des mers. Cette lecture, autant symbolique que biblique, est inséparable du cinéma d’Andreï Zviaguintsev. Elle est encore prépondérante dans son nouveau film, Faute d’Amour (Loveless), où le cinéaste russe scrute le passage du monstre dans le monde à travers l’histoire d’un jeune garçon non désiré qui disparaît soudainement. À travers le motif de l’eau,  Zviaguintsev va matérialiser l’empreinte du Leviathan, cette empreinte qui marque à la fois son passage et la présence immatérielle du Mal rongeant le monde des vivants, comme si celui-ci, prisonnier d’un piège invisible, se trouvait au milieu du nid du monstre. Étouffés sous son poids, les hommes ont comme seul salut possible la reconnaissance de leur faute et l’expiation de leur péché. C’est ici qu’entre en jeu, dans ce combat invisible, l’action purificatrice de Dieu. En scrutant les traces d’une bête mise à mort, Zviaguintsev filme le travail divin à l’œuvre, ce travail visant à nettoyer le monde de la présence maléfique du Leviathan. Beaucoup jugeront archaïque la morale de Faute d’Amour. Il est en effet facile de condamner un film aussi religieux pour des motifs extra-filmiques. Or, en plantant le décor de l’antre de la bête pour montrer comment celle-ci se dissimule dans le monde et, dans le même mouvement, comment l’action divine vient la détruire, ce n’est plus tant de morale dont il est question, mais de singularité esthétique.

Faute d'amour (Loveless) de Andreï ZviaguintsevLes premiers plans de Faute d’Amour montrent l’étang d’un petit bosquet situé en bordure de la cité où habitent les protagonistes. De la neige recouvre le paysage. Des canards se dandinent sur l’eau. Le tout a une allure de carte postale, mais c’est un trompe l’œil et on peut certainement voir ici une forme d’humour, car la présence d’eau, chez Zviaguintsev, n’est jamais synonyme de havre de paix, bien au contraire. Quelque chose se trame déjà là, sous les apparences de tranquillité. Aliocha, le garçon de 12 ans qui va bientôt disparaître, arrive près de l’étang. Il trouve par terre une banderole de travaux qui n’a, a priori, rien à faire là. Il s’empresse de la lancer sur la branche de l’arbre au pied duquel il l’a ramassée. Y avait-il un danger autour de l’étang ? Ou la banderole a-t-elle été amenée par le vent ? Cette séquence d’ouverture est énigmatique. Ne serait-ce pas le Leviathan qui serait sorti de son sommeil et aurait franchi les limites de la zone de sécurité où il reposait, lui qui attendait d’être réveillé pour se fondre dans le monde ? Car le Leviathan peut sortir des abîmes partout où il y a de l’eau : ce monstre géant invisible, aux ramures infinies, exerce son emprise sur le monde des vivants par cette entrée pour ensuite y faire infuser le Mal. Plus tard, Aliocha disparaîtra autour de l’étang. Ce n’est pas un hasard. A-t-il été emporté par la terrifiante bête tapie dans l’eau ? L’affiche de Faute d’Amour, qui utilise une image qui n’apparaît pas dans le film, insiste sur l’importance de ce moment. On y voit Aliocha debout sur l’arbre avec l’eau grise de l’étang en arrière-plan. Il est aveuglé par une lumière venant du ciel – la lumière divine ? Cette image correspond au moment mystérieux où le garçon disparaît. Elle renforce l’idée d’une origine mystique de cette disparition en même temps qu’elle conforte la lecture métaphorique et biblique qui l’accompagne. Aliocha aurait-il été sauvé par Dieu d’un monde où le Leviathan a étendu son emprise ? En jetant la banderole autour de la branche de l’arbre, le malheureux garçon aurait-il mis en place une sorte de cérémonial visant à demander l’aide de Dieu ? Aspiré par l’eau grise dans l’antre du Leviathan ou invité au royaume des cieux par la lumière divine, le mode opératoire des puissances invisibles restera une des inconnues de Faute d’Amour.

Les effets de la présence maléfique du Leviathan sont disséminés dans le monde. La bête n’apparaîtra jamais comme telle à l’écran puisque seules son empreinte et les traces qu’elle laisse peuvent se mesurer. Elles correspondent au grand Mal dont parle la Bible, à la fois partout et nulle part. Zviaguintsev cherche à traduire esthétiquement cette présence invisible à partir du motif de l’eau. Déjà, dans Leviathan, le petite ville côtière était traversée par les premiers affluents de la mer, segmentant et isolant la terre au milieu d’un labyrinthe d’eau. Elle se situait d’emblée au cœur du nid de la bête, sans pouvoir lui échapper. Dans Faute d’Amour, outre l’étang qui fait donc office de zone symbolique de passage et d’érosion, l’eau se retrouve sous différentes formes dans le film : rivières, humidité, brouillard, buée… Autant de traces du Leviathan, créature marine invisible qui laisse forcément quelque chose de liquide après son passage. Une fois le Leviathan libéré de son sommeil destructeur, le brouillard se met à recouvrir les terrains vagues qui entourent la cité. Il s’empare également des bois où les unités de recherche, menées par le père, tentent de retrouver Aliocha. Celles-ci se rendront même jusqu’à un bâtiment désaffecté au milieu de la forêt où le garçon et un ami avaient l’habitude de passer du temps. Ils découvrent une veille bâtisse immense rongée par l’humidité. De l’eau s’écoule à travers les murs et jonche le sol, formant des petites flaques à perte de vue et attaquant sérieusement la solidité des matériaux. C’est que le Leviathan est passé par là. Son long corps visqueux semble avoir traversé chaque couloir et imprégné chaque recoin du bâtiment, laissant derrière lui une humidité irréversible. Après cette recherche qui s’avérera infructueuse, la battue se poursuit en lisière de forêt jusqu’à la rivière. Le père se retrouve alors face à celle-ci, qui semble en partie desséchée. On ne pense pas alors que l’enfant pourrait s’y être noyé, mais bien plutôt à l’action du Leviathan. Sa présence se marquerait par la fin, le désespoir même, que représente ce point d’achoppement. Aucune issue ne semble possible. Cette rivière peu fournie donne aussi l’impression que la bête l’a vidée, et qu’elle traîne cette eau derrière elle, comme pour marquer sa capacité à épuiser le monde et à le vider jusqu’à ce qu’il n’y reste plus rien.

La présence de l'eau (Faute d'amour, Zviaguintsev, 2017)

Cette empreinte du Leviathan souligne la présence du Mal qui ronge le monde et les hommes. Le monstre est invisible, parce qu’il est partout et nulle part, mais les traces de son passage, elles, sont bien visibles, comme si le monstre en personne sortait une de ses têtes de l’eau. N’est-ce pas alors plutôt l’action de Dieu, lui qui dessèche les fleuves intarissables et brise les têtes des monstres, que cherche à filmer Zviaguintsev dans Faute d’Amour ? Et si toutes les formes liquides qui parsèment le film étaient semblables aux traînées de sang d’une bête mourante ? Le Leviathan n’a pas le dernier mot. Son œuvre a atteint son point ultime – le rejet d’un enfant. Étouffant le monde de sa présence souterraine, il a été réveillé (et il peut l’être. Voir Job, 3:8), mais une fois sorti de l’étang, la lumière divine s’est présentée instantanément pour le combattre. La faute et le manque d’amour (Loveless) étaient si grands que la main invisible de Dieu ne pouvait plus qu’intervenir pour débarrasser le monde du Mal. Zviaguintsev veut d’abord raconter cette histoire, soutenue par une croyance purement religieuse : une lutte entre un monstre des abysses et un Dieu apportant la Lumière sur le monde. Boris et Genia, les parents d’Aliocha, seront ainsi forcés de reconnaître leur faute d’amour. L’émergence et l’évolution de leur sentiment de culpabilité sont un effet collatéral du travail divin. En coupant une des têtes du Leviathan, autrement dit en nettoyant ce micro-monde du Mal, ce sont les coordonnées de l’espace-temps qui se trouvent redéfinies. Dans l’ombre, le monde en place est comme passé au karcher. L’action divine met à mort la bête réveillée par la disparition d’Aliocha et qui croupissait dans l’étang et les rivières, pour en faire naître un autre. On comprend à la fin que ce nouveau monde ne sera évidemment pas meilleur pour les parents du garçon. Ils devront assumer à jamais le poids de leur faute d’amour. La pluie et l’humidité, les lacs et rivières, seront rendus à leur matérialité et vidés de la présence invisible du monstre emblématique. Le chemin vers le pardon pourra alors commencer.

Fiche Technique

Réalisation
Andreï Zviaguintsev

Scénario
Andreï Zviaguintsev, Oleg Negin

Acteurs
Maryana Spivak, Alexey Rozin, Andris Keishs, Matvey Novikov, Marina Vasilyeva

Durée
2h07

Genre
Drame

Date de sortie
2017

Guillaume Richard

Co-fondateur et rédacteur du Rayon Vert.

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Pour citer cet article : Guillaume Richard, « L’empreinte du Leviathan : « Faute d’Amour » d’Andreï Zviaguintsev », dans Le Rayon Vert Cinéma [En ligne], publié le 25 Septembre 2017, imprimé le 14 December 2017, URL : https://www.rayonvertcinema.org/faute-damour-zviaguintsev/.