
« Father Mother Sister Brother » de Jim Jarmusch : Valeur sentimentale
Composé de trois segments distincts, Father Mother Sister Brother de Jim Jarmusch déplie une équation familiale à travers ses différents récits, par l’entremise d’éléments récurrents. Opérant un glissement progressif de la comédie au drame, il finit par abandonner la valeur matérielle des choses pour dévoiler leur valeur sentimentale dans un final dépouillé.
« Father Mother Sister Brother », un film de Jim Jarmusch (2025)
Depuis ses débuts – ou au moins depuis Down by Law – le cinéma de Jim Jarmusch n’a cessé de questionner l’équilibre instable entre comédie et drame, et éprouvé par une série de glissements le passage de l’un à l’autre, que ça soit au départ de situations comiques dérivant vers le mélancolique, ou par la dissémination de scènes comiques dans des films qui se dirigent vers le drame voire vers la tragédie.
Dans Paterson, on retrouve à plusieurs reprises la première configuration. Par exemple, dans cette scène où Paterson « sauve » les clients d’un bar d’un jeune homme jaloux menaçant sa petite amie d’une arme à feu qui se révèlera n’être qu’un jouet. La scène passe constamment du drame à la comédie, d’abord tendue puis comique et enfin mélancolique quand le jeune homme désarmé, à poil, exprime son désespoir amoureux. La comédie bascule également dans le drame quand le chien de Laura, d’abord vecteur comique du film, avec son caractère bien trempé, réduit en pièce le carnet de poésie de Paterson, anéantissant un travail créatif de longue haleine. On pourrait aussi citer cette scène de Dead Man, dans laquelle Iggy Pop, déguisé en femme, échange des absurdités avec des comparses bandits de grand chemin, avant que l’intervention du personnage joué par Johnny Depp ne vienne faire basculer la scène dans le massacre sanglant. Ou encore la fin de Ghost Dog : La voie du samouraï, également tragique et sanglante, ramenant notamment un personnage de mafieux ridicule, jusqu’alors vecteur de scènes comiques, à son rôle de tueur froid.
L’humour est toujours tangent chez Jarmusch, dans un équilibre dangereux menaçant sans cesse de basculer dans le drame. Dans Father Mother Sister Brother, ce glissement de l’humour se retrouve dans la construction même du film, en trois parties.
Glissement en trois temps
Father Mother Sister Brother est en effet divisé en trois segments distincts, trois rencontres familiales. La première est sans doute la plus drôle des trois, sans avoir l’air d’y toucher. Un frère et une sœur, Jeff et Emily (Adam Driver et Mayim Bialik) se rendent chez leur père (Tom Waits), habitant seul dans une maison reculée de la campagne étatsunienne. Par la première séquence montrant le père qui réarrange son intérieur et qui en dissimule des éléments, le spectateur suspecte assez vite que celui-ci joue par la suite la comédie pour ses deux enfants, se faisant plus sénile qu’il n’est, notamment pour extorquer de l’argent à son fils. La naïveté du fils et la pingrerie de la fille sont également des éléments comiques qui viennent s’imbriquer dans ce trio bien rôdé qui, sous des dehors de réunion familiale un brin malaisante, cache en fait une comédie de situations et de faux-semblants assez réjouissante. La comédie culmine d’ailleurs lors des dernières minutes, lorsque le père révèle, pour le spectateur uniquement, son vrai visage de flambeur dandy, en revêtant un costume chic, la Rolex et les bagouses en évidence, avant de dévoiler sa belle voiture flambant neuve cachée sous une bâche.
La deuxième partie opère déjà un léger glissement de genre, même si elle relève encore en partie de la comédie. Il est là encore question de faux-semblants et de jeux de paraître auxquels se livrent une mère (Charlotte Rampling) et ses deux filles, Timothea et Lilith (Cate Blanchett et Vicky Krieps), lors d’un goûter annuel lors duquel chacune joue un rôle. Timothea joue à la timide mais ne peut s’empêcher de se vanter de la promotion qu’elle vient d’obtenir. La mère dissimule à ses filles, derrière des attitudes compassées, une belle argenterie et des pâtisseries hors de prix, qu’elle consulte un psy. Et Lilith cache qu’elle galère, exhibant un sac de luxe dont on ne sait s’il est vrai ou pas, puis une Rolex dont elle finit par dévoiler la contrefaçon. Mais parmi les trois actrices, seule Cate Blanchett est véritablement dans un registre comique, engoncée dans un accoutrement du cliché de la vieille fille coincée. La comédie est plus dissolue, moins présente, et l’humour plus grinçant que dans le premier volet.
Dans la troisième partie, la comédie a totalement disparu, tout comme les parents d’ailleurs. Skye et Billy, la sœur et le frère du sous-titre (Indya Moore et Luka Sabbat), sont des faux jumeaux habitant respectivement à New York et à Paris, qui se voient réunis par la force des choses suite aux décès soudains de leurs deux parents dans un accident d’avion. L’absence de comédie double donc l’absence des parents qui laissent vide un appartement parisien, dans lequel le frère et la sœur se rendent pour se recueillir une dernière fois. Ne reste donc plus que la mélancolie et le souvenir à travers des photos de leurs parents dans leur jeunesse, ainsi que des documents « officiels » que le frère expose à sa sœur avant de révéler qu’il s’agit de faux : un faux certificat de mariage et de fausses cartes d’identité. La comédie s’en étant allée, il n’y a plus de place pour les faux-semblants, et les cachoteries fantasques des parents sont ici révélées au grand jour, provoquant un souvenir un brin amusé, mais surtout de la nostalgie. Puis, au le vide de l’appartement succède le trop-plein d’un garage rempli des objets amassés par les parents au fil des années. Skye dit ne pas avoir le courage de les examiner ni de s’en débarrasser dans l’immédiat.

Dans cette scène finale, en quelques minutes, Jim Jarmusch parvient à atteindre ce qu’un Joachim Trier n’a pas été capable d’effleurer en plus de deux heures dans son dernier opus, à savoir appréhender la vraie valeur sentimentale des choses, le véritable pouvoir émotionnel des lieux vides et des objets entassés que l’on a du mal à remuer. Et cette notion de valeur, qu’elle soit sentimentale ou purement matérielle, que l’on accorde aux objets liés de près ou de loin à des relations familiales, est en réalité déclinée dans les trois segments de Father Mother Sister Brother. La valeur des choses doit absolument être dissimulée dans le premier segment, puisque le père entend bien cacher à ses enfants qu’il s’est fait plaisir en utilisant l’argent donné par son fils, soit-disant pour des travaux urgents dans la maison. Elle est extrêmement floue et flottante dans le deuxième segment, chacune des trois femmes restant ambigüe dans sa manière de vouloir afficher ou non sa situation financière. Elle apparaît enfin réellement dans le troisième segment lorsqu’elle devient précisément sentimentale et que la matérialité des lieux et des choses n'est plus qu'accessoire, prétexte à la manifestation des souvenirs et des émotions.
L'équation familiale
Dès son titre, Father Mother Sister Brother met la famille en doute, décomposée en ses éléments structurels (le père, la mère, le frère et la sœur) dont les rapports sont analysés dans les trois histoires que sont Father, Mother et Sister Brother . Ces trois récits sont reliés par plusieurs motifs. Trinquer avec de l’eau, les mêmes couleurs se retrouvant par hasard dans les vêtements, l’emploi de la même expression « Le roi n’est pas mon cousin », la présence d’un groupe de skaters dont le temps semble autour d’eux dilaté. Éléments invariables, persistants ; ces petits échos fonctionnent comme les valeurs fixes d’équations. Si on considère les personnages comme les variables de ces équations, on comprend mieux pourquoi Father et Mother sont toutes deux une équation sans solution. Celle-ci se définit comme ne possédant aucune valeur (ici familiale) pour la variable (les personnages) qui la satisfasse. On aboutit alors à une contradiction (l’affinité entre les individus du même sang), comme une égalité (entre ces individus) qui est toujours fausse.
Sister Brother représente, par rapport aux deux autres récits, la résolution — l’amour familial — précisément par une égalité juste. Billy et Skye font la paire, littéralement. En plus d’être jumeaux, ils sont instantanément affiliés par un style commun branché composé d’une veste en cuir et d’un jean, ainsi que par une attitude cool et une affinité de caractère qui est celle de l’amitié. À travers chaque mot, chaque geste, ils communient. Là où l’amour familial faisait défaut, il est ici à son parangon, bien que les parents soient absents. Dans l’appartement parisien, la composition des images est plus sophistiquée, s’enchaîne une série de plans dignes de photos de mode, induisant un regard admiratif porté sur les acteurs. C’est la prémisse à l’apparition du regard parental se poursuivant au-delà la mort, accompli par un panoramique de 360° balayant les pièces vides et suggérant, à travers l’absence, les souvenirs fondateurs d’un foyer.
Où le père et la mère des deux autres récits mimaient leur rôle, incarnaient en fait l’absence parentale, les parents de Skye et Billy racontent une histoire, la leur, léguée aux enfants comme le plus authentique des héritages. Dans un carton, la découverte de faux papiers d’identité, des photos reflétant une existence pleinement vécue et des lunettes excentriques composent le souvenir d’individualités fortes, et non d’un stéréotype décevant. À travers leur amour fraternel, le frère et la sœur réinventent la complicité amoureuse, l’égalité et la paire de leurs parents. Ou en termes mathématiques : 2x + 2 = 2x + 2.
La persistance des choses
Si le point culminant de Father Mother Sister Brother est donc cette troisième partie, qui acte la disparition de la comédie - sans non plus que le film ne bascule dans le drame et le pathos -, il n’abandonne pourtant pas le jeu de récurrences auquel s’est adonné Jim Jarmusch tout le long du film, d’un segment à l’autre. Si l’on cherche d’abord des liens directs entre les trois histoires – il n’y en a en réalité aucun, si ce n’est la présence de Charlotte Rampling dans le rôle de la mère dans le premier segment (par photo vintage interposée) et dans le deuxième (en chair et en os) – ce sont bel et bien des éléments récurrents que l’on retrouve. Si ces récurrences peuvent de prime abord apparaître comme une coquetterie d’écriture pour justifier l’assemblage des trois segments, elles sont peut-être en réalité une manière de symboliser une expérience commune, universelle, de catharsis familiale : accepter le détachement avec les parents, être témoin de leur vieillissement de manière parfois distante ou différée, et bien évidemment faire son deuil après leur disparition. Ces figures récurrentes, tout comme l’appartement vide et les objets entassés dans le garage, dans le troisième segment, seront toujours là quoi qu’il arrive, d’une famille à l’autre, peu importe les contextes, la situation géographique et le temps qui passe. Et même à travers le passage, le glissement progressif de la comédie au drame, ces éléments persisteront.
Dans la dernière partie, un seul élément diffère véritablement, comme pour marquer un changement de tonalité : là où les personnages buvaient de l’eau et du thé dans les deux premières, le frère et la sœur boivent ici de l’eau et du café dans un troquet parisien. Au-delà d’un clin d’œil ludique à son Coffee and Cigarettes, autre film de la récurrence et réflexion sur l’art de la comédie, Jim Jarmusch y place une alerte assez peu subtil mais efficace de la différence de ton et de consistance de ce dernier épisode. C'est un ultime glissement que le cinéaste opère ici en abandonnant l'humour pince-sans-rire de sa comédie familiale. Il n'y a plus de déguisements, d'acteurs stars dissimulés derrière des lunettes composant des personnages un brin outranciers - la gaucherie naïve d'Adam Driver ou la timidité forcée de Cate Blanchett. Dans cette dernière partie, le cinéaste contourne toute affèterie en dépouillant littéralement le cadre, et en séparant contenant et contenu - l'appartement vidé et les objets ré-emmagasinés autre part. Ce dépouillement final marque le point de destination définitif - après de nombreux trajets en voiture, parfois entravés - du chemin emprunté par le film. Le glissement progressif de la comédie au drame peut enfin atteindre une honnêteté presque totale entre les membres d'une famille - le frère et la soeur donc - et accéder à une émotion épurée, au premier degré.
Texte écrit en collaboration avec Thibaut Morand pour la partie "L'équation familiale".
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